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CHAPITRE IT

LES PREMIERS EFFORTS DES ALLIÉS POUR FAIRE CESSER LA GUERRE CIVILE EN RUSSIE : LA CONVOCATION A LA CONFÉ- RENCE DE L'ILE DES PRINCES DE TOUTES LES FACTIONS EN LUTTE. ;

La conclusion de l’armistice du ll novembre 1918 semblait devoir entraîner comme conséquence immédiate la cessation de toutes les mesures militaires prises par les Alliés en Russie : l'Allemagne battue, il n’y avait plus de raison de poursuivre des opérations, uniquement dirigées contre elle. D'autre part, l'ouverture des pourparlers destinés à permettre l'établissement de la paix générale rendait particulièrement urgente la tâche de pourvoir au règlement des questions soulevées par la révolution russe. Les Alliés avaient le sentiment très net qu’une paix, sans la Russie, laisserait toute l’Europe orientale dans une situation incertaine et précaire, qu’elle ne serait donc pas une véritable paix : l'examen des problèmes | posés par la défaite des Puissances Centrales ne leur paraissait possible qu'avec la participation de la Russie. La solution de la question russe était la condition préalable dont dépendaient le sort et le succès des négociations qui allaient commencer.

Quoique l'intervention alliée en Russie n’eût pas été dirigée contre le Gouvernement bolchéviste, en tant que tel,

LA RECONNAISSANCE DES SOVIETS s.)

les Puissances n’avaient pu s’empêcher de manifester publiquement leur répugnance pour un régime, dont l’avènement avait été marqué, d’une part, par la trahison, d'autre part, par la violation des principes fondamentaux du droit. Elles avaient été amenées, peu à peu, à soutenir les groupements russes adversaires des Soviets : bien qu’elles n’eussent pas pris envers ces groupements l’engagement positif de les aider dans leur lutte contre le Gouvernement des Conseils, elles n'en auraient pas moins été, à juste titre, taxées d’égoïsme et d'ingratitude, si, une fois la guerre contre l'Allemagne gagnée, elles avaient répudié les obligations morales qu’elles venaient de contracter envers les Russes restés fidèles à l’alliance. Une telle attitude eût été d’autant plus injuste que la politique d’affranchissement des nations baltes continuait : le 11 novembre 1919 même, M. Balfour informait le Conseil national letton que le Gouvernement de Sa Majesté britannique le reconnaissait provisoirement comme (( organisme indépendant de facto », en attendant que la Conférence de la Paix eût statué définitivement sur Le sort du peuple letton ; le Gouvernement italien s’associait à cette démarche en décembre 1919, le Gouvernement japonais, en janvier 1919, ce dernier reconnaissant, simultanément et dans les mêmes conditions, le Conseil national estonien. Seul, le Gouvernement des Etats-Unis s’abstenait. Certes, les Alliés n’entendaient pas préjuger par là leur attitude dans la question du statut des pays baltes et ils marquaient clairement leur opinion que toute solution à cet égard relevait de la compétence de la Conférence de la Paix; la seule exception qu'ils fissent, était au profit de la Pologne, dont ils n’avaient cessé d’affrmer leur volonté de rétablir l'indépendance, ainsi, d’ailleurs, que le Gouvernement provisoire russe, installé le 14 mars 1917 et toujours reconnu par eux comme Le seul Gouvernement régulier de la Russie, y avait formellement consenti par sa proclamation du 30 mars 1917. Malgré leurs réserves prudentes, les Alliés encourageaient un mouvement qu'il ne serait plus en leur pouvoir de contenir.

La question se posait de savoir s’il ne convenait pas de

poursuivre et d’intensifier la lutte contre les bolchévistes : cette lutte avait, insensiblement, pris le caractère d’une lutte contre un pouvoir illégitime, se maintenant, par des moyens tyranniques, contre la volonté de la grande majorité du peuple russe, et dont les principes et la politique violaient ouvertement les règles essentielles du droit des gens et menaçaient les fondements de la société européenne. N'y avait-il pas Imtérêt, au prix d’un effort d’autant plus bref qu'il serait plus énergique, à en finir avec cet adversaire et à aider à la formation d’une Russie régénérée, que la Conférence de la Paix se réjouirait d'accueillir et d'entendre ? Ce grave problème, qui passionnait l’opinion publique, fut âprement discuté par les Gouvernements alliés.

D'autre part, les Etats neutres, qui n'avaient pas encore rompu leurs relations avec les Soviets, devaient s’y résoudre, afin de mettre un terme à la propagande subversive qui était le principal but des missions soi-disant diplomatiques, accréditées à l’étranger par le Gouvernement des Commissaires du peuple. Le Gouvernement allemand avait, d’ailleurs, donné l’exemple, en expulsant de Berlin, le 8 novembre, la mission officielle que dirigeait l'Ambassadeur Ioffe ; le 12 novembre, le Gouvernement helvétique chassait, à son tour, la: mission bolchéviste, impliquée dans la grève générale qui venait d'éclater en Suisse ; en décembre, les Etats scandinaves retraient de Pétrograd leurs légations et se disposaient à expulser les agents des Soviets, qui, sous la direction de Litvinov et de Vorovsky, abusaient sans mesure des immunités diplomatiques. M: de Scavenius, Ministre de Danemark, quittait la Russie le 17 décembre, suivi, le 20, du Ministre de Suisse, le dernier représentant diplomatique dans la Russie des Soviets.

La situation se présentait sous des aspects nouveaux : les Puissances Alliées, et, dans une certaine mesure, l’Europe elle-même, solidaire devant la menace commune, inclinaient à adopter une attitude hostile envers le Gouvernement bolchéviste et à prendre position en faveur des groupements russes qui travaillaient à l’abattre. L'opinion tendait à

prévaloir que l'intervention militaire, sous une forme directe ou indirecte, devait être poursuivie, non seulement afin d’aider la Russie à renverser le régime qui l’opprimait, mais aussi pour détruire le bolchévisme, dangereux pour toutes les nations. En fait; malgré la conclusion de l'armistice, les troupes alliées envoyées en Russie ne furent pas rapatriées ; bien plus, l’armée d'Orient, commandée par le Général Franchet d'Espèrey, reçut, après la défaite bulgare, la mission d'envoyer une partie de ses forces occuper la Russie méridionalé, afin d'interdire aux bolchévistes l’accès de la Mer Noire.

Le 19 novembre, en réponse à une question posée par M. Ponsonby, Lord Robert Cecil, au nom du Gouvernement britannique, déclarait à la Chambre des Communes : € Il est absolument impossible de prendre un engagement formel relativement à ce que nous pourrons ou ne pourrons pas faire en Russie au point de vue militaire, quoique le Gouvernement ne soit certainement pas disposé, à la fin d’une grande guerre, à engager le pays dans de graves opérations militaires. Mais, si M. Ponsonby avait au moins quelques mots de blâme pour les actes vraiment abominables du prétendu Gouvernement russe, nous aurions fait un meilleur accueil à ses observations.

« Il ne s’agit pas seulement d’un grand crime contre l'humanité et la bonne administration gouvernementale, que M. Ponsonby pourrait considérer comme regardant surtout les seuls Russes : mais le Gouvernement russe s’est livré contre la Grande-Bretagne à des attentats qui, dans le cas de n'importe quel Gouvernement civilisé, auraient plus que largement justifié une intervention militaire britannique.

… ( Sans doute, nous avons le devoir strict de tenir compte, en premier lieu, des intérêts et des désirs de la population du pays, mais il est juste de déclarer qu’un Gouvernement comme le Gouvernement bolchéviste n’a droit à aucune considération de la part du Gouvernement britannique. »

Le 25 novembre, à Arkhangel, en présence du Gouvernement provisoire de la Russie du Nord, M. Noulens, Ambas-

sadeur de France et doyen du corps diplomatique déclaait : &« La Russie est appelée à bénéficier des avantages communs, non seulement au nom de l'équité, mais comme une amie qu'on n’abandonne pas dans la détresse. Les provinces occupées par l'Allemagne et l’Autriche lui seront rendues et seront protégées contre l’anarchie maximaliste jusqu’au jour où l’ordre pourra être mamtenu par les forces locales reconstituées, car à quoi servirait de libérer les populations de l’asservissement de l’Allemagne pour les livrer à la tyrannie féroce des Commissaires du peuple ? Nous donnerons à la Russie le gage d’une amitié agissante, qui, dans l’histoire des quatre dernières années, ne veut se souvenir que de l’aide prêtée, sans compter, à la cause de l’Entente, et nous demanderons au peuple russe, en échange, de faire un grand effort, celui de se réformer lui-même, en oubliant ses classes et ses partis, pour travailler à la reconstitution politique, militaire et économique du pays que nous souhaitons voir redevenir plus fort et plus prospère que jamais. » |

Le Gouvernement français, particulièrement, inclinait à l'intervention : 1l la croyait assurée d’un succès rapide. L'’opinion publique, d’ailleurs, y poussait ; sauf le parti communiste, qui s'élevait contre une telle entreprise au nom du droit des peuples de régler librement leur sort, et certains groupes conservateurs, qui, redoutant de voir les troupes envoyées en Russie se laisser contaminer par la propagande bolchéviste, recommandaient la création d’un « cordon sanitaire » autour de la Russie comme le plus sûr moyen de réduire le pouvoir des Soviets, la majorité du Parlement français accueillait — sans enthousiasme, il est vrai, — l'éventualité d'une collaboration entre les Alliés et les formations politiques russes en lutte contre les bolchévistes. Par contre, le Gouvernement britannique, attaché, par tradition, au principe de non-intervention, répugnait à une entreprise, qui allait imposer de nouveaux et vastes efforts aux peuples épuisés par la guerre, et dont l'issue, malgré tout, était problématique. Craignant que l'intervention étrangère ne fit

apparaître les Soviets comme les champions du nationalisme rüsse, 1l était porté à se demander si des négociations avec les bolchévistes ne serviraient pas plus utilement la cause de

Ja paix, que l’appai donné à des groupes, dont, en réa-

lité, les Alhés ignoraïent et les intentions et la force. Le Président Wilson, de son côté, n’était pas éloigné de cette manière de voir : il paraissait disposé à ne pas repousser les ouvertures de Moscou, d'autant que ces ouvertures coïncidaient

avec des opérations heureuses des armées rouges contre les

nations baltes. Comme M. Lloyd George, il était enclin à penser que des pourparlers engagés dans un esprit conciliant avec les Soviets permettraient, beaucoup plus sûrement et plus humainement, de jeter les bases d’une paix durable dans l’Europe orientale au grand profit de tous les éléments raisonnables du peuple russe.

De leur côté, les Commissaires du peuple appréciaient à leur juste prix les avantages que leur vaudrait la participation à la Conférence de la Paix : reconnus par les Puissances victorieuses comme les représentants légitimes de la Russie, ils auraient tôt fait de venir à bout des résistances qui défiaient encore leur tyrannie. Aussi, pressentant le point faible, ne ménageaient-ils pas leurs efforts pour frapper l’opinion anglo-saxonne en lui apparaissant, à la fois, comme les maîtres effectifs de la Russie et comme animés de dispositions conciliantes et modérés. Dès la mi-octobre, présumant la victoire prochaine, Tchitchérine et Litvinov cherchaient, soit

* directement, par des notes, soit indirectement, par l’entre-

mise du Gouvernement norvégien, soit enfin par des déclarations publiées dans la presse, à entrer en pourparlers avec Îles Alliés ; ils manifestaient l'intention de régler la question des dettes conformément aux règles du droit des gens ; d’autre part, pour montrer que leurs vues à l'égard des Puissances Centrales coïncidaient avec celles de l'Entente, le 13 novembre, aussitôt après la rupture des relations diplomatiques entre l'Allemagne et la Russie bolchéviste et après la conclusion de l'armistice, le Comité exécutif central panrusse des Soviets décrétait solennellemnt que « les conditions de paix souscrites

à Brest le 3 mars 1918 avaient perdu toute force et toute signification. Le Traité de Brest-Litowsk, ainsi que l’arrangement complémentaire signé à Berlin le 27 août 1918 et ratifié par le Comité exécutif panrusse le 6 septembre 1918, était déclaré nul dans son ensemble et dans tous ses points, et tous les engagements contenus dans le traité, relatifs au versement d’une contribution ou à la cession de territoires étaient annulés (1). »

Cependant, les forces opposées aux soviets ordonnaient et concertaient leurs efforts : pour faire front à leurs adversaires, elles sentaient la nécessité de faire trêve aux querelles de partis et de personnes et d’apparaître aux Alliés sous les aspects d’un seul gouvernement au service d’une seule cause. Le 18 novembre, l’ Amiral Koltchak avait pris le pouvoir st avait formé un Gouvernement provisoire russe. Tour à tour, le Gouvernement d’Arkhangel et, le 26 décembre, le Gouvernment du Général Denikine, dont le siège était à Ekaterinodar, dans le Kouban, lui reconnaissaient le pouvoir : suprême avec, comme fins immédiates, la lutte contre le bolchévisme et la reconstitution d’une Russie unie et forte. Le Gouvernement de l’ Amiral Koltchak prétendait représenter la grande majorité du peuple russe, du moins, tous ses éléments sains, en lutte contre les usurpateurs qui opprimaient la Russie : conscient de la nécessité d’échapper au grave repro- che de poursuivre la restauration de l’ancien ordre de choses, il affirmait ses convictions démocratiques et libérales et se disait disposé à reconstruire la Russie sur les principes de la souveraineté nationale et du respect des nationalités. Dans une déclaration qu’il adressait au Gouvernement français, le 21 novembre 1918, il s’exprimait ainsi : « Le Gouvernement ayant à sa tête l’ Amiral Koltchak, fidèle aux principes de l'Etat russe, lequel a toujours scrupuleusement rempli ses engagements, tant envers ses propres nationaux qu’envers les

(1) Décret du Comité Exécutif central Pbanrusse des Soviets, du 13 novembre 1918, portant annulation du Traité de Brest-Litowsk et de l’arrangement complémentaire de Berlin. (Recueil des lois 1918. N° 95, Article 47). W, Hahn et À. von Lilienfeld, — Toal, op. cit., p. 123.

peuples auxquels il se trouvait lié par des actes contractuels, a cru de son devoir de proclamer, dans une déclaration publiée le 21 novembre, qui assume, au fur et à mesure de la reconstitution de la Russie unifiée, l'obligation de remplir tous les engagements financiers qui incombent au Trésor de l'Etat russe.

« Le Gouvernement déclare, en même temps, qu’il considère comme illégaux et inopérants tous les actes publiés par le pouvoir des Soviets, ces actes émanant de mutins. »

L’Amiral Koltchak réclamait le droit exclusif de représenter la Russie aux négociations de paix : à cet effet, 1l avait chargé une Conférence politique, formée du Prince Lvov, le chef du premier gouvernement constitué après la chûte du régime tzariste, de M. Sazonov, qui avait dirigé la politique étrangère de l’organisation gouvernementale soutenue par le Général Dénikine, de M. Tchaïkowsky, membre du Gouvernement de la Russie du Nord, et de M. Maklakov, Ambassadeur de Russie à Paris, de représenter la Russie à la Conférence de la Paix.

Le Gouvernement britannique insistait pour que les bolchévistes fussent seuls admis à la Conférence en qualité de représentants de la Russie. La France, dont les troupes, en Orient, avaient pris position contre les armées rouges, était résolument hostile à ce projet, et elle suggérait que, seuls les représentants des Gouvernements antibolchévistes fussent, sinon invités à participer aux négociations qui allaient s'ouvrir à Paris, du moins consultés et entendus comme exprimant les aspirations de la Russie. Le 29 décembre, à la Chambre des Députés, au cours d’un débat très important sur la politique française en Russie, M. Stéphen Pichon exposait nettement les grandes lignes de cette politique : « La Russie, notre alliée, disait-il, est sortie de la guerre par l’action du Gouvernement bolchéviste, qu’elle subit. Il l’en a fait sortir en déchirant tous les traités et les contrats puis il a signé un traité honteux qui la livrait à l'Allemagne et à l’Autriche-

Hongrie.

« Ce traité, nous avons, à notre tour, obligé l'Allemagne et l’Autriche-Hongrie à le déchirer. Comment aurions-nous pu, nos alliés et nous, rester impassibles en face d' un acte qui avait pour nos ennemis la portée d’une victoire incalculable > L'hésitation n'est pas entrée un instant dans nos esprits. Tout ce que nous avons fait en Russie depuis un an contre les bolchévistes, c’est contre les Allemands que nous l'avons fait. On a demandé pourquoi nous avions des troupes à Arkhangel, à Mourmansk, en différents points de Sibérie. C'était pour prévenir la mainmise de l'Allemagne sur la Russie, pour permettre aux groupes russes demeurés fidèles à l’Entente de s'organiser et de lutter contre la ruine et l'anarchie, dont les conséquences pourraient s'étendre à nousmêmes.

« Rien de tout cela ne constitue une intervention contraire aux droits de la Russie, et nous n’exercerons aucune pression sur aucun citoyen russe pour l’obliger à choisir un gouvernement plutôt qu'un autre. »

Il citait, ensuite, des passages des instructions que M. Clemenceau avait adressées, le 13 décembre, au Général Franchet d’Espèrey, commandant en chef les troupes alliées en Orient : « L’action interalliée n’a pas un caractère offensif. Elle vise à interdire aux bolchévistes l’accès de l'Ukraine, du Caucase et de la Russie orientale, à constituer et à maintenir un front défensif en avant de ces régions. Si un effort offensif devient nécessaire pour détruire le bolchévisme, il devra être fourni par des forces russes. Îl importe que les Russes se pénètrenit bien de cette nécessité. Notre aide n’a pour but que de leur assurer une supériorité de matériel sur les bolchévistes. »

Et M. Pichon de conclure : ( Une paix qui serait faite dans le reste du monde et laisserait persister une Russie en état de guerre civile, avec un gouvernement odieux, abominable, ce ne serait pas une paix durable, ce ne serait pas une paix de justice. »

Refus d'entrer en relations avec le Gouvernement des Soviets, bien plus, intervention destinée à hâter sa chute, telle était l'attitude des Alliés, et particulièrement de la France,

LA RECONNAISSANCE DES SOVIETS 31 dans la question russe : ils invoquaient, pour la justifier, la violation, par le Gouvernement de Moscou, des principes du droit des gens, mais, surtout, la trahison dont il s’était rendu coupable en signant les Traités de Brest-Litowk. L’Angleterre, toutefois, persistait à penser que des pourparlers avec les bolchévistes étaient indispensables à l'établissement d’une paix durable. Devant l’opposition formelle de la France à ce que les Soviets fussent invités à la Conférence de la paix comme seuls représentants de la Russie, le Gouvernement britannique suggéra, dans la deuxième quinzaine de décembre, à titre de transaction, la convocation des délégués de tous les gouvernements exerçant une autorité de fait en Russie.

Le 5 janvier 1919, le Gouvernement francais rejetait délibérément la proposition anglaise, qui tendait à inviter le Gouvernement des Soviets, le Gouvernement de l’ Amiral Koltchak, le Gouvernement du Général Dénikine, le Gouvernement d'Arkhangel, ainsi que tous les autres Gouvernements formés ou en voie de formation dans les territoires de l’ancien Empire de Russie, à conclure une trêve et à envoyer des délégués à la Conférence de la Paix. Dans la note qu’il remettait à ce sujet à l'Ambassadeur d'Angleterre à Paris, M. Pichon disait notamment :

« Le régime criminel des bolchévistes qui ne représente à

‘aucun degré un gouvernement démocratique ou même une

possibilité quelconque de gouvernement, puisqu'il s'appuie uniquement sur les plus basses passions, sur l'oppression anarchique, sur la négation de tous les principes du droit public et privé, ne peut prétendre à être reconnu comme un gouvernement régulier.

« Si les Alliés avaient la faiblesse ou l’imprudence d'agir ainsi, ils démentiraient, en premier lieu, les principes de justice et de droit qui font leur honneur, et donneraient à la pro- | pagande bolchéviste dans le monde une puissance et une extension dont ils risqueraient d’être les premières victimes ; le Gouvernement français, quant à lui, ne pactisera pas avec le crime.

« En acceptant de reconnaître le Gouvernement bolché-

viste, nous donnerions un démenti à la politique que les Alliés n’ont pas cessé de soutenir d’accord, en fournissant, sur tous les points abordables de la Russie, toute l’aide et le secours possibles aux éléments sains, honnêtes et fidèles de la Russie, pour les aider à échapper à la tyrannie sanglante et désordonnée des bolchévistes, et à reconstituer par eux-mêmes un gouvernement régulier. »

Le point de vue français était ainsi nettement défini : il n’y avait aucune raison de rechercher si les Soviets exerçaient en fait la souveraineté en Russie ; :l était, de même, sans utilité d'essayer de négocier avec eux le règlement des affaires où les intérêts de la Russie étaient en jeu. Les principes et les fins du régime bolchéviste le placaient en dehors de la communauté des nations ; à quoi bon conclure des engagements avec un gouvernement qui ne se considérait comme obligé par aucune stipulation intervenue ou à intervenir entre lui et les gouvernements qu’il qualifiaient de « bourgeois » ? D'ailleurs, un organisme politique qui fait profession de mépriser les règles du droit, était mal fondé à prétendre aux avantages juridiques que lui vaudrait sa reconnaissance par les Alliés.

Au cours des premières réunions des Alliés, en janvier 1919, cette question donna lieu à des échanges de vues animés. Le baron Sonnino soulignait les graves conséquences que comporterait la convocation de tous les groupes politiques existant en Russie, y compris ceux qui, avec l’appui des Soviets, cherchaient à renverser les Gouvernements baltes, régulièrement établis ; il rappelait, d’autre part, qu’en tout état de cause, la Russie ne serait pas absente de la Conférence, puisqu'elle avait envoyé à Paris une délégation apte à traïter en son nom. M. Noulens, et M. de Scavenius, qui rentraient de Russie, et qui avaient été, à des degrés divers, les témoins des procédés bolchévistes, exposèrent aux représentants des Puissances combien était grand le péril, combien, par conséquent, il importait d’aider la Russie à poursuivre l’accomplissement de son œuvre nationale. Le Ministre de Danemark à Pétrograd exprima sa conviction que, si les

Alliés se résolvaient à une telle entreprise, le succès était certain ; il invoqua la faiblesse du régime des Soviets, dont l'autorité reposait sur la terreur. Le désaccord entre M. Lloyd George et M. Clemenceau, qui, durant toutes les négociations de paix, allait frapper de stérilité la politique des Alliés à l'égard de la Russie, ne tarda pas à apparaître : pour M. Lloyd George, le Gouvernement bolchéviste, qui était le Gouvernement de fait de la Russie, devait, à ce titre, être reconnu par les Puissances et siéger, seul, à la Conférence: pour M: Clemenceau, les Gouvernements antibolchévistes, bien que n’exerçant leur autorité que sur des parties peu étendues de la Russie, étaient les seuls représentants légaux de l'Etat russe. M. Lloyd George fut intraitable : il était hanté par le souvenir de la lutte menée par l’Europe contre la Révolution française; il invoquait la lassitude des Alliés, leur difficulté à imposer à leurs peuples des sacrifices nouveaux. À son avis, l'ouverture de négociations avec les Soviets était indispensable pour montrer que les Alliés ne redoutaient pas d’opposer leurs doctrines à celles des bolchévistes et pour couper court à la propagande communiste. I] insistait d'autant plus sur sa proposition que le Gouvernement des Soviets se disait disposé à reconnaître les dettes de la Russie et à indemniser les ressortissants étrangers dépossédés de leurs biens, et qu’il accusait les Puissances de poursuivre, en Russie, de concert avec les groupes restés fidèles au régime des tzars, la défaite de la cause démocratique et la protection égoïste des intérêts capitalistes.

La seule concession à laquelle le Premier Ministre britannique et le Président Wilson consentirent, ce fut que les représentants des divers groupements de la Russie seraient convoqués, non pas à Paris, siège de la Conférence de la Paix, mais à l’île des Princes, dans la mer de Marmara, Le 22 janvier 1919, les Alliés invitèrent « tout groupe organisé qui exerçait alors ou qui tentait d'exercer une autorité politique ou un contrôle militaire, où que ce fût, en Sibérie ou dans l'intérieur des frontières de la Russie d'Europe, telles qu’elles étaient avant la guerre, sauf en Finlande et

en Pologne, à envoyer des représentants à l'île des Princes ; ils y conféreraient avec les représentants des Puissances associées, de la manière la plus libre et la plus franche, en vue de définir les volontés de toutes les parties du peuple russe et d'arriver, si possible, à quelque entente ou à quelque arrangement, grâce auxquels la Russie püût travailler à ses propres desseins et collaborer heureusement avec les autres pays du monde. »

Les Alliés reconnaissaient le droit absolu du peuple russe de conduire ses propres affaires sans injonction ni direction d'aucune sorte venant du dehors : ils affirmaient leur volonté de ne pas exploiter la Russie, ni de se servir d’elle en aucune manière : ils déclaraient reconnaître la révolution sans réserve et ne vouloir, en aucune façon et en aucune circonstance, donner leur appui à une tentative de contre-révolution ; ils

se défendaient d’avoir le désir ou l'intention de favoriser où

d'assister, les uns contre les autres, aucun des groupes organisés qui se disputaient la direction et la conduite de la Russie ; ils proclamaient, enfin, que leur unique but était de faire leur possible pour apporter à la Russie la paix et les moyens de sortir des difficultés dans lesquelles elle se débattait. Ils mettaient comme seule condition à l’ouverture de ces pourparlers la cessation de toutes les opérations militaires. en cours : à cet effet, ils demandaient la conclusion d'une trêve entre les groupes dont les représentants étaient convoqués à l’île des Princes, et le retrait de toutes les forces envoyées ou dirigées contre des peuples ou des territoires en dehors des frontières de la Russie d'Europe telles qu’elles étaient avant la guerre, ou contre la Finlande, ou contre les peuples dont l’autonomie était envisagée dans les quatorze propositions énoncées par le Président Wilson.

La note du 22 janvier 1919 marquaït un revirement complet dans la politique des Alliés : renonçant à leur précédente ligne de conduite, ils ne faisaient pas de différence entre les Soviets et leurs adversaires ; ils admettaient la pos-

sibilité de négocier avec le Gouvernement bolchéviste comme …

représentant, au moins partiellement, la Russie ; par là-

même, ils réprouvaient toute intervention fondée sur le fait que les doctrines et les méthodes du régime soviétique étaient inconciliables avec l'existence même des nations civilisées. Bien plus, en appelant aux négociations tous les groupes organisés, les alliés reconnaissaient aux factions soviétiques en lutte contre les Gouvernements qui s'étaient constitués dans les pays baltes avec l’aide de l’Entente les mêmes droits qu'à ces Gouvernements. Poussant jusqu’à l’incohérence le souci de respecter la liberté des peuples, ils en venaient à reconnaître des droits égaux à toutes les factions qui se déchiraient le sol russe, que leur autorité fût effective ou qu'elle se manifestât seulement par des prétentions ou par des tentatives : ils encourageaient ainsi le morcellement territorial et moral de la Russie et la vouaient définitivement à l'anarchie. |

Les bonnes intentions des Alliés furent suspectes à tous. Ïs ne tenaient aucun compte du caractère de la lutte engagée entre des adversaires que tout rendait irréconciliables, et dont la coexistence ne se pouvait concevoir. IL était déraisonnable d'espérer un compromis entre la Russie bolchéviste et la Russie antibolchéviste. Unanimement accueillie avec défiance et hostilité, la proposition alliée rencontra un échec complet. Les Gouvernements nationaux de la Russie ne cachèrent pas la douloureuse surprise que leur causait cette offre, dans laquelle ils voyaient la consécration de la désorganisation de la Russie : ils firent ressortir combien la conclusion d’une trêve serait inique, puisqu'elle aurait pour résultat de permettre aux bolchévistes de poursuivre librement l’extension de leur autorité par la terreur ; ils soulignèrent le fait qu’en invitant seulement les groupes organisés, les Alliés méconnaissaient les droits de la véritable Russie, au profit de la tyrannie bolchéviste. Aussi, tout en se déclarant disposés à rechercher, d'accord avec les Alliés, les remèdes à la situation dont souffrait la Russie, repoussèrent-ils l’idée d'entrer en pourparlers avec les bolchévistes, traîtres à la

cause russe.

Quant au Gouvernement bolchéviste, dans sa réponse en

date du 4 février, il se déclarait prêt à conférer avec les Puissances afin de chercher à établir un accord qui mettrait fin aux hostilités. Il définissait les bases sur lesquelles 1l était disposé à entrer en négociations : reconnaissance des dettes contractées par la Russie à l'étranger, octroi de concessions minières, forestières et autres à des ressortissants des Puissances alliées, à la condition que le régime économique et social de la Russie soviétique n’eût pas à souffrir du régime intérieur de ces concessions, cession éventuelle de territoires russes, autres que la Pologne et la Finlande, dans lesquels les Alliés pourraient entretenir des forces armées ou prêter aux autorités locales leur appui militaire, technique ou financier, engagement de ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures des Etats de l’Entente. Mais il prétendait faire dépendre l’ampleur de ses soi-disant sacrifices de la situation militaire, qui, disait-il, allait chaque jour s’améliorant à son avantage ; il ne manifestait, d’autre part, nullement le désir de renoncer à la poursuite immédiate des opérations militaires en cours.

La note du Gouvernement bolchéviste était singulièrement perfide : elle cherchait à représenter les Alliés comme uniquement mûs, dans leur hostilité envers la Russie soviétique, par des soucis égoiïstes et sordides et comme prêts à sacrifier à la poursuite de leurs intérêts matériels l’existence même du peuple russe ; elle s’efforçait de faire apparaître le Gouvernement des Commissaires du peuple comme animé d'intentions pacifiques et d’esprit de conciliation et comme le champion de l'intégrité de la Russie, que les Gouvernements locaux, avec l'appui de l’Entente, menaçaient de démembrer. La réponse des Soviets n’était, en réalité, destinée qu’à frapper l'opinion publique européenne : elle devait servir d’aliment à l'inlassable propagande révolutionnaire, dont les divers pays avaient tant de mal à se protéger, et qui, le 25 janvier 1919 encore, déterminait le Gouvernement suédois à mettre à exécution ses menaces antérieures, en expulsant de son territoire Litvinov et Vorovsky, les derniers agents des Soviets accrédités à l'étranger. |

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