‹ La recherche de l'unitéChapitre 15 sur 21 · Dans son traité intitulé : U Alternative · texte numérisé non relu

Dans son traité intitulé : U Alternative

à exprimer Tamplitude de la pensée analytique et critique. La quantité n'aurait jamais dû pouvoir se confondre avec la multiplicité. Elle n'eût dû servir qu'à désigner le genre suprême enserrant deux espèces : Tunité ou pluralité latente , et une autre espèce , la pluralité actuelle. Mais la langue parait subir ici une loi générale exposée par le même auteur : elle prend le nom du genre pour signifier l'espèce qu'elle met en contraste avec une seconde espèce du même genre. Et cela occasionne de nombreuses illusions mentales qui nous poussent à croire que nous avons affaire non pas à des variétés de la même classe, mais bien à des classes irréductibles entre elles.

Une remarque analogue s'applique aux concepts si discutés encore de nécessité, de causalité et d'identité, La nécessité semble devoir instaurer le vrai genre suprême renfermant deux espèces : 1° la succession invariable (appelée aussi causalité, nécessité physique, déterminisme) qui ne serait que de l'identité masquée;

et 2* une autre espèce, Tidentité actuelle (appelée aussi nécessité logique et, quelquefois, finalité). On découvre par là le vide de certaines disputes auxquelles s'attribue une portée démesurée. La chose « activement pensante »

est soumise par évidence, en tant que matière et fonction cérébrales, à toutes les conditions inhérentes aux choses que nous lui opposons comme « passivement pensées ». Pourquoi alors s'émerveiller de la coïncidence entre les résultats de la pensée formelle (les mathématiques, la logique) et les lois les plus générales de la nature décelées par Texpérience? L'étonnement profond où cette rencontre « providentielle » du sujet et de Tobjet plongea Kant, se comprend à son époque. Mais le même parallélisme perd aujourd'hui sa valeur d'énigme insoluble *. La nécessité logique devient simplement une autre face (envers ou endroit.

1. Ënigme que Kant, soit dit en passant, essaya néanmoins de résoudre par cette hypothèse unilatérale : la raison 4icle à la nature ses lois.

selon le point de vue de robservateur) de la nécessité physique ou mécanique *. Toute transcendance, c'est-à-dire tout dualisme, se dissipe, et la raison humaine, renonçant à la chimérique ambition qui la différenciait, en essence, de l'objet pensé, recouvre sa pleine et entière souveraineté. De celle-ci le monisnie logique demeure la plus haute expression.

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, il semble permis de regarder Y « unité » comme un pur aspect de la « quantité » (ou pluralité), comme une simple modification de cette qualité universelle et fondamentale. II paraît probable, en outre, que la transformation subie par le concept de quantité appartient surtout à Tordre psychique en tant qu'on peut le séparer de l'ordre extra-psychique (le subjectif et l'objectif des philosophes). En ce sens, nous devons définir l'unité et la pluralité deux formes essentielle^

4. Et la finalité peut justement se comparer à ces bulles de savon que la grammaire, selon le mot de Taine, crève d'un coup d'épingle; car, ainsi qu'on l'a dit, si tout est nécessaire^ rien n'est inutile.

ment mobiles et transposables Vune en l'autre d'un seul et m^me acte perceptif ou conscientiel *.

Arrivés à ce point, nous sommes induits à supposer deux cas bien distincts : 1® Notre esprit déguise, d'une manière plus ou moins consciente, dans ses abstractions, la pluralité. 2® Il trouve celle-ci déjà dissimulée dans la nature. Il peut éviter quelques degrés inférieurs dans la généralisation des phénomènes; il a affaire à des synthèses toutes prêtes, à des agrégats naturels.

Le second cas, très fréquent, a, selon toute probabilité, servi de modèle et de prototype au premier. Apercevant partout autour de lui des synthèses déjà réalisées (abstraction faite du rôle joué dans la formation des idées correspondantes par certains groupes d'illusions temporaires de Tesprit), Thomme imite, copie

1. J'ajoute que cette définition pourrait peut-être, dans un ordre voisin d'idées, convenir aussi bien aux concepts de temps et d'espace.

OU contrefait la nature. Usant de procédés semblables, il crée des agrégats plus ou moins artificiels.

Les unités naturelles sont toujours des sommes, des pluralités voilées. Elles se distribuent principalement en deux classes : 1* les monades qui ne se présentent point à l'esprit avec le caractère de totalité (non pas, comme le croit M. Clay, auteur de cette division, parce que ces phénomènes ne sont pas des sommes, mais parce que nous n'en distinguons pas avec clarté les parties constituantes, parce que nous ne savons pas les réduire à leurs éléments : ainsi de l'atome, de la sensation «impie, de l'idée pure, etc.); et 2° les pseudomonades ou agrégats naturels (une pierre, un fleuve, un homme, etc.).

Mais les unités créées par la science et la philosophie ne peuvent jamais non plus être autre chose que des sommes plus ou moins bien dissimulées, que des synthèses, des formules où l'attribut primordial, considéré sub sjjecie plu-

ralUatiSj se trouve àTétat latent, potentiel, telle une force retenue et neutralisée par la force contraire.

Dès lors Tunité absolue ou transcendante des métaphysiciens s'indique comme une pure chimère. Elle ne vaut guère mieux, en vérité, que rhypothèse pour laquelle la quantité aurait totalement disparu du monde. La philosophie scientifique ne peut se proposer de défigurer à ce point l'univers qu'elle a pour mission de comprendre et d'expliquer.

Les sciences spéciales et la synthèse où elles se résument en une conception homogène de la nature et de Thomme, n'admettent aucune « transcendance », aucune rupture du lien rationnel qui contourne, qui étreint tous les ordres de phénomènes, qui du chaos de nos impressions et, plus tard, de nos connaissances tire un ensemble clair, distinct, proportionné, harmonieux. Aux yeux d'une telle philosophie, c'est un besoin de l'esprit que de voiler la quantité, que d'ignorer la multiplicité. C'est un

moyen, un procédé auquel nous recourons perpétuellement pour nous retrouver et nous orienter au milieu de la masse confuse des sensations, pour en diminuer, au prix d'un semblable artifice, le nombre accablant.

Multiplier les faits, les analyser, les diviser et les subdiviser, chaque science voue à ces opérations la meilleure part de son effort. Mais en poursuivant ce dessein, le savoir se heurte contre les pseudo-monades et les monades qui retardent sa marche. La rencontre avec les pseudo-monades, les agrégats de phénomènes, se manifeste d'une façon constante dans les premières périodes du développement scientifique et souvent aussi dans les disciplines qui n'ont pas atteint leur pleine maturité. Pour citer un exemple connu, la psychologie contemporaine ne réussit encore que très rarement à décomposer en faits psychiques élémentaires les agglomérats concrets qu'elle étudie ; une impuissance égale s'attache aux essais de la sociologie. Le second cas, la rencontre avec

les monades, apparaît aujourd'hui comme la règle générale dans les sciences positives qu'arrêtent seules les unités telles que le mouvement, la sensation, Tidée. Mais qui pourrait nous assurer contre l'erreur subjective : ces unités sont-elles des monades véritables, ou bien des pseudo-monades très complexes appartenant à la même sphère inexplorée du savoir psychologique?

Il est évident, d'ailleurs, que plus la science multiplie le nombre des faits par elle étudiés, que plus elle les distingue, les divise et les subdivise, et plus vite aussi elle arrive à tel ou tel concept-limite (monade ou pseudo-monade) qui clôt momentanément sa course vers l'identification finale. La même idée peut s'exprimer d'une autre façon encore. Plus une branche donnée de la connaissance s'approche du type de science réalisé par les mathématiques, en tendant à devenir elle-même un savoir quantitatif, et plus sûrement elle atteint, dans ses limites propres, l'unité qu'elle recherche. Il

semblerait donc que nous assistions, dans la sphère des événements intellectuels, au retour, à Ja répétition exacte de ce qui se passe dans le domaine des faits physiques et physiologiques où tout mouvement est suivi d'un temps d'arrêt, et tout effort d'un sentiment de fatigue *.

1. Alors que nous nous imaginons poursuivre ou même atteindre l'un, l'identique, l'indivisible, peut-être, en réalité, poursuivons-nous et atteignons- nous le multiple, le différent, le divisible; et vice vet^sa. Cette double illusion a joué un rôle considérable dans l'histoire de la pensée humaine. On peut la désigner aussi comme l'illusion du concret et de l'abstrait, ou, proprement, du passage de l'un à l'autre, passage tout semé d'écueils logiques et qui attira plus d'une fois Tattention vague des philosophes. Aujourd'hui il s'agit de reconnaître, d'une façon précise, la véritable nature de ces obstacles.

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