LE CONCEPT DE QUANTITÉ. MONADES ET PSEUDO-MONADES
Examinons le problème monistique sous un autre de ses aspects multiples.
Le monisme purement quantitatif a souvent arrêté Tattention des penseurs. Sans remonter aux vieilles théories d'une interprétation douteuse , rappelons les efforts en ce sens des grands mécanistes des xvu° et xvm® siècles. Plus proche de nous, Auguste Comte fut aussi un moment tenté par cette solution simpliste en apparence.
Néanmoins, Comte et ses disciples reculent encore d*instinct devant des recherches où, quoi qu'on dise, la psychologie et la théorie du savoir se trouvent engagées d*une façon directe. Mais cette méfiance des anciens positivistes ne saurait aucunement se justifier aujourd'hui.
Le danger est ailleurs. Il ne consiste plus tant à soulever un problème d'une maturité contestable qu'à faire, de propos délibéré, le vide autour de la question, qu'à s'abstenir de la discuter.
Voyons donc comment peut se poser, sinon se résoudre, à l'heure actuelle, le problème qu'effleura, pour aussitôt l'abandonner, l'un des plus grands esprits de ce siècle.
La quantité et ses proches synonymes, le nombre^ la multiplicité, la pluralité, forment, sans nul doute, la qualité que nous conférons le plus généralement aux choses, le caractère dont nous parons constamment toute existence. Cet attribut nous semble donné, dans nos diverses sensations, comme leur point de départ, leur fondement, leur condition inéluctable.
On voit par là combien il est superficiel de prétendre que les « noms » et les « qualités » constituent le langage humain, tandis que le « nombre » et la « mesure », ce qu'on appelle Y u alphabet mathématique », sont le langage propre de l'univers. Non certes, la langue du calcul est encore profondément humaine, d'autant plus humaine, dirais-je volontiers, qu'elle est plus générale et plus abstraite. Ce trait seul la différencie de la langue des noms et des attributs qualificatifs; et cela suffit pour lui assurer la suprématie scientifique. Du reste, ce dilemme s'impose déjà à tout esprit méditatif : ou bien les qualités que nous attribuons aux choses existent en celles-ci comme elles existent en notre for mental, au regard de notre conscience; ou bien rien n'est dans les choses, pas même le mouvement, abstraction du même genre que le temps, Fespace, la force, la cause. Mais ne nous laissons pas troubler davantage par l'argument devenu, à son tour, vulgaire et banal, qui consiste à dire que le son, la cou-
leur 9 la lumière , toutes les généralisations mitoyennes entre le mouvement d'une part, et la masse confuse des sensations concrètes de Tautre, n'existent pas réellement dans les corps. Cette vérité équivoque ne nous enseigne pas grand'chose, à moins qu'elle ne nous apprenne que Pierre (le nom) n'existe pas dans Pierre (l'homme). Ecartons-la et poursuivons notre route sans nous autrement soucier de cette scolastique relativiste qui n'a de moderne que l'enseigne.
Selon la juste remarque d'un philosophe anglais, M. Henry Clay *, la quantité (ou pluralité) peut être de deux sortes : voilée ou manifeste, latente ou actuelle. Mais la quantité voilée constitue précisément la propriété ou qualité que nous nommons Yunité des choses, et la quantité actuelle, la propriété ou qualité à laquelle s'attache seule, d'ordinaire, l'appellation de pluralité.
La terminologie usuelle semble donc inapte