DU SAVOIR
Le xîaractère universel qui appartient à la synthèse logique semble convenir aussi à toutes les grandes formules unitaires élaborées par les principales divisions du savoir.
La hiérarchie ou subordination des sciences est fréquemment (surtout depuis Comte) comparée à un édifice de plusieurs étages, ou à une série de fondations sur lesquelles s'élèverait une série de superstructures. Cette similitude
est acceptable tant qu'on vise uniquement les
conditions qui règlent Tinterdépendance des disciplines théoriques. Mais elle cesse d'être exacte pour peu qu'on cherche à reconnaître la nature intime du lien qui relie entre elles les grandes catégories du savoir abstrait. Alors s'impose avec force l'image de plusieurs sphères concentriques dont la plus vaste, symbolisant les attributs quantitatifs et la science de ces attributs, renfermerait la sphère des propriétés physiques. Cette sphère, à son tour, envelopperait celle des propriétés chimiques, et ainsi de suite, en passant par les attributs biologiques, psychologiques et sociologiques, jusqu'à un certain point formant le centre commun de ces diverses circonférences et représentant l'unité dernière des choses.
Essayons de saisir la valeur réelle de ce diagramme et, pour cela, examinons rapidement la série, croissante en complexité et décroissante en généralité, des grandes synthèses du savoir.
Elle s'ouvre — on l'accorde volontiers
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aujourd'hui — par la synthèse quantitative qui offre d'ailleurs le type d'unité scientifique le plus parfait. Ce lien embrasse tous les ordres de phénomènes sans la moindre exception : les faits psychiques et sociaux échappent aussi peu à Faction des lois du nombre que les faits mécaniques, physico«chimiques et biologiques. L'unité mathématique demeure cependant spéciale en ce point, que le nexus par elle constaté entre les phénomènes et par elle mis en évidence forme une propriété des choses étudiée dans une science ad hoc y abstraction faite de leurs autres propriétés.
Tout ce qui esty est dans le temps et dans l'espace. En d'autres termes, tout ce qui existe peut se dénombrer et se mesurer. Or Tidée de temps ou de durée, dont l'idée de nombre ne livre qu'un substitut (voilé par la synonymie inhérente au langage abstrait), apparaît ellemême comme une affirmation de l'idée de séquence, identique à celle, de conscience. De même, l'idée d'espace avec son corollaire.
ridée de mesure, constitue, tout porte aie croire, une simple réaffîrmation de l'idée de coexistence, identique à celle de matière • .
On voit poindre ainsi, sous Funiversalité de Tattribut quantitatif, Tunité ontologique même atteinte par la raison réduisant tout ce qui tombe sous l'action des sens au concept unique de l'être. Loin de se séparer du monisme mental, le monisme quantitatif s*y déverse tout entier. L'unité du cosmos se révèle également à l'observateur, qu'il soit savant ou philo-
1. En ramenant l'idée de temps à l'idée de conscience (esprit) et l'idée d'espace à l'idée d'inconscience (matière), pour les fondre ensuite dans l'idée d'existence pure ou absolue, nous restons dans la grande tradition de Hume définissant la cause : « un objet qui en précède un autre ». Une cause n'est vraiment telle que pour l'esprit qui observe les choses. Cette expression « précède » semble obscure et mystérieuse à M. Lechalas (Revue philosophique , 1892, n** 3 : Le temps^ sa nature et sa cause); il y voit un « terrible problème » posé par Leibnitz et demeuré jusqu'ici insoluble. Elle nous paraît, au contraire, ne le céder en clarté à aucune tles autres énonciations philosophiques. Quant à la tentative de M. Lechalas, se proposant de retourner en quelque sorte la théorie de Hume, de réduire l'idée de temps à celle de cause occasionnelle, ou l'idée de séquence à celle de condir tion, d'état déterminant, nous la jugeons fort peu concluante. . . ' , '
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sophe, mathématicien ou logicien. Qu'il choisisse comme point de repère les faits de quantité, ou la foule plus restreinte des phénomènes intellectuels, il finira toujours par accepter la relation nécessairement concentrique de ces deux sphères. Ce monisme suffit à la science aussi bien qu'à la philosophie; il se complète, d'ailleurs, et s'approfondit par l'adjonction de synthèses essentiellement identiques recueillies dans les domaines intermédiaires. Elles servent toutes à vérifier la généralisation d'abord obtenue *.
i. Le temps et l'espace, auxquels nous accordons l'uniyersalité la plus large qui se puisse imaginer, semblent néanmoins se distinguer, par essence, des concepts symr bolisant les autres attributs. En eiïet, nous pensons le temps et l'espace en eux-mêmes comme illimités ou infinis. Mais qu'est-ce à dire, et la qualité d'une qualité universelle ne doit-elle pas, par déûnition, pouvoir s'attribuer à toute chose? Tout phénomène occuperait donc éternellement un çspace sans limites connues? C'est bien là un peu, il faut l'avouer, la conception du monde qui prévaut aujourd'hui et que justifieraient d'ailleurs les faits d'expérience. Mais il existe une façon plus simple encore d'expliquer Vinfini, cette idée qui a fourvoyé tant d'intelligences de premier grdre. Tâchons d'y voir le synonyme exact de l'universel. L'universel et, en ce sens, l'C/n, nous semble, par là même,
Passons maintenant à la sphère immédiatement circonscrite par celle que nous venons d'indiquer, à Tensemble des propriétés étudiées aussi bien par la physique que par la mécanique; car cette dernière se borne à appliquer les lois du nombre à ce qu'on peut appeler la physique générale ou l'introduction logique à la physique.
A l'heure présente, le monisme physique ne possède pas le degré de perfection réalisé par le monisme purement quantitatif. Il ne se confond pas avec lui. Certains attributs manifestés par des agrégats très complexes ne se laissent ramener aux propriétés mécaniques qu'au moyen d'une série d'hypothèses en voie de
le contraire du fini, du particulier, du multiple. La mathématique a bien saisi la vraie nature du concept d'infini en l'exposant comme une fonction signifiée par ^ =: oo . L'universel absolu pourrait de la même manière se définir : ce qui se trouve placé en face de soi seul et ce qui, par suite de cette relation unique, ne peut avoir de rapport qu'avec zéro ou rien. Mais l'infini dévoilé comme l'universel devient un concept positif, avantage qui n'est pas à dédaigner dans Tordre des spéculations abs* traites.
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vérification. Mais la science fait chaque jour un pas en avant qui la rapproche du but poursuivi, de ridentité finale du monde.
Tous les faits naturels s'expriment nécessairement en termes de la sensation, soit tactile, soit visuelle, olfactive, gustative ou auditive. Or nos sens semblent être le développement d'un sens unique, celui du toucher. Arriver à énoncer les combinaisons phénoménales les plus variées à Taide de formules ne relevant, en définitive, que de cette sensation originaire et primordiale, constitue, à tous égards, une simplification, donc un progrès appréciable de la connaissance. A cela s'emploie surtout le mécanisme scientifique moderne. Chercher à dépasser ce point, prétendre nous dire ce que le phénomène naturel peut valoir en soi, en dehors de toute sensation, même de la sensation ultime qui nous le représente comme mouvementf n'est-ce pas là un abus topique du langage abstrait, une imagination contradictoire et vraiment puérile de la raison toujours servie
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par les sens et se servant d'eux alors même qu'elle refuse leur service?
Cette mystification plusieurs fois séculaire ne saurait nous conduire à une analyse exacte du monde objectif. On n'y doit voir qu'une pseudo - transcendance habilement dissimulée sous l'opposition de la pensée matérielle (sensations, ou idées à l'état brut) et de la pensée formelle (idées, ou sensations à l'état parachevé). En dépouillant les choses du dernier lien qui les assemble et les groupe en une synthèse dont la marque rationnelle garantit la vérité, on ne parviendra certes pas à les connaître en elles-mêmes.
Par ce procédé nous tournons le dos à toute vraie science. Au lieu de nous rapprocher, nous nous éloignons de la fameuse chose en soi. Imaginant et posant le phénomène à part des sensations complexes qui l'accompagnent et nous le traduisent directement, nous devenons incapables de le ramener, d'une manière indirecte, à l'expression la plus simple de son
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fond identique. En voulant échapper, sous prétexte de transcendance, à la sensibilité unifiée et concentrée par le mécanisme de la science moderne, nous retombons sous le joug de la sensibilité multiple et dispersée qui pesait si lourdement sur les époques d'ignorance.
Ce que tous les phénomènes, les plus simples (la chute d'une pierre) et les plus compliqués (un acte psychique éclairé par la conscience), ont en stricte communauté, s'appelle, nous l'avons vu, le temps et l'espace. Cela aussi bien dans le langage confus du vulgaire que dans la langue simplifiée et généralisée de la science et dans le jargon surabstrait de la philosophie. Le résultat demeure invariable, que l'on considère ces concepts comme purement subjectifs , formes universelles prêtées aux choses par l'intelligence, selon la pensée de Kant, ou qu'on les envisage comme originairement objectifs, véritable quintessence, schéma d'attributs empruntés par l'esprit aux choses qui possèdent ces qualités en commun avec lui.
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les phénomènes au mouvement, la science par ce procédé les ramène au temps, à la durée, à la conscience. Elle institue un monisme qui, pour nous paraître expérimental ou même empirique, n'en est pas moins rationnel ou logique. Les deux sphères qui font suite à Tensemble des faits physiques et qui renferment. Tune, les faits et les relations étudiés par la chimie, et Vautre, les faits et les rapports soumis aux lois de la biologie, évoquent, à quelques variantes près, des considérations semblables à celles exposées plus haut. Pour indécise et flottante qu'elle soit, la tendance du monisme chimique et du monisme biologique à se résoudre dans Tunité mécanique des choses ne s'en manifeste pas moins comme constante et avérée.
Passons donc outre et arrivons aux phénomènes proprement psychiques '.
i. Je ne mentionnerai que pour mémoire, dans ce chapitre, l'unité sociologique qui ne diffère en rien, par sa nature intime, des autres grandes synthèses de la science. L'organisation des groupements sociaux se greffe sur l'organisation des agrégats physiologiques et psychophysi-
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Tobjet en soi. En somme, donc, ces théories aboutissaient à un dualisme plus ou moins latent de la connaissance (chose en soi et phé* nomëne) *.
Ce dualisme précisément se pare aujourd'hui du nom d'agnosticisme.
Remarquons à ce propos un phénomène très curieux d'évolution intellectuelle. L'ignorance primitive, fondatrice des théogonies et des théologies, considère la nature, l'univers tel quel, comme un milieu semé de mystères, plein d'ombres inscrutables. Des siècles sillonnent Tétemelle durée, et la même doctrine, modifiée dans le détail, se renouvelle intégralement quant au fond. On la voit, au moyen âge, se soutenir par des arguments dont la subtilité nous étonne et dont la futilité nous choque. De nou* veaux siècles passent, et la théorie initiale persiste, plus captieuse et dominatrice que jamais.
1. Si le réalisme se peut définir comme un dualisme de fait, le nominalisme, même corrigé par la théorie conceptualiste plus proche de la vérité, se doit reconnaître au moins comme un dualisme d'intention.
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loin la cause de ce transformisme à allures serpentines, de cette évolutioa qui semble toujours prête à revenir vers son point de départ. Cette cause existe, fleurit, et s'épanouit à nos côtés. C'est notre profonde ignorance en matière psychologique. Elle a évolué, elle aussi, et suivi une. longue ligne sinueuse depuis Tépoque reculée où l'humanité s'en inspira pour créer ses dieux primitifs, symboles grossiers des grands blocs de faits naturels que Tesprit classa ainsi pour la première fois.
Malheureusement, la psychologie n'a pas encore franchi la limite qui sépare la sagesse empirique du savoir abstrait, elle ne s'est pas constituée en science.
Soulevée par tous les philosophes, embrouillée par la célèbre contradiction où tomba Aristote, platonicien d'un côté, naturaliste et expérimentateur de l'autre, le puéril problème de la forme et du /bnd, cette naïve redite développant l'antinomie du sujet-objet, continue à troubler les esprits et à fomenter les plus
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plus matériel que ce qu'on lui oppose, soit son fond ou substratum (en philosophie transcendante), soit ses moindres parcelles, ses atomes hypothétiques (dans la science).
Parmi les choses qui possèdent des formes, qui font surgir des idées, se range, en première ligne, cette chose si peu et si mal étudiée qu'on appelle l'esprit, matrice où se coulent, en dernier lieu, les idées et les formes. Le sujet est toujours en même temps un objet. L'unité logique ou formelle des choses, par suite, est toujours en même temps leur unité réelle ou matérielle. Elle n'existe qu'à ce titre. Et avant de le nier, avant même d'en douter, il faudrait pouvoir établir scientifiquement la véritable origine et la vraie nature des concepts de quan* tité, de temps, d'espace, de mouvement^ de matière, etc.
Car si, comme nous en faisons l'hypothèse, ces « formes », ces idées reflètent et répètent purement la « forme », l'idée d'existence, ou
si, en d'autres termes, la loi de l'identité des
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notre époque l'accepta avec joie pour Tun de ses maîtres.
Voici rargoment tel que le présente Descartes dans ses Méditations : « Nous avons l'idée d'un être infini, absolu et souverainement parfait. D'où nous vient cette idée? Elle ne peut pas venir du néant, car le néant ne produit rien; elle ne peut pas venir des réalités finies, car alors le fini aurait produit Tinfini et l'absolu : l'effet serait supérieur à la cause. Donc cette idée vient de Dieu : donc Dieu existe. »
Ma réponse sera précise. L'idée de l'infini nous vient des réalités que d'habitude nous envisageons comme finies, et le relatif engendre ainsi l'absolu. Il nous importe aussi peu d'examiner si l'effet en ce cas ne serait pas supérieur à sa cause, qu'il nous l'importe peu au cas où des arbres de la forêt nous passons à l'idée d'arbre en général. L'infini n'est, selon la loi de l'identité des contraires, que le fini pur ou abstrait, soit, en ce sens, l'universel, l'attribut