CHAPITRE XII
CONCLUSION, — SUMMA DELUSIO
Prius scire.
Dans les chapitres qui précèdent, le lecteur a pu constater quelques hésitations et la répugnance aux formules qui tranchent par la méthode d'Alexandre les difficultés inextricables. Et pourtant, arrivés au terme de la tâche par nous estimée la plus ardue de toutes celles que nous nous imposâmes jusqu'à ce jour, nous inclinons à nous faire un autre reproche. N'avons-nous- pas été trop affîrmatifs dans cer-
laines de nos assertions? Ne nous sommes-nous pas trop hâtés de quitter, sur des points encore mal éclaircis, Texpectative prudente que nous commandaient Tesprit et la méthode de notre philosophie?
Avouons notre embarras au moment de tracer les dernières lignes de ce volume. Comment résumer en un petit nombre de propositions succinctes, rangées en un ordre méthodique, les résultats essentiels d'une analyse qui, même sous sa forme discursive, soulève tant et de si fortes objections? Ne nous exposons-nous point par là volontairement au risque de dépasser la mesure des audaces tolérables?
Mais peu importe. Le droit d'émettre des idées qui prétendent rectifier les notions généralement reçues, se compense par le devoir de toujours accepter leur discussion sur le terrain le plus favorable à l'adversaire. Essayons donc de conclure, de donner du relief aux thèses cardinales de cet écrit. Le lecteur dûment averti
CONCLUSION. — Summa delusio 167
se gardera lui-même des exagérations inutiles ou nuisibles.
Dissemblance et similitude, variété et unité, pluralisme et monisme, la pensée oscille entre ces deux pôles qu'elle oppose sans cesse entre eux. Elle ne peut faire autrement. Car si l'acte psychique le plus complexe se laisse réduire, en dernière analyse, à la perception élémentaire de différence, la raison la plus élevée, dans ses manifestations diverses, se gouverne, en dernier ressort, par le principe d'identité (A = A).
Mais à quoi répondent les concepts de variété et d'unité, que représentent-ils objectivement? Pourquoi cette polarité psychique, d'où nous vient-elle? Et où nous conduit-elle, et pourquoi son immutabilité? A quelle loi obéit ce contraste fondamental? Voilà tout le problème monistique étroitement lié, comme on voit, à celui de l'extériorité de la conscience.
Problème de haute psychologie. Un des plus spéciaux, peut-être, et certes le moins mûr
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parmi tous ceux que fixera un jour cette science encore flottante. Beaucoup d'éléments indispensables nous manquent pour le résoudre.
Mais déjà nous pouvons légitimement espérer.
Il faut donner à la psychologie le temps . de croître, de se développer, d'égaler en autorité SCS devancières, les sciences des phénomènes plus simples. Le problème de la polarité psychique n'offre rien d'absurde en soi. Mais il devient urgent de débarrasser ses principaux termes des paralogismes qui, de la façon la plus naturelle, s'y sont glissés à la suite des efforts stériles auxquels Tesprit humain se livra pour vaincre, avant Theure, et sans posséder d'autre instrument que son immense désir de pénétrer le mystère, les plus grandes difficultés expérimentales. Tel est le but précis qui nous tenta en cet Essai et tel l'esprit général dans lequel nous l'écrivîmes.
Les métaphysiciens, les empiriques aussi bien que les criticistes et les fervents du doute absolu, étaient loin de comprendre le problème
CONCLUSION. — , Summa delusio 169
monistiquc de celte manière. Eux qui, à quelque école qu'ils appartinssent, prétendaient, sinon découvrir à nos veux émerveillés la trame du monde, du moins pousser leurs investigations jusqu'aux dernières limites accessibles à notre intelligence, et nous acculer aux bornes extrêmes de tout savoir, de toute compréhension; eux n'observaient, en i^omme, que Técutne légère des choses, leur apparence transitoire. Ils tournaient et retournaient entre leurs doigts la riche étoffe des phénomènes. Ils en comparaient, d'un côté, les dessins aux vives et multiples couleurs, les arabesques capricieuses, et, de Tautre, le fond ou Tenvers qui, par simple contraste, leur semblait terne et uniforme. Et là-dessus ils construisaient une naïve antinomie, et si cruelle en même temps, puisqu'elle nous condamnait à l'ignorance à perpétuité. Mais qui donc oserait aujourd'hui attribuer au métaphysicien des connaissances sérieuses sur la matière première de Téblouissaut tissu? Sans
doute lui-même croyait avoir approfondi maintes
questions touchant Tactivité psychique et les normes fondamentales de Tesprit. Par malheur, les montagnes demeurent debout, et la foi qui naguère encore se targuait de pouvoir les soulever, se dissipe de plus en plus rapidement.
La méthode que suivirent les philosophes fut très banale. Le problème particulier, psychique ou logique, devint chez eux un problème universel, cosmique ou ontologique. La négative dont on n'apercevait pas ou ne voulait pas apercevoir le caractère particulier et concret, qu'on douait, par contre, de qualités générales et abstraites, n'excluait plus, précisément pour ce motif, Taffirmative universelle, sinon par un vain simulacre. Souvent donc on se contenta du simulacre. Une confusion inextricable en résulta, qui donna à la recherche de Tunité, instituée dès lors sur une vaste échelle, l'empreinte métempirique qu'elle conserve jusqu'à nos jours.
Maintenant, il s'agit, avant tout, de déphilosopher, si je puis m'exprimer de la sorte, sur
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le problème central de Tancienne ontologie. Car plus une question semble considérable, et plus son étude sévèrement scientifique se montre nécessaire. Livrer à la spéculation générale un problème réputé insoluble -dans la science, cet éclatant contresens se remarque à peine, tant on le commet aujourd'hui. Une confusion pénible se crée ainsi, dont on ne sortira que si Ton se décide, une fois pour toutes^ à différencier du labeur scientifique le travail du philosophe, et cela par le moyen de quelques marques faciles à saisir qui s'harmonisent avec ce que déjà nous savons sur le jeu intime de nos facultés.
Ces caractères se résument dans la double définition suivante. La science spécule sur des problèmes en vue.de les résoudre d'une façon définitive ou temporaire ; et la philosophie spécule sur des solutions^ complètes ou approximatives, en vue d'en tirer le mode, le plus homogène possible, de concevoir la nature et l'homme. Certes, dans. un langage peu précis.
on pourra encore parler du ou des problèmes philosophiques, du ou des buts que le métaphysicien se propose d'atteindre, et aussi des solutions auxquelles il aboutit. Mais ne penset-on pas que le verbiage spécieux, le style lâche où se plaisent nos philosophes, l'amphibologie constante doublée presque de paronymie (dans les idées et les signes des idées) où s*effleurit le plus clair de leur sagesse officielle, que tout ce fragile décor a beaucoup perdu de son charme premier?
L'Un-Tout exisle-t-il? Un Dieu existe-t-il?
Ces simples questions offrent le type pur du contresens signalé plus haut. La découverte n'est pas nôtre i Elle revient de droit aux « aprioristes » eux-mêmes, à des métaphysiciens de race dont les œuvres se commentent dans nos écoles comme des modèles classiques. Ces philosophes éprouvaient déjà du malaise devant Fincohérence cachée des termes ou se posait rétonnante interrogation. Ils se sentaient émus par Tillogisme latent du procédé qui con-
CONCLUSION. — Summa delusio 173
siste à vouloir accomplir un certain parcours sans passer par ses étapes .constitutives. Or donc, quelle issue trouvèrent-ils h la difficulté? Mais exactement celle que nous préconisons ici. On les vit rendre à la science particulière ce qui lui appartenait, et modifier de la façon suivante les termes de la recherche : L'idée de Dieu (ou de T Un-Tout) est-elle vraie ou fausse?
Le problème par là fut replacé sur son véritable terrain, où sa solution pourra se faire attendre, en raison de la marche généralement très lente du développement scientifique ; mais où elle ne fera pas défaut, à un moment donné.
Je n'ai d'ailleurs nul besoin d'insister sur la connexité intime du problème de l'Un-Tout avec celui de Dieu. Que l'Un-Tout s'assimile au Dieu tant exploré par les aprioristes, ou qu'il s'en distingue, cela ne change rien à la nature essentiellement psychologique des investigations correspondantes. Et le devoir du philosophe reste quand même identique. S'il ne
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veut pas condamner sa raison à touraer comme un moulin vide, il demandera à la science de lui fournir, le plus abondamment possible, le grain plein et mûr de ses résultats.
Que devient, cependant, en tout ceci, le titre primordial attribué à la recherche de l'unité? La subordination de la psychologie à une série de sciences de plus en plus simples ou élémentaires signifie-t-elle davantage qu'une hiérarchie strictement corrélative entre les objets d'étude, les matières traitées par ces diverses disciplines? Non point, en vérité. N'oublions jamais que dans le domaine de la connaissance Tesprit humain opère, d'une façon immédiate, sur les signes des choses seulement. La ressemblance ou l'identité des signes nous sert d'unique guide alors que nous affirmons la ressemblance ou l'identité des choses. Or, l'étude de la genèse et du développement des idées nous révèle chaque jour leurs étranges avatars. Cette norme si sûre de la raison, l'inconcevabilité du contraire simultané et sa si
CONCLUSION. — Summa delusio 175
curieuse conséquence, Fidentité secrète de nos abstractions ultimes, plaident . assez en faveur d'un pareil transformisme. Tant mieux donc si la solution psychologique du problème de Tunité le rejette, entièrement ou en partie, dans la sphère des idées biologiques d'abord, physicochimiques ensuite, et, finalement, mécaniques et mathématiques. De toute façon, son ancienne importance ne sera point diminuée. La valeur qu'on lui accordait par intuition et prima facie se justifiera, au contraire, a posteriori, par des motifs d'un ordre déjà scientifique et expérimental. Particulariser une question, c'est certainement lui assigner sa place et son rang dans une série naturelle ou conventionnelle ; mais c'est aussi la lier à l'ensemble total des autres problèmes, c'est employer la meilleure des méthodes connues pour rendre fructueuse la tâche du généralisateur.
Nous conformant à cette marche nécessaire de la pensée, nous avons, en premier lieu, voulu dégager la question des vieux fatras mé-
taphysiques qui si longtemps recouvrirent son essence spéciale. Ce déblaiement nous montra presque aussitôt la relation qui existe entre le concret et l'abstrait, et vice versa. Dès lors il nous parut que tout le problème de l'ontologie se ressaisissait dans le problème psychologique.
Prolongeant notre analyse par Tobservation des formes multiples que le concept d'unité avait revêtues dans Fhistoire, nous réduisîmes ces formes à quelques types génériques très vastes. Nous fîmes un pas de plus en étudiant ces derniers, en les classifiant, en déterminant leurs rapports et Tordre effectif de leur évolution.
Cela nous conduisit à reconnaître dans Tunité logique le moule primitif où se coulèrent et d'où sortirent toutes les variétés historiques du monisme, espèces nombreuses qui', à leur tour, se massaient en deux groupes : le monisme scientifique et le monisme transcendant.
Appliquée aux besoins de la science, réglée
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cOxNCLUSiON. — Summa delusio
et contenue par des méthodes rigoureuses, tournée vers des buts d'utilité immédiate, Tunité rationnelle se déploie lentement et se transmue en monisme scientifique.
Au contraire, pliée aux exigences delà métaphysique, forcée de subir les conséquences d'une perpétuelle confusion entre le général et le particulier, l'abstrait et le concret, le philosophique et le scientifique, dirigée vers des fins vagues, souvent vers de pui:es chimères, l'unité rationnelle ne tarde pas à s'immobiliser et à se pétrifier : elle se transforme en schémas ontologiques verbaux auxquels une fausse transcendance vient seule, quelquefois, prêter un semblant de vie.
hes lignes divergentes que suivent ces deux courants d'idées, ne sauraient se rejoindre. Il importe de choisir et de se prononcer nettement.' Des deux marches, laquelle est normale, désirable, appelée à de hautes destinées intellectuelles? Le doute à cet égard ne semble guère permis. Il faut sans ambages prendre la
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voie qui du monisme rationnel mène à Tunité de la science. Et il faut quitter cellç qui de Tunité de raison aboutit au monisme transcendant. Cette dernière méthode se dénonce à l'observateur attentif comme une corruption de l'esprit, une violation de ses lois fondamentales, un phénomène pathologique longtemps inévitable, une maladie de croissance de Thumanité chercheuse et méditative.
Une classification, a-t-on dit, pour être rationnelle, doit tendre à identifier d'une façon complète les choses qu'elle classe. Elle doit nous mettre à même de réunir le plus grand nombre de faits touchant ces choses. Elle doit, en somme , exprimer la correspondance la plus sûre entre nos idées et la réalité *. Or, notre hiérarchie des grands types du monisme répond assez bien à ces exigences. Elle autorise d'ailleurs les trois définitions qui suivent :
1<» L'unité rationnelle est le produit de la
1. Voir, par exemple, Spencer : Principes de biologie, 1. 1, ch. XI, § 98.
CONCLUSION. — .Summa delusio n •4e logique servie et contrôlée par Cobserva ou l'expérience directes (observation et expé ence souvent désignées par le mot d' « intui », auquel d'aucuns préfèrent le vocabl moins démodé de « recherche subjective »).
2° L'unité scientifique est le produit de 1 pensée logique servie et contrôlée par Vobservatio. ou t expérience indirectes (recherche objective^ 3° Endo l'unité transcendante est le produi de la pensée logique non contrôlée, ou insuffi somment contrôlée, par l'observation et l'expt rience, soit directes, soit indirectes. (Devant un observation trouble ou mal faite, devant un expérience hâtive ou tronquée, la pensée s réfugie dans l'abstraction pure; elle recoui d'emblée à l'hypothèse universelle, elle s'abati donne au jeu futile des oppositions simulées des antinomies illusoires. Par là elle acquiei la trompeuse apparence d'un effort mental qu inclinerait à dépasser ses propres condition logiques '.) I. Dans [a <lilTérencisUon qui a'élablit entre ta phiJos
' Un rôle considérable appartient dans les théories unitaires aux concepts négatifs.
L'erreur qui, de la puérile opposition du même au même, déduit les idées d'essence, de noumëne, de Dieu, etc., pour leur conférer ensuite une réalité extralogique ou transcendante, cette erreur se retrouve, entière, dans rillusion qui, du contraste général entre la pluralité et sa négative, tire l'unité et lui accorde une existence suprasensible. Car Texpérience ne rencontre partout que la pluralité
phie scientifique d'un côté, et la théologie avec la métaphysique de l'autre, il y a, comme dans tout ce qui touche à la distinction entre la vérité et l'erreur, une simple question de méthode. Toute métaphysique et toute théologie possèdent un fonds, si modeste qu'il soit, d'observations justes; par malheur, elles l'enfouissent sous une couche épaisse d'illogismes flagrants. Voilà le principal, sinon le seul blâme qu'il faille adresser à la transcendance religieuse et à la transcendance philosophique. Mais le reproche est des plus graves. En lui se résument une foule d'objections secondaires qui toutes concluent à la nature forcément aléatoire de l'effort transcendant. Loin d'être, comme la science, une recherche laborieuse de la certitude, la théologie et la métaphysique ne s'oiïrcnt à nos regards, on l'a souvent remarqué, qu'avec les caractères d'un pari dont la vérité ultime serait l'enjeu.
CONCLUSION. — Summa delusio 184
plus ou moins voilée par les processus abstractifs de lesprit.
Il est à peine besoin de noter, au reste, que le résultat ne change pas si Ton renverse les termes du rapjlort impliqué par la loi des contraires absolus \ La théologie et la métaphysique sont également viciées par leur dualisme actuel ou possible. Ontologique, ce dualisme introduit Tesprit dans la transcendance; gnoséologique^ il le jette dans Tagnosticisme. Mais la route parcourue est pareille dans les deux cas. Ûes antinomies insolubles la parsèment, qui dérivent de Tantinomie primordiale, du postulat dualiste générateur des contradictions futures.
Toute science abstraite s'affirme nécessairement ainsi qu'une synthèse de qualités perçues par rintelligence dans les choses. Scire est tenere genus seu fomiam qua res fiât. Mais ces
1. Si l'on attribue, par exemple, au noumène, à Dieu, à l'unité transcendante le signe -f,et.au phénomène, à l'univers, à la pluralité empirique le signe — =^.
If^ L.\ RECHERCHE DE. l'uNITÉ
genres oa ces « formes » jouissent d'une ampleur différente, ce qui sollicite Tesprit à les classer^ à les grouper eo un ordre hiérarchique. Il appert* d'ailleurs, qu'un tel ordre coïncidera avec celui des phénomènes : conclusion que Téo^e positive apprécia à sa juste valeur et dont elle se prévalut pour bâtir une classification qui devint vite célèbre. Néanmoins, cette école eut peut-être le tort d'étager les sciences, de les disposer en une série pyramidale, au lieu de les foire rentrer les unes dans les autres comme autant de sphères concentriques, avec leur contenu régulièrement gradué.
La sphère la plus vaste, la synthèse quantitative. établit des rapports dont on peut dire^ sans le moindre paradoxe, que leur universalité constitue leur spécialité. Car précisément leur caractère universel les distingue des rapports que les autres sciences observent.
Par là se trahit Textrème importance des idées mathématiques pour le problème qui nous occupe. Avec ces idées et la longue théorie de
CONCLUSION. — Summa delusio 483
symboles qui s'y substituent sans clairement s'annoncer à la conscience, jonglèrent jadis, merveilleusement habiles, les philosophes de rUn-Tout. Les concepts mathématiques firent irruption dans le champ de la philosophie et tientôt Tenvahirent. Aussi n'hésitâmes-nous pas à leur donner, en ces pages, une place d'honneur.
Le temps, le non-temps ou l'espace; le nombre, le non-nombre ou le continu: la succession, la non-succession ou la coexistence; le fini, le non-fini ou l'infini; le multiple, le non-multiple ou l'un : quel choix d'antithèses éternellement irréductibles , d'antinomies à jamais insolubles! Aussi irréductibles et insolubles, en vérité, que peut l'être, selon les lois les plus sûres de la logique, l'opposition-type dont toutes ces modalités procèdent et que, toutes, elles reproduisent et reflètent : l'opposition du même au même, de A à A! Autant de couples de contraires surabstraits ou absolus et, par suite, équivalents. Autant de dédouble-
ia4 LA RECHERCHE DE l'uNITÉ
ments fallacieux du genre unique et suprême, de rabslraclion la plus haute que la pensée puisse atteindre et qu'elle persiste néanmoins à traiter selon les habitudes acquises dans le passage du concret à l'abstrait et selon les règles propres aux degrés abslractifs intermédiaires. En un mot, autant de synonymes qui s^emploient à nuancer, de diverses et subtiles façons, Tattribut universel de la quantité, soit encore le concept de Tuniversalité, de l'unité dernière des choses.
Les sphères renfermées dans la précédente, depuis la connaissance physique jusqu'au savoir biologique inclusivement, exemplifîent la même tendance fondamentale. Avec un succès chaque jour plus décisif, le mécanisme exprime tous les faits physico-chimiques et tous les faits biologiques à l'aide de formules ne relevant, en définitive, que de la sensation tactile* Par la sensibilité ainsi unifiée et concentrée, nous échappons à la sensibilité multiple et dispersée •des époques de préparation. Voilà un premier
CONCLUSION. — Summa delusio 185
et sérieux avantage. Mais combien sa valeur ne s'accroît-elle pas si l'on analyse la nature intrinsèque, essentiellement quantitative, du mouvement ! On se voit alors persuadé d'envisager ce concept ainsi que le signe de l!attribut universel déjà décelé, sous tant de faces similàires, par le savoir mathématique. Le mouvement n'est qu'un aspect de l'existence générale successive ou discontinue;. il est du tenips objectivé, de la conscience extériorisée ou projetée dans les choses qui la remplissent du dehors. Ainsi s'éprouve et se certifie une fois de plus la fatalité de l'opération mentale qui sur l'objectif modèle le subjectif et sur le subjectif règle l'objectif.
Le savoir humain chercha toujours à se composer une contenance prodigieusement énigmatique. Mais il faut pénétrer le symbole, il faut arborer avec hardiesse une méthode d'abord employée d'une façon restreinte ; il faut reconnaître que , par son mécanisme quasi extérieur, la science ramène la série infiniment
i86 LA RECHERCHE D6 L UNITE
variée de ses analyses à la synthèse unique du temps, de la durée, de la ccmscience. Le monisme mécanique ou quantitatif n*est qu'une répercussion, une réaffirmation du monisme logique. Tous deux exposent le même rapport d*égalité universelle.
Donc, de la quantité à la vie, toute connais* sanco du monde tend à se révéler ainsi qu'une unité continue. Qu'il étudie les faits quanti* tatifs plus généraux, ou qu'il analyse les faits physiques, chimiques, vitaux, de plus en plus particuliers, Tesprit ne cesse de remarquer la situation nécessairement concentrique des parties du savoir. En ce constat s'épuise le contenu do ridée unitaire sous ses deux formes normales et consécutives : le monisme logique et h> monisme scientifique (mécanique aujourd'hui).
D'autres faits cependant appellent, et même anxieusement, notre attention. Nous attachons une importance sans égale aux phénomènes qui éclairent pour nous l'obscurité mystérieuse
CONCLUSION. "-^ Summa delusio 187
du monde externe, aux phénomènes de conscience individuelle et collective , aux faits psychiques, aux faits sociaux. Or donc, où situerons-nous ces faits? Les ferons-nous rentrer dans le cadre des événements biologiques dont ils ne formeraient, dès lors, que le noyau réduit et concentré? Ou leur assignerons-nous une position excentrique quelconque?
■ - Chaque fois qu'il s'agit de répondre à cette question capitale, les savants s'effacent volontiers devant les philosophes. Ils tiennent sans doute à nous convaincre de l'immaturité profonde qui caractérise encore la plupart des problèmes psychiques et sociaux.
Scrupules dont ne s'embarrassent guère les métaphysiciens! Ecoutons les fabuleux récits de ces intrépides voyageurs au pays de l'Inconnu : « L'esprit est quelque chose qui n'a pas de parenté avec les autres existences. De la science qui découvre par introspection les lois de l'esprit, il n'y a aucun passage, aucune transition graduelle aux sciences
188 LA BECHERCHE DE l'UNITÉ
ilu monde extérieur.... Nou9 pouvons réussir à déterminer la nature exacte des changements moléculaires qui ont lieu dans les cellules cérébrales quand on éprouve une sensation; mais cela ne nous rapprochera pas d'un cheveu de Texplication de la nature fondamentale de ce qui constitue la sensation. L'un est objectif, l'autre est subjectif et aucun des deux ne peut être, exprimé comme fonction de l'autre....
L'abîme qui existe entre ces deux classes de phénomènes, les éjtats organiques et les faits de la conscience, demeurera toujours intellectuellement infranchissable.... Jamais nous n'arriverons à la démonstration qu'un mouvement peut cesser en tant que mouvement et renaître sous forme de sensation lumineuse, auditive ou gustative. Toujours nous aurons un gouffre également grand entre le dernier état -des éléments matériels, que nos moyens nous permettent de constater, et la première apparition de la sensation. »
Laissons le dualisme du savoir s'ériger en
CONCLUSION. — Summa delusio 189
dernier mot de la sagesse humaine. Les hypothèses à longue échéance, les suppositions immédiatement invérifiables n'inclinent que trop à se prendre elles-mêmes pour des vérités démontrées. Mais si Ton songe combien la psychologie rudimentaire de nos jours est loin d'avoir établi scientifiquement la vraie nature des concepts ie quantité, de temps, d'espace, de mouvement, de matière, on ne peut s'empêcher de trouver cette prétention aussi intempestive qu'exorbitante. Comment, du reste, ne pas admirer la candeur de certains philosophes qui peut-être comptent nous faire prendre le change en nous donnant leurs hasardeux postulats dualistes pour une simple confession d'ignorance? Pourquoi pas pour un acte de contrition? Une hypothèse proclame toujours un doute. Les monistes n'auraient-ils donc pas la même licence d'hésiter, et de dire leur incertitude?
Somme toute, nous ne reprochons pas
leur incompétence en matière psychologique
aux doctrines par uous combattue^. Ce manque de notions exactes apparaît, malheureusement, comme la tare commune de ce siècle qui en hérita des périodes précédentes. Mais en ces théories pessimistes aussi hypothétiques. pour le moins que les nôtres, ce qui nous choque, ce sont les nombreux iliogismes où elles tombent, les contradictions de pure forme qui les déparent. A notre tour, certes, il nous faut admettre une regrettable soliition de continuité entre la connaissance de la nature extérieure et le savoir psychologique. Dans cet ordre d'idées, les expériences décisives font presque entièrement défaut. Mais comment les ratiocinations vides et les lapsus logiques répareraient-ils de telles brèches?
Citons un exemple frappant. Le chef de l'école évolutionniste nous le dit en propres termes : « Si nous étions contraints de cTioisir entre Talternative de traduire les phénomènes mentaux en phénomènes physiques, ou de traduire les phénomènes physiques en phéno-
CONCLUSION. — Summa delusio in
mènes mentaux, la dernière hypothèse semblerait la plus acceptable des deux... Il semble plus aisé de traduire ce qu'on appelle matière en ce qu'on appelle esprit, cette dernière opération étant, en vérité, complètement impossible *. » Ainsi, des cas peuvent se présenter, imprévus de Falgèbre et de la logique ordinaires, dans lesquels l'équation A = B n'entraînerait plus avec soi la conséquence B = A, déclarée formellement inconcevable !
Autre illogisme spécieux dont on nous rebat sans cesse. Volontiers l'on étiquete sous le vocable « mouvement », volontiers Ton regarde comme des « modes mécaniques » de l'existence les phénomènes qui pourraient aussi bien s'étiqueter sous le signe « matière » ou s'envisager comme des « modes matériels » de l'être. Mais combien l'on hésite à accorder cette double faculté à l'élément formateur de la vie psychique, à la sensation! Et pourtant les
1. Spencer, Principes de psychologie, Irad. Ribot, t. I, 63^ p. 160, 162.
i92 LA RECHERCHE.de L UNITE
sciences qui analysent les phénomènes de calorique, de son, de lumière, de chimicité, de YÎe, n'assimilent-elles pas au mouvement et, par suite, à la matière les sensations tactiles, visuelles, auditives, gustatives et olfactives? En coûterait-il plus de réduire au même dénominateur la sensation en général, après y avoir rapporté les sensations particulières sans en omettre aucune? Pour avoir reçu de nous le nom d'événements objectifs, les sensations se modifièrent-elles soudain dans leur essence? Quand la distinction entre Taspect externe et Faspect interne d'un phénomène ne devient pas mensongère, elle indique la dualité du moyen, soit indirect ou objectif, soit direct ou subjectif, par lequel on réussit à connaître ses propriétés.
Mais il y a plus. Le mouvement dans lequel on arrive à fondre les faits matériels (c'est-à-. dire, en réalité, nos images, nos idées, concrètes ou composées) , se résout lui-même en une abstraction ayant pour point de départ la seh-
CONCLUSION. — Summa delusio 193
sation tactile, source de toutes les autres. Le mécanique se révèle dès lors comme le psychique ramené à sa manifestation la plus simple, la plus obscure aussi sans doute.
Nous pourrions remplir des pages et encore des pages pour expliquer comment nous entendons le vrai monisme et comment nous sommes monistes. Nous allons le dire en peu de mots. Toute distinction générale entre Fesprit et la matière nous froisse ainsi qu'un pur non-sens logique. Peut-être cette séparation servit-elle de prototype au reste des antinomies, et peutêtre fut-elle primitivement engendrée par le contraste du temps (succession) et de Tespace (continuité), — contraste d'ailleurs artificiel, lorsqu'on dépasse les abstractions intermér diaires et qu'on généralise dans le vague, comme cela arrive presque toujours en philosophie.
Partant, rien ne nous étonne plus que , là crainte, qui haxite encore les cerveaux, de ^approcher la pensée du mouvement et, par
là, de la matière. Eo quoi aoe pareille solution pourrait-elle offusquer ceux qui acceptent de réduire au mécanisme la totalité des éléments (envisagés comme objectifs) dont se compose la somme entière de nos idées? Cette assimilation nous paraît suivre d^une manière toute naturelle celle qui, dans le concept à'exis-tence, réunit la pensée et le mouvement. Car, sauf la différence entre les procédés mis en usage, les deux réductions n'en font qu'une.
L'idée de mouvement garde dans la science exacte le rôle même que tient, dans le raisonnement pur, la notion A'étre et, dans la grammaire courante, la copule est. Toujours et partout nous sommes induits à affirmer le rapport universel qui lie entre eux les rapports quelconques.
Une parité évidente se découvre entre le genre et toutes ses espèces, ^ntre l'abstraction dernière et toutes les idées qu'elle contient. Dans le langage usuel, ce rapport d'égalité s'exprime par le concept ontologique lui-même.
CONCLUSION. — Summa delusio 195
l€i nulle hésitation. L'identité surgit au simple énoncé d'un terme du rapport.
Les choses semblent se compliquer lorsque, délaissant Tordre qualitatif, nous abordons les spéculations quantitatives ou scientifiques. Là encore, entre les relations universelles des phénomènes et la somme de leurs relations particulières, entre TUn-Tout et Tensemble de ses propriétés distinguées comme physico-chimiques, vitales et psycho-sociales, un lien rationnel, un rapport existe que nous aurions grand profit à déterminer. Mais, pour cela, il faudrait pouvoir signifier ce rapport ou le traduire symboliquement. Car, isolé, aucun des deux termes — ni les relations universelles, ni les relations particulières, ni TUn-Tout, ni ses attributs — n'évoque l'idée intégrale du rapport lui-même. Trouver un tel signe ou symbole abstrait devient, par suite, une œuvre que la science ne peut s'épargner et par laquelle, à vrai dire, elle débute.
A notre sens, ce rôle échut de bonne heure
au concept mécanique. Plus tard on se préoccupa de la nature intime du rapport que Tidée de mouvement suscite dans Tesprit. On émit à ce sujet des hypothèses souvent déconcertantes. Qu'il jiôus suffise de rappeler que tantôt on objectiva le mouvement, on le substitua aux phénomènes, on confondit le lien rationnel avec les termes qu'il devait unir; et que tantôt on méconnut soit Funiversalité du rapport qu'on mutila d'une façon arbitraire, soit sa signification juste et sa vraie portée.
PouT nous, répétons-le,. le mécanisme pos* sède la valeur d'une équation en tout semblable à l'équation ontologique qu'il sq borne, du reste, à préciser. Simple fonction de la quantité, le mouvement transpose, de l'ordre logique dans l'ordre mathématique, le rapport universel et constant d'égalité qui se manifeste entre n'importe quelle catégorie d'événements chaque fois qu'on en fait des « objets de connaissance pure )), qu'on les ramène à des abstractions élémentaires connues sous le nom de « limites »
CONCLUSION. — Summa delusio 197
{surfaces, lignes, points), ou à des abstractions composées, à des « systèmes de limites ». Ce rapport, en un mot, identifie là quantité, lés relations universelles des choses, avec Tensemble de leurs autres relations, la somme des phénomènes qui emplissent le monde. Nous apprenons ainsi à démêler le vrai caractère du monisme scientifique. Par le mécanisme universel, la science tâche de soumettre la totalité des événements à la règle quantitative. Très supérieur aux vagues exercices de Tancienne ontologie verbale, cet eflort néanmoins ne va pas à rencontre du monisme rationnel. Il profite, d'une manière plus stable, au mètne dessein, et se confond,' en dernière instance, avec l'unité logique.
Pour le logicien qui agrée la thèse de l'identité des contraires, la négation du matérialisme par ridéalisme, et le syncrétisme sensualiste, ne conservent qu'un intérêt rétrospectif ou historique. A ses yeux, la distinction entre un fait matériel et un fait psychique ne semble ni plus
ni moins nécessaire que la séparation analytique entre deux faits particuliers quelconques* L'esprit, s'il s'exerce sur des groupes de plus en plus complexes, s'il les divise et les réunit, ne varie point les procédés par lui employés alors qu'il opère sur des groupes comparativement simples. D'ailleurs, loin de nous exiler de la psychophysique et de la psychologie élémentaires, les étiquettes « matériel » et « psychique » nous y installent définitivement.
Généralisés d'une façon absolue, les faits dits matériels et les faits dits psychiques ne sauraient, sans contradiction dans les termes, se particulariser et, partant, se différencier.
Bien qu'avec une certaine inconscience, le métaphysicien ne se lasse point de professer la même vérité. Par malheur, son monisme ne donne pas la ferme conclusion que l'esprit trouve s'il a soumis ses jugements au contrôle de l'expérience indirecte ou même immédiate.
La transcendance métaphysique reste proprement le fruit d'une confusion inaperçue entre
CONCLUSION. — Summa delmio 199
les modes d'agir de la science et ceux de l'art. La fantaisie, personnelle et collective, y détient un office considérable. Le concret et l'abstrait ne s'y disjoignent pas d'une manière nette.
L'hypothèse universelle y occupe régulièrement la place de l'hypothèse particulière. Comme conséquence, l'unité rationnelle s'y enfle d'une façon aussi monstrueuse que chimérique. Mais la contradiction latente guette ce défaut d'équilibre. Le moniste transcendant n'est jamais un vrai moniste. Se déclarer matérialiste, ou idéaliste, ou sensualiste implique un grossier paralogisme *.
1. En effet, comment les uns pourraient-ils combattre les autres, sans verser dans Tanlilogie que plus haut nous signalâmes chez Spencer, sans affirmer, d'une haleine : A est égal à B qui, néanmoins, demeure inégal à Â?
Au surplus, il ne suffît pas d'admettre, avec un grand nombre de philosophes et de savants, que le fait physique et le fait psychique signifient un seul et même fait, reconnu par deux voies différentes. L'unité ne s'établirait pas sérieusement sur celte base dualiste. Il conviendrait, pour cela, de ne pas dédoubler la méthode; et les procédés mathématiques s'y prêtent avec facilité. En désignant, par exemple, le mouvement par M, la sensation par S, les propriétés physico-biologiques concrètes par x, les mêmes propriétés in abstraclo par y, les propriétés psycho-sociales
En remontant aux origines du problënie monistique, si souvent identifié avec celui qui traite Tau-dëlà du savoir, il semble qu'on découvre Tillusion suprême, la summa delusio^ Gouvernée par la loi psychologique ou biosociale de ridentité des contraires absolus, elle nous fait prendre deux aspects subjectifs d'une nième réalité ' pour deux réalités objectives différentes.
Dans cette vue, le monisme transcendant apparaît comme la négation « ultra-abstraite » du monisme purement logique. Peut-être faudrait-il recueillir dans la même classe mentale le contraste du « simple » et « du complexe », élevés à la hauteur de marques ultimes se substituant peu à peu à la distinction entre
concrètes par x', et les abstraites par y', nous pouvons dire que M > X et < y, et que S > x' et < y'; or, si l'on rapproche les variables x, y, x', y' de leur limite commune a (abstraction pure), on aura nécessairement : M = a; et S = a; donc M = S. Malheureusement, une démonstration mathématique ou, ce qui revient au même, une démonstration logique, ne convaincra jamais ceux dont elle heurte une passion forte ou une habitude mentale invétérée.
CONCLUSION. — Summa delusio 201
r « abstrait » et le « général » *. On y rangérait encore, dans des circonstances analogues, le rapport dé Tunité à la multiplicité, la première nous voilant Tidée d*abstraction, et la seconde, Tidée de généralité *.
Quant au paradoxe sur « l'identité des oppositions absolues », il se légitime par le principe qui, commandant la logique entière, prend naissance dans le fait cérébral de Tindissolubilitéy temporaire ou permanente, de certains états intellectuels.