CHAPITRE VI
LE PRINCIPE DE l'iNCONCEVABILITÉ DU CONTRAIRE SIMULTANÉ ET LA LOI DE l'iDENTITÉ DES OPPOSITIONS GÉNÉRALES
Tâchons de mieux comprendre, d'approfondir le problème qui nous occupe. Pour cela il importe de considérer les liens intimes qui semblent unir la règle de « Tinconcevabilité du contraire » à la loi de « Fidentité des oppositions surabstraites ».
Le fondement psychophysique du principe qui gouverne la raison humaine (ou de Téquation A = A) paraît résider dans le fait de Tin-
dissolubilité dont s'accompagnent certains groupements d'états de conscience. Selon les doctrines de Técole expérimentale moderne, si A est toujours A, et ne devient jamais pour nous, simultanément, sa négative, cela provient de ce que A s'offre à Tesprit comme une somme d'états conscientiels inséparables les uns des autres. Nous appelons unité cette multiplicité indivisible. Et, de nos. vains efforts pour briser une telle liaison, surgit un état mental, une sorte d'émotion intellectuelle désignée précisément par le nom « d'inconcevabilité du contraire ». Le principe qui commande la logique se réduit ainsi à un fait cérébral des plus simples.
Mais l'esprit humain, s'aidant de la science exacte, est plus d'une fois déjà parvenu à concevoir ce qui lui semblait d'abord absurde ou illogique. Toutes les branches de la connaissance, tous les ordres de phénomènes, la nature morale aussi bien que la nature physique, le monde des idées abstraites et le monde
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des formes concrètes, abondent en anciennes « inconcevabilités » de cette sorte. Toutefois, nos découvertes expérimentales ne sauraient diraiinuer la certitude attachée à la loi d'identité, — norme si précieuse de la raison qui lui sert à transformer le multiple objectif en Tun subjectif. Nos meilleurs efforts se bornent ici à transposer, pour ainsi dire, Tunité, à la transférer du composé à ses éléments.
Des conjonctures pourtant se présentent où notre conscience, quoique placée en face d'états inséparables, n'aperçoit pas clairement le caractère psychophysique d'une telle connexité. Guidés par Thabitude, nous continuons à faire des oppositions, nous affirmons et nous nions. Le langage abstrait se prête avec facilité à cette imitation de méthodes légitimes et utiles alors seulement qu'on possède le pouvoir réel de dissocier les choses, de distinguer les faits. A (l'affirmation) suscite ainsi non-A (la négation) d'une manière formelle ou verbale.
De tels cas naissent fréquemment dans la
pensée générale et abstraite. Ils sont régis par une loi logique à laquelle sied encore ce nom paradoxal, — la loi de r identité des contraires.
Que doit signifier, au juste, cette loi d'après laquelle le monde, par exemple, se conçoit comme identique à sa propre négation? En y recourant, peut-on se flatter d'expliquer d'une manière satisfaisante ce qui naguère encore semblait absolument incompréhensible, sinon même arriver à exclure, pour beaucoup d'esprits, tout autre mode démonstratif?
Le paradoxe sur l'identité des opposés — on s'en convainc sans peine — n'est qu'un développement ultérieur et plus profond de l'axiome qui proclame « l'inconcevabilité du contraire simultané ». La formule algébrique A = A reste éternellement vraie. Mais en tant que formule pure, elle abrite ou recouvre certaines illusions qu'une psychologie positive, basée sur la biologie et la sociologie, doit prendre à tâche de dissiper.
Toutes les disjonctions réelles de nos états
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de conscience aboutissent à des affirmations et à des négations également réelles et justiciables de l'expérience. Nous affirmons et nous nions par là l'existence d'espèces logiquement réductibles en genres supérieurs, et qui nous mènent à des généralités de plus en plus hautes. Mais celles-ci s'offrent à leur tour soit comme susceptibles encore, en fait, d'analyse et de réduction, soit comme autant d'indissolubilités psychophysiques. Et ce dernier cas nous met en présence des symboles les plus abstraits que notre esprit puisse concevoir à certaines époques et dans certaines conditions de la connaissance.
D'autre part, en vertu du principe même de l'inconcevabilité du contraire simultané, les « indissolubilités » effectives de nos élats conscientiels peuvent aussi bien se définir : des « séparations » irréalisables. Rien d'étonnant, par suite, à ce qu'elles nous entraînent vers des affirmations et des négations imaginaires ou, en d'autres termes, à ce qu'elles nous induisent à
reconnaître d'une façon immédiate l'identité de deux propositions qui semblent se contredire formellement K
Dans les grandes synthèses qui s'appellent l'univers, la nature, l'objet, le connaissable, nous possédons des échantillons curieux d'une indissolubilité psychique, à la fois temporaire et conditionnelle, qui embrasse un nombre indéfini d'états mentaux. Et ce lien persiste autant que dure notre volonté de signifier par de pareils termes Fidée de totalité parfaite, c'est-à-dire, au fond , l'idée elle-même de l'indissolubilité. Vaincre ou briser cette cohérence sans sacrifier en même temps l'idée d'unité, nous est impossible. Néanmoins , conserver quand même l'intégrité intellectuelle déjà dédoublée par le fait, fut ce à quoi s'efforcèrent les philosophes
1. Les « séparations » et les négations effectives produisent un résultat semblable d'une façon indirecte, à l'aide d'une série ininterrompue de généralités de plus en plus vagues qui, cependant, culminent toujours en un concept irréductible, en une « indissolubilité » certaine de nos états de conscience.
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qui opposaient à l'univers, à la nature, au connaissable, leurs vaines négations, les idées de Dieu, de surnaturel, d'inconnaissable.
Le néant et le surnaturel ne sont encore que de l'être et du naturel. Secrètement professée par quelques penseurs isolés, cette vérité fut vaguement pressentie par le grand nombre. On Texprima d'une façon implicite en reléguant Dieu et ses divers synonymes dans le domaine de r « Inconcevable ».
La transcendance, qui enclôt les entités d'un cercle magique, retenait sans nul doute, aux yeux de nos prédécesseurs, un caractère purement intellectuel. Mais on ne la ramenait pas à ce fait cérébral élémentaire, l'indissolubilité, vraie ou fausse, apparente ou réelle, de certains états psychiques. Cette « inconcevabilité » devint par suite le noyau central autour duquel se cristallisèrent diverses formations d'éthique individuelle et sociale trop connues, en vérité, pour qu'il soit indispensable d'en donner ici la nomenclature. Elles se retrouvent d'ailleurs et
se résument presque toutes dans les enseigne* ments de Tagnosticisme contemporain. Mais à l'examiner de près, la nouvelle doctrine apporte son témoignage aux vues par nous exposées.
Elle prouve une fois de reste Tinutilité des efforts tentés pour dissoudre l'une des plus importantes « associations » entre nos états conscientiels. Je veux parler de la cohérence mentale qui nous oblige à penser que l'univers, considéré dans son ensemble, ne peut pas simultanément ne pas être ce même univers indivisible; en sorte que tout ce que nous opposons à la nature comme son contraire ou sa négation, se résout, finalement, en cette même nature, unifiée, à défaut de notre savoir, par notre ignorance. S'il se commente de cette manière, s'il se débarrasse des voiles mystiques qui l'enveloppent, l'agnosticisme confirme, à son tour, par la méthode de la réduction à l'absurde, la vérité du monisme logique.
Dans l'exemple cité, il s'agissait d'un con-
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cept (l'univers, l'être, l'existence) que la philosophie emprunte, comme toute autre matière traitée par elle, à la science spéciale. Aux sciences physiques elle prend les faits externes, à la science psychologique, les faits internes. Mais ces deux ordres d'événements s'accompag-nent, dans Téchelle entière du savoir, de nos idées générales, de nos concepts abstraits.
Ceux-ci doublent, pour ainsi dire, les grands groupes de réalités correspondantes. Écarte-t-on les concepts, les relègue-t-on au second plan, pour ne parler que de faits mathématiques, physiques, chimiques, biologiques, sociologiques? — on rend ainsi justice à la multiplicité des choses. Quant à leur unité, elle se laisse nécessairement ressaisir sous les schémas abstraits et symboliques qui tous rentrent dans la classe des faits internes étudiés par la psychologie. Or, de tels faits sont ce qu'il y a de plus particulier et de plus complexe au monde. Aussi, et en vertu de la loi de l'identité des contraires, deviennent-ils, à un moment donné et dans
certaines conditions, ce qu'il y a de plus universel (général) et de plus simple *.
Selon une formule naïve de l'idéalisme allemand, de l'idéalisme hégélien surtout, « il n'y a rien au monde en dehors du /îm, de Vinfmi et de leur rapport ». Certes, l'univers est entièrement rempli par l'univers qui forme son seul objet réel. Mais dans l'esprit humain, appelé à concevoir le monde — et précisément en raison de cette fonction que les poètes assimilent à une lumière physique — le contenu mondial, à mesure qu'il force l'entrée de noire conscience, projette une ombre large, envahissante. Pourquoi opposons-nous ce reflet de la nature à la nature, et cela non seulement comme quelque chose qui s'en sépare ou comme sa négation, mais fort souvent encore comme quelque chose de plus important, de plus essen-
1. Auguste Comte avait obscurément entrevu cette vérité d'ordre subjectif lorsqu'il formula sa doctrine sur l'universalité de la méthode sociologique. Mais il ne scruta pas les raisons d'une telle prépondérance et n'osa point affirmer la simplicité supérieure du point de vue par lui préconisé.
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tiel que la nature elle-même? Une psychologie mieux informée que la nôtre renseignera làdéssus nos successeurs. On peut, au reste, appeler comme on voudra cette tache obscure dans le foyer mental où se concentrent les réfractions universelles, on peut lui donner le nom de fini ou d'infini, — une chose semble dorénavant certaine : le rapport entre le premier de ces termes et le second, entre Yendedans de l'univers et son en-dehors^ ne peut être qu'un rapport d'égalité parfaite.