CHAPITRE m
DE l'ancienne philosophie
Avant d'aller plus loin, jetons un coup d'œil sur les formes contradictoires dont les vieux systèmes revêtirent Tantagonisme caché et, plus tard, la lutte ouverte entre Tunité logique ou rationnelle des choses et leur unité soidisant réelle.
D'abord latente, et ensuite de plus en plus manifeste, la différenciation du savoir en trois groupes (mondes inorganique, organique et hyperorganique) entraîna naturellement, parmi
d'autres conséquences, un fait des plus graves. Engagée, dès son origine, dans l'incessante poursuite de l'unité ultime de l'univers, la philosophie se différencia à son tour. Elle trifurqua, elle aussi; et trois grands chemins, battus depuis par des milliers de philosophes, s'offrirent bientôt à la pensée, tous paraissant conduire au but souhaité.
Ces trois monismes n'attachaient guère de valeur à l'unité logique des phénomènes qui, en raison de la facilité avec laquelle on l'atteignait, leur sembla une conquête de minime importance *. On lui préférait l'unité hypothétique prétendue réelle et, avec plus de sincérité, transcendante. Aux yeux du matérialiste, elle passait pour mécanique ou physico-chimique.
La tâche, eût -on dit, se compliquait pour l'idéaliste. A l'unité rationnelle, il lui fallut opposer une unité qui, d'après son hypothèse
i. En l'absence de motifs d'ordre scientifique, les considérations de cette sorte pesaient Certainement plus qu'on ne le croit dans la balance où l'esprit des philosophes penchait tantôt d'un côté et tantôt de l'autre.
maîtresse, devait être idéale aussi. Mais Tillogisme qu'il admit ne fit que refléter la contradiction où s'embarrassait le matérialiste identifiant Fesprit et la matière, sans cesser de distinguer entre l'unité mentale et Tunité purement physique. Les deux extrêmes se touchaient et se confondaient. Matérialistes et idéalistes voulurent en vain concilier, dans les choses, un contraste qui existait seulement dans leur esprit; et ils finirent, de guerre lasse, par affirmer que la synthèse requise dépassait les bornes de la connaissance expérimentale. On pouvait espérer la découvrir en s' aidant des méthodes de la raison transcendante, de l'intuition supérieure, c'est-à-dire, par le fait, en imaginant des hypothèses universelles et invérifiables.
Les deux écoles recoururent, vraiment, à un pareil acte de foi ou d'autosuggestion. Certains déclarèrent avec emphase que l'unité suprême ne pouvait se déduire que de la matière (un pur concept!), d'autres — qu'elle devait par essence évoluer dans la sphère de l'idée. Le
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poînt de départ devint ainsi une conclusion finale, et le simple énoncé du problème nous fut présenté comme sa solution.
Le troisième aspect de la métaphysique , le sensualisme, expliquait le monde par les chaînons intermédiaires dans la hiérarchie naturelle des faits. Mais en réduisant tous les phénomènes à la sensation, c'est-à-dire à une unité biologique, le sensualiste eût dû par là même renoncer au droit d'opposer Tunité transcendante à l'unité mentale; car cette dernière prenait sa racine visible dans le fait sensationnel, synthèse suprême des faits vitaux. A son tour, comme le matérialiste et l'idéaliste, il tomba dans cette triste contradiction. Et il s'en tira exactement comme eux. Il éleva son ignorance temporaire à la hauteur d'une antinomie fatale de la raison, il décida que l'agnosticisme contenait le dernier mot de la sagesse humaine.
Les trois grands monismes historiques de la philosophie aboutissent au même terme. Rien
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de plus légitime, puisque tous trois commettent, sous des apparences diverses, la même erreur. L'unité de Teffet est ici le réactif certain qui découvre l'unité de la cause.
Lé monisme logique qui clôt et termine les processus abstractifs de l'esprit en y formant ridée d' « être » et ses nombreux synonymes, n'a jamais pu satisfaire la philosophie qui se donnait justement pour une ontologie ou une science générale de l'être. Dans cette conjoncture particulière , l'esprit humain subissait l'illusion même qui Tégara dans le cas plus général de l'opposition des contraires absolus. Je veux parler de la déception d'une généralité croissante et s'élevant toujours plus haut, — problème de psychologie aussi mal posé, dans la philosophie, vulgaire, que le fut, dans la mécanique, celui du mouvement perpétuel; il y joua longtemps un rôle semblable.
Dans les concepts négatifs les plus généraux, les philosophes croyaient voir une chose existant en dehors de l'esprit qui avait créé ces
t digne de prendre rang à côté des tives, comme une réalité distincte. El ;ysique se dépensa en vaines tentatrouver le genre supérieur capable et fusionner de pareils contraires, limata l'interminable fîle d'antinomies nlologie gagna la théorie du savoir, ut définitivement la forme d'une oppoductible entre lacbose et son essence, >nnaissable et l'inconnaissable '.
citer qu'un exemple de cet état mental, on livin ou sjrnaturel fut longtemps affranchi et laturel. Et puisqu'il semblait impossible de les
tous deux dans une classe plus compréhenaphysicien se déclara en présence d'un proible. Seul, peut-être, le panthéiste tourna la essayant timidement de diviniser l'univers ou er Dieu.
esprits, moins faussés que les autres par l'hapéculations à Viàe, pressentirent l'identité de Inconnaissable. Par malheur, ils ne constatéluivalence originelle des concepts - Dieu » et
B Noumfene » et ■ Phénomène », h Inconnais- Con nais sable n.
!st-il besoin de noter que les termes « antino- « agnosticisme • possèdent A nos yeux une égale qui peut s'exprimer encore par ce troi- . le ■ dualisme »!
Mais dans Fontologie aussi bien que dans la théorie de la connaissance, Fimmense majorité des philosophes n'appréhendait pas le caractère factice de notions telles que, d'une part, Tidée d'essence et, de l'autre, Tidée d'unité transcen» dante. On ne voyait pas que la forme positive de ces idées servait uniquement à dissimuler leur valeur de négations abstraites par rapport à d'autres concepts, corrélatifs en apparence, mais profondément synonymiques en réalité.
Encore moins pouvait-on comprendre la véritable nature de ces symboles, ni la nécessité psychologique et rationnelle de les faire rentrer dans la classe des pseudo-négations soumises à la loi de r identité des contraires. Telle est pourtant l'une des thèses capitales défendues en ce livre *.
i. Un monisme spontanément découvert par la sociologie moderne vient se joindre au monisme psychologique que la pensée humaine nia si souvent et qu'elle transforma en un dualisme artificiel, tantôt ontologique et tantôt gnoséologique. Cette unité plus restreinte nous montre, sous la divergence des aspects extérieurs, l'identité fondamentale des conceptions religieuses et métaphysiques qui fleurirent à travers les âges.