CHAPITRE V
DE l'irréductibilité INTERSCIENTIFIQUE
Dans Téchelle des grandes synthèses de la science, quelle place appartient à Tiinité logique des choses? Gomment se justifie la satisfaction qu'un tel monisme accorde aux besoins si variés de l'intelligence? Pourquoi, dans la plupart des cas, notre esprit se limite-t-il à constater le lien rationnel qui embrasse tous les ordres de- phénomènes?
Certes, les parties supérieures de la science et la philosophie qui en coordonne les résultats, ne quittent guère le terrain de la pensée
abstraite. Mais cela suffit-il pour expliquer les nombreux avantages qu'à chaque instant nous retirons de la synthèse logique?
Essayons de pénétrer la vraie nature du rapport qui s'établit entre l'unité rationnelle des choses, d'une part, et les divers essais monistiques tentés par les sciences positives, de l'autre.
Notre esprit peut s'absorber en l'observation d'un objet extérieur; il peut aussi se dédoubler, se contempler comme analysant ses états internes, ou comme examinant un phénomène externe. Dans ces diverses orientations psychiques, nous avons affaire, immédiatement, à des signes, à des images, à des sensations.
Ainsi que le dit je ne sais quel philosophe, personne n'a jamais imaginé de monter sur ses propres épaules pour avoir de là une perspec-* tive plus étendue.
Ce truisme montre que l'esprit demeure toujours égal à lui-même, qu'il ne s'identifie pas avec la quantité, le mouvement, la chimi-
l'irréductibilité INTERSGIENTIFIQUE 57
cité, là vie. Mais puisque le nombre » retendue, le mouvement, etc., sont manifestement des produits de la pensée, cela veut dire encore que Tintelligence ne se résout point en une série de pures formes abstractives. La première conclusion n'est pas pour déplaire aux idéalistes, et la seconde aux matérialistes. Toutes deux prouvent une fois de plus l'extrême versatilité de la terminologie philosophique. Lies adjectifs « matériel » et « spirituel » ne gardent aucune signification précise lorsqu'on en use pour différencier des choses essentiellement pareilles, telles que le « non-moi » et le « moi » *.
Dans toutes les sciences, un afflux continu de phénomènes assiègent l'esprit et le sollicitent à remplacer leur foule par un petit nom-
1. « Les choses sont nos représentations des choses », — cet apophtegme usurpe la place de la formule tautologique qui, seule, exprime fidèlement la vérité : « Nos représentalions des choses sont nos représentations ». Au contraire, l'hypothèse universelle qui s'affirme par la première proposition viole le principe d'identité A = A.
bre de sy titatives , « hypero ainsi auj ces idées embryon men taire pensée, i ques à l'i valents ii les sensa talions é sencier, i générale!
Le nio ment ave. cepte qu chercheu exister c dehors d
Celle-c vieille s(
l'irréductibilité INTERSGIENTIFIQUE 59
logique pour la doter, en échange, d'un certain nombre de lois immuables appartenant au monde physique et au monde de la vie. Mais cet aphorisme ne dépasse guère les bornes de la philosophie pratique. Dans la théorie pure les lois scientifiques apparaissent toujours €omme les produits d'une pensée réfléchie.
Quand même nous le voudrions, nous ne pourrions établir entre les phénomènes un lien que la raison ne sanctionnerait pas.
Des doutes à cet égard pouvaient naître au temps où la logique des sciences, surtout sous sa forme inductive, restait livrée à Fempirisme aveugle. Mais cette période semble déjà close.
Les frontières du territoire accru de la connaissance fixent d'une manière exacte les limites du monde des idées. Par ses conquêtes sur la nature, la science a non seulement plié celle-ci aux règles de la raison humaine, elle a, en outre, croyons-nous, condamné sans appel la conception d'un univers inerte et sombre
60 LA. RECHERCHE DE l'UxNITÉ
faisant subitement éclater, à son échelon extrême, rintelligence la plus vive *.
On nous objectera sans doute que le monisme interscientifique ne peut s'identifier avec le monisme rationnel pour un motif très simple.
En effet, le fil logique de la première espèce d'unité se brise net devant les propriétés naturelles que Ton désigne sous le nom d'irréductibles. Au contraire, l'évolution de 1' « unité de raison » s'achève toujours sans encombre.
D'une abstraction à une autre, d'un genre inférieur à un genre plus élevé, elle nous mène jusqu'au pur concept d'existence.
L'argument semble irrésistible; sur lui se base la distinction habituellement établie entre l'unité réelle du monde que beaucoup d'esprits considèrent comme chimérique , et son unité rationnelle, caractérisée, à son tour, comme factice et dénuée de valeur.
1. Une telle manière de voir favorisa le développennient de Tanthropomorphisme aux premières époques de l'évolution mentale : ce paradoxe apparent cache une vérité sûre»
-' ■'ACiaÂài.'St. «..A.
As.
l'irréductibilité INTERSGIENTIFIQUE 61
Nous voilà une fois de plus aux prises avec les pièges multiples de la théorie de Tinconnaissable. Car la doctrine qu*on nous oppose est virtuellement contenue dans tout agnosticisme qui se réclame de la science.
Mais passons sur cet aspect delà question.
Qu'il nous suffise de remarquer que, présentée sous sa forme ordinaire, la preuve tirée de révolution interscientifique s'appuie sur un mésentendu évident.
Que reste-t-il, en effet, d'un tel « non possuaius » dès qu'on prend la peine de traduire ridée correspondante en termes de la logique formelle? Une pareille traduction s'impose pourtant à toutes les branches du savoir, même les plus empiriques, puisque toutes se bornenl, en définitive, h recueillir des généralités, à remuer des abstractions. Mais, soumise à ce critérium, l'impuissance qui nous occupe. signifie simplement ceci : aucune des propriétés dites irréductibles ne nous semble pouvoir évoquer une idée plus large ou plus compréhensive
cepts servant à exprimer les autres néraux des choses. Sans faire abus èse ou saus forcerles termes du lanne saurait, par exemple, considérer ;jà l'existence organique comme un •e rt, une simple « espèce » de l'exisnique ou physico-chimique. Cepen- 11e impossibilité n'a qu'un caractère tl, temporaire, empirique. Elle n'ofihsolu, de définitif, de rationnel. La li paralyse nos efforts pour réduire lés vitales ou psychiques aux procaniques, se distingue par là de qui nous accablerait sûrement, si hions à faire rentrer, comme uoe is son genre, l'idée d'animal, par ans celle de chien ou de cheval, ou lions d'affirmer que la notion d'exis- ) forme un concept moins vaste ions de vie organique et d'existence e. Dans le dernier cas, nous nous n face d'une question résolue une
l'irréductibilité INTERSGIENTIFIQUE 63
fois pour toutes. Dans le premier, nous nous heurtons à un problème dont les éléments ne se prêtent aux opérations de Tesprit que comme autant de matériaux bruts ou imparfaitement élaborés par la logique inductive.
Supposons, en effet, que le succès ait cou* ronné les tentatives obstinées des chimistes s'efiForçant à produire une cellule vivante par des procédés de laboratoire. La difficulté logique signalée plus haut eût alors bien vite changé de nature. Au lieu de nous déclarer dénués de ressources pour déduire, comme une espèce à son genre, la vie en ses éléments physico-chimiques, nous nous fussions jugés incapables de ne pas nous attribuer ce pouvoir. Ou bien, par supposition inverse, accordons que les travaux inductifs du savant aient fourni à la déduction du philosophe des données suffisantes pour conclure que jamais (à moins d'une perturbation totale dans l'économie des lois qui régissent notre mentalité) tel groupe de propriétés naturelles ne pourra se fondre en
tel autre. Si peu probable que puisse nous paraître aujourd'hui cette hypothèse, une obligation manifeste en découlerait Nous devrions, en effet, en déduire ce corollaire, que les propriétés irréductibles constituent des abstractions d'un même degré de généralité. La vie et le mouvement s'affirmeraient comme des concepts d'une équivalence parfaite, ne le cédant en rien à la synonymie, aujourd'hui à peu près admise, de la nature et de sa cause première.
Le monisme transcendant ou métaphysique demeura stérile pour une raison qu'on ne sau^ rait trop faire ressortir. Il ne voulut pas se résigner à attendre avec patience les résultats du lent labeur inductif des sciences spéciales. Il donna donc un libre essor à ]a ratiocination déductive qui caractérise l'esprit philosophique. Et les conjectures particulières de la science
1. Cette solution s'offrirait comme strictement logique, puisque au sens que je viens d'assigner au terme « irréduc* tible », deux molécules d'hydrogène, par exemple, ne peuvent jamais se résoudre l'une en l'autre.
l'irréductibilité INTERSClENtlFIQUE 6S
ne tardèrent pas à acquérir <5etle marque d'uni* versalité invérifiable qui permit de les ranger dans la catégorie des « connaissances pures ou intuitives », des vérités « dépassant la raison basée sur les sens ».
Mais un point surtout mérite de fixer ici ralténtion. Contraints de choisir entre les deux hypothèses indiquées plus haut, les philosophes rejetèrent la première, à laquelle ne manquaient pourtant pas les suffrages des savants spéciaux. En revanche, on tâcha d'étendre et de généraliser la seconde, qui semblait prendre appui sur les résultats immédiats de l'expérience et qui flattait la sagesse vulgaire.
Une conséquence mémorable s'ensuivit. Les métaphysiciens devancèrent la consécration rationnelle que, seuls, les progrès effectifs du savoir eussent pu donner au fait brutal de rirréductibilité interscientifique. Comme d'habi: tude, ils prirent le rêve pour la réalité et
firent du but lointain un point de départ. Cepen-