‹ La Reconnaissance du Gouvernement des SovietsChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA PARTICIPATION DES ALLIÉS À LA LUTTE CONTRE LE BOLCHÉ- VISME : L'ASSISTANCE AUX PATRIOTES RUSSES ; LA RECON- NAISSANCE DU GOUVERNEMENT DE L’AMIRAL KOLTCHAK ; LE BLOCUS DE LA RUSSIE ;. L'AJOURNEMENT DE L'EXAMEN DES PROBLÈMES TERRITORIAUX RELATIFS A LA RUSSIE ; LA SAU- VEGARDE DES INTÉRÊTS DE LA RUSSIE PAR LA CONFÉRENCE DE LA PAIX ; L'ÉCHEC DES ADVERSAIRES DES SOVIETS : LA LIQUIDATION DE L'INTERVENTION ; LA LEVÉE DU BLOCUS.

En invitant les représentants des différents groupements russes à examiner, de concert avec elles, les questions soulevées par la révolution, les Puissances Alliées avaient affirmé leur conviction que le rétablissement de la paix exigeait la collaboration de la Russie. L’insuccès de la proposition alliée faisait ressortir la gravité du problème et la difficulté qu’il y aurait à en découvrir la solution.

La guerre civile continuait en Russie : les armées blanches cédaient de plus en plus devant les armées rouges. Bien plus, le bolchévisme marquait des progrès menaçants en Europe Centrale : au mois de mars, un gouvernement soviétique s’installait en Hongrie ; l'Allemagne et les pays limitrophes, lentement gagnés par le mal, paraissaient devoir y succomber à leur tour. D’autre part, il fallait renoncer à l'espoir de voir le Gouvernement de Moscou abandonner ses

doctrines : dans un discours qu’il prononçait;, dans les derniers jours du mois de février, devant le Comité exécutif central panrusse des Soviets, Zinoviev justifiait les prétendues concessions sur la base desquelles la Russie avait déclaré accepter d’entrer en négociations avec les Puissances, par la nécessité de se procurer un répit et de gagner du temps. Dès que le Gouvernement bolchéviste se serait fortifié, 1l dénoncerait la paix conclue à titre provisoire et il reprendrait la lutte contre le capital et contre la société bourgeoise. Les hésitations des Alliés contribuaient, d’ailleurs, à accroître l’arrogance des Commissaires du peuple. Le 15 février, pour mettre un terme à cette situation indécise et confuse, les Puissances avaient envisagé l’éventualité de notifier aux Soviets que, si, dans les cinq jours, les armées rouges n'avaient pas effectivement cessé leurs opérations offensives, la proposition du 22 janvier serait tenue pour caduaue, et elles avaient chargé leurs Etats-Majors d'étudier les opérations militaires qui seraient nétessaires pour provoquer le renversement des Soviets ; elles auraient profité de l’occasion pour réfuter les imputations calomnieuses des Commissaires du peuple, qui les représentaient comme poursuivant uniquement le remboursement des emprunts contractés par la Russie, l'obtention de concessions minières et forestières et l’annexion de certains territoires russes. Puis, à la réflexion, elles renoncèrent à cette démarche, qui leur parut de nature à engager trop précisément l’avenir. - De son côté, la politique de l’Amiral Koltchak provoquait, chez les Alliés, de graves préoccupations : en février, à la faveur d’un coup d'Etat, |’ Amiral avait dissous l’Assemblée constituante, qui, après avoir été dispersée par les bolchévistes, était venue se reformer à Omsk. En soutenant ouvertement la cause défendue par les armées blanches, les Alliés risquaient de donner corps au reproche, que leur adressaient les Soviets, de travailler à la restauration de l’ancien régime et à la défaite des principes démocratiques. Aussi le Gouvernement Britannique et le Gouvernement américam répugraient-ils à prendre officiellement parti pour le Gou-

vernement d'Omsk. Réprouvant les doctrines et les méthodes des bolchévistes, ils n'avaient que peu de sympathie pour celles que pratiquait l’ Amiral Koltchak.

Enfin, à supposer que l’on prît parti contre les bolchévistes, 1l restait à arrêter les moyens d’action que l’on mettrait en œuvre contre eux : expédition au cœur de la Russie, ou création d'un « cordon sanitaire », à laquelle collaboreraient, sous la direction et avec l’appui des Puissances, Les Etats, amis de l’Entente, dont les territoires étaient situés entre la mer Baltique et la mer Noire. Sous quelque forme que ce fût, l'intervention apparaissait devoir être une tâche immense, surtout si, comme cela était désirable pour ne pas prolonger, outre mesure, l’œuvre de La Conférence de la paix, elle devait avoir atteint ses résultats, au plus tard, au cours de l’automne 1919.

__ Pendant les mois de février, mars et avril 1919, la politique des Alliés fut surtout une politique d’attente et d’ajournement : hésitante, indécise et contradictoire, elle était l’expression d’un compromis, toujours précaire, entre les divergences qui séparaient les vues des Puissances. En principe, les Alliés n'étaient pas revenus sur leur proposition du 22 janvier, bien que, pratiquement, elle fût restée sans suite : pour eux, le Gouvernement bolchéviste, ainsi que ses adversaires, n'étaient que des factions rivales se disputant le pouvoir en Russie. S'ils se défendaient, toutefois, d'intervenir dans les affaires intérieures de la Russie et s'ils persistaient à refuser de reconnaître un groupement plutôt qu’un autre, ils n’en marquaient pas moins leurs préférences pour les Gouvernement antibolchévistes, auxquels ils prêtaient leur appui. D'ailleurs, la question était, pour une large part, devenue une question de politique intérieure, et les divers Parlements soumettaient l’action, que leurs Gouvernements respectifs comptaient entreprendre en Russie, à un contrôle rigoureux et jaloux. Le 27 mars, le groupe radical socialiste de ‘la Chambre des Députés déclarait, dans une motion adressée ‘au Gouvernement français, qu'il « répudiait formellement les excès, les doctrines et les méthodes bolchévistes », mais,

en même temps, il «€ condamnait toute intervention armée, du moins, dans les affaires intérieures d’un pays, comme une atteinte au droit des peuples de disposer d'eux-mêmes », et il se prononçaït nettement contre toute expédition militaire en Russie. Le même jour, M. Pichon, définissant, devant la Chambre, l’action entreprise en Ruisie, disait que cette action n’avait rien de commun avec une guerre à la Russie et qu’elle constituait simplement une aide, une intervention contre le bolchévisme. « Le bolchévisme, poursuivait-il, n’est pas un gouvernement, c’est l’organisation de l’anarchie par la terreur... C’est une question vitale pour les nations alliées de faire les plus grands efforts et tous les sacrifices pour barrer définitivement la route au bolchévisme, qui est un fléau mortel pour la civilisation. » Les Alliés ne se pressaient pas, en réalité, d’arrêter une politique nette envers la Russie, parce que, confiants dans les événements, ils nourrissaient l'espoir que les efforts des troupes blanches viendraient, sous peu, à bout du Gouvernement des Soviets. Aussi se résolvaient-ils, entre temps, à procéder, sans la collaboration de la Russie, au règlement des questions soulevées par la défaite des Puissances Centrales.

Quant aux affaires spécifiquement russes, au statut des pays baltes, en particulier, les Puissances estimaient qu’elles n'en pouvaient pas entamer la discussion en dehors et sans le consentement du peuple russe et elles différaient provisoirement l'examen de ces questions ; les Gouvernements nationaux de la Russie avaient bien délégué auprès d’elles des représentants qui, réunis, formaient la Conférence politique russe, mais elles se bornaïent à la consulter à titre officieux. Elles pensaient que la défense des intérêts russes leur incombait au premier chef, mais que ce n’était pas trahir ces intérêts, ni disposer illégitimement des territoires russes, que d'appliquer équitablement à ces territoires le principe du droit des peuples de déterminer eux-mêmes leur sort, principe, d’ailleurs, entièrement reconnu par le Gouvernement des Soviets dans sa proclamation du 16 novembre 1917. Déjà, dans sa séance du 8 février, la Commission des affaires

roumaines constatait la nécessité de ne prendre aucune décision de nature à compromettre la reconstitution intégrale de la Russie, exception faite, bien entendu, pour la Pologne, dont la Russie elle-même avait reconnu l'indépendance, et - de ne rien faire qui pût donner à la Russie motif ou prétexte de prétendre, à l’avenir, que les Alliés avaient pris avantage de sa situation pour la dépouiller. À la date du 9 mars, M. Maklakov adressait aux Puissances, au nom de la Conférence politique russe, un mémoire énonçant les principes suivants : ( Toutes les questions concernant les territoires de l’ancien Empire russe dans les limites de 1914 à l’exception de la Pologne ethnographique, de même que les questions relatives au statut futur des nationalités incluses dans ces limites, ne peuvent être résolues en dehors et sans le consentement du peuple russe. Aucune solution définitive ne saurait, par conséquent, intervenir à ce sujet, tant que le peuple russe ne sera pas en état de manifester librement sa volonté et de participer au règlement de ces questions. En attendant ce règlement définitif, un régime provisoire serait institué, répondant aux nécessités actuelles et, en premier lieu, aux besoins économiques, financiers, militaires des populations intéressées et permettant de considérer comme pouvoirs de fait les autorités constituées par ces nationalités. »

Les espoirs que les Alliés avaient mis dans une prompte victoire des formations antibolchévistes ne se réalisaient pas : dans le Sud de la Russie, les forces soviétiques progressaient sans cesse, si bien que, prenant possession des rives de la

mer Noire, elles s’emparaient, le 7 avril, d'Odessa, que venaient d’évacuer des troupes françaises. Les Gouvernements constitués dans les pays baltes avec l’appui de l’Entente cédaient, eux aussi, à la pression des armées rouges. Dès le mois de mai, les Alliés durent renoncer à l’espoir de voir les Gouvernements nationaux de la Russie renverser rapidement le régime institué par les bolchévistes. Contraintes par la nécessité, les Puissances allaient abandonner leur attitude hésitante et passive et adopter, enfin, à l'égard des Soviets,

une politique nette.

Jusqu'à la fn de la guerre, les mesures hostiles, qu’elles avaient prises en Russie, étaient dirigées, non pas contre le Gouvernement des Commissaires, en tant que tel, mais contre l'Allemagne. Les Puissances, que les nécessités de la guerre avaient dispensées de chercher à établir sur des fondements juridiques et moraux une politique commune envers les bolchévistes, s'étaient trouvées, dès après l’armistice, en présence d’une situation particulièrement confuse. Ce qui augmentait le désarroi des esprits, c'était précisément que, pour justifier leur hostilité apparente envers un pays récemment ami, les Alliés avaient été amenés à établir une différence entre le peuple russe, supposé toujours fidèle à ses Alliés, et Les bolchévistes, qui étaient censés se mamtenir au pouvoir, par la force, contre la volonté de la nation : cette doctrine, toute de circonstance, avait été exploitée et amplifiée par les services de propagande qui, chargés de répandre la pensée officielle, cherchaïent dans l’ardeur de leur orthodoxie une justification à leur dispendieuse activité. Comme cela était à prévoir, les Gouvernements alliés s'étaient trouvés engagés, plus qu'ils ne l'avaient désiré, par le zèle inofficieux de ces inlassables collaborateurs. Si le bolchévisme était bien, comme on le clamait, l'adversaire acharné des Alhés, du droit, de la civilisation, de l’ordre établi, n’était-il pas logique et indispensable que, comme contre l’ Allemagne, la lutte fût poursuivie contre lui jusqu'à sa défaite avouée, c’est-à-dire jusqu'à l'établissement d’un système fondé sur des principes opposés ? Et c’est ainsi que, née d’une équivoque, la politique des Alliés avait été, tant dans ses actes que dans ses raisons d'agir, d'une confusion et d’une inconstance extrémes : d'une part, réprobation des doctrines et des méthodes bolchévistes, guerre contre les Soviets, mais non contre la Russie, aide aux Gouvernements nationaux, refus de voir dans le Gouvernement de Moscou autre chose qu’un pouvoir sans autorité légale et se maintenant contre la volonté nationale ; d'autre part, affirmation du désir de ne pas intervenir dans les affaires intérieures de la Russie, traitement du Gouvernement soviétique sur un pied d'égalité avec ses

adversaires. Des projets aussi chaotiques, qui reflétaient les

tendances profondément divergentes entre lesquelles étaient traillées les Puissances alliées, ne pouvaient, en aucune manière, apporter au chaos russe la solution souhaitée.

Que le Gouvernement des Soviets, aux prises avec des adversaires redoutables, qui enlevaient à son autorité de larges territoires russes, n’offrîit pas les garanties de fait qu’il est de règle d'exiger d’un gouvernement, cela pouvait suffire à expliquer le refus des Puissances d’entrer en relations avec Jui : il était vain, en effet, de traiter avec un Gouvernement, dont l'existence était précaire et qui, même sur les territoires qui dépendaient de lui, voyait son autorité contestée ; de plus, étant donné, surtout, que les Alliés n’avaient cessé de proclamer le droit des peuples de disposer de leur sort, il eût été immoral et inique, en traitant avec un pouvoir se maintenant, par la force, contre la volonté nationale, de consacrer une abominable tyrannie. Les Alliés allèrent plus loin : dès le commencement de mai, ils se décidèrent à intervenir effectivement dans les affaires russes pour aider au renversement des Soviets, non pas seulement dans l’intérêt du peuple russe, mais dans le leur propre, car ils considéraient le bolchévisme comme une menace très dangereuse pour leur existence même, Ni la répudiation des dettes contractées par le régime tzariste, m la confiscation des biens appartenant aux ressortissants étrangers, actes par lesquels le Gouvernement des Soviets avait marqué sa volonté de ne pas se soumettre aux règles fondamentales du droit des gens, n'étaient invoqués par les Alliés pour justifier l'intervention qu'ils envisageaient. D'ailleurs, les Soviets, à les en croire, étaient disposés à ne plus contester les obligations qui leur mcombaïent, tant en ce qui concerne les emprunts d'Etat, que les biens confisqués, et, au mois d'avril encore, ils avaient renouvelé aux Puis- ‘sances leur précédentes offres à ce sujet.

Mais, à cet égard comme aux autres, l’expérience montrait aux Alliés qu’il était déraisonnable d'espérer que les bolchévistes s’amenderaient ou se corrigeraient. Récemment encore, à la fn du mois d’avril, MM. Hoover et Nansen

avaient établi un plan de ravitaillement de la Russie, dont les Alliés subordonnaient l'exécution simplement à la suspension, pour le moins temporaire, de la guerre civile. Les bolchévistes avaient rejeté cette condition, malgré la pression que le Conseil des Quatre se disait prêt à exercer sur les Gouvernements que les Alliés soutenaient en Russie, pour les déterminer à cesser, eux aussi, les hostilités. Ce nouvel effort, que tentaient les Puissances, pour obtenir l’apaisement, échouait donc, à son tour. Puisque la paix paraissait impossible, tant que durerait la domination des Soviets, il n'y avait plus aucun inconvénient à prendre ouvertement parti contre eux. Jusqu'à la fin de la guerre, les Alliés avaient lutté contre le Gouvernement des Commissaires du peuple, parce que ce Gouvernement était l’allié, au moins, tacite de l'Allemagne ; désormais, leur attitude à l'égard de la Russie allait être commandée par la lutte contre le bolchévisme. Contre les Soviets, à défaut d’armées, ils allaient susciter des nations. La fixation des frontières de la Pologne, la détermination du statut des pays baltes et de la Bessarabie, constamment différées, passaient au premier plan des préoccupations alliées. Certes, les Puissances entendaient ne pas passer outre aux droits du peuple russe, dont elles se considéraient les tuteurs, mais elles s’estimaient fondées à élaborer le règlement des questions soulevées par la guerre, en réservant l’assentiment de la Russie, quand elle serait à même de le donner valablement.

Dès le 6 avril, la Commission pour l’étude des questions territoriales relatives à la Roumanie et à la Yougoslavie se prononçait, dans son rapport au Conseil Suprême des Alliés, pour le rattachement de la Bessarabie à la Roumanie, passant, ainsi, outre aux arguments de droit et de fait exposés par la Conférence politique russe, dans son rapport du 22 mars : pour éviter les inconvénients qu’aurait fait naître l'absence d’un Gouvernement russe, apte à valider, par sa signature, cette cession de territoire, la Commission estimait qu’au lieu de rédiger un seul äcte diplomatique définissant l'ensemble des frontières roumaines, il convenait de prévoir

des traités séparés entre la Roumanie et chacun des Etats limitrophes. Ainsi, l'incertitude de la situation en Russie aurait été sans effet sur la fixation des frontières de la Roumanie autres que celles de cet Etat avec la Russie. Mais, le fait même que la Commission soumettait un projet de traité à signer par la Russie, suffisait à marquer qu'à son avis, la Bessarabie ne pouvait, juridiquement, être détachée de la Russie qu'avec l’assentiment régulier de cette dernière. — D'autre part, sous la pression des circonstances et devant les objurgations des intéressés, le Conseil des chefs des Gouvernement des Principales Puissances Alliées et Associées décidait, dans sa réunion du 16 avril, l’envoi, dans les provinces baltiques, d’une Commission chargée de préparer le règlement du statut de ces pays ; au cours de sa réunion du 28 avril, le Conseil Suprême, ayant constaté que les Alliés avaient déjà, chacun, des émissaires dans les pays baltes, estimait que la Commission des affaires baltiques se réunirait plus utilement à Paris et décidait sa constitution immédiate. Le 7 mai, le Conseil des Ministres des Affaires étrangères décidait, malgré les réserves formelles exprimées par M. Maklakov, que chacune des Principales Puissances Alliées et Associées reconnaîtrait, par une démarche individuelle, la constitution de la Finlande en Etat indépendant et le Gouvernement provisoire finlandais comme le Gouvernement régulier de cet Etat. Les Alliés n’entendaient, toutefois, pas abandonner la mission, qu'ils avaient assumée, de défendre eux-mêmes les intérêts de la Russie, et, pour sauvegarder dûment ces intérêts, ils avaient exprimé l'opinion que la reconnaissance de l'indépendance de la Finlande laissait intactes la question des rapports de ce pays avec la Russie et celle des garanties réciproques qu’impliquerait, à n’en pas douter, le règlement définitif de ces rapports. Au demeurant, bien que cette reconnaissanc n’eût été, en ellemême, subordonnée à aucune condition, les représentants diplomatiques alliés, chargés de faire, séparément, auprès du Gouvernement finlandais, les démarches nécessaires, avaient reçu mission de lui exprimer l’espoir qu'il ne refuserait, en

aucun cas, d'accepter la décision de la Conférence relative aux frontières de la Finlande. Enfin, le 24 mai, malgré les observations de la Conférence politique russe, arguant que toute tentative de préparer, sans le concours de la Russie, la solution des questions d'ordre politique intéressant l'avenir des provinces baltiques, ne manquerait pas de susciter de sérieuses objections, la Commission des affaires baltiques signalait au Conseil Suprême qu’à son avis, le Gouvernement de l’Armiral Koltchak devrait, si, éventuellement, 1l était reconnu, être invité à donner des assurances quant au. sort des pays baltes, auxquels les Alliés avaient garanti l’octroi d’un statut, déterminé, autant que possible, conformément aux vœux de la population. Saisi, le même jour, de ces conclusions, le Conseil des Chefs de Gouvernement décidait d'autoriser la Commission à procéder à l’étude des relations futures de tous les Etats baltiques avec la Russie et à préparer des propositions à ce sujet.

Dans le choix des problèmes russes qu’elles abordaient ainsi, les Puissances avaient été uniquement guidées par le souci de se concilier des alliés dans la lutte contre le bolchévisme. Le principe du droit des peuples de déterminer euxmêmes leur sort permettait, à la rigueur, de justifier le fait que le règlement de ces questions avait été élaboré, au moins provisoirement, hors de la présence de la Russie. Il restait, malgré tout, une série de problèmes importants qui touchaïent aux intérêts essentiels de la Russie entière à un tel point qu'il n'eût été ni juste ni prudent de prétendre les régler sans sa collaboration : la fixation des frontières et la détermination des rapports réciproques entre les nouveaux Etats et la Russie, le régime des Détroits, la question d'Orient étaient de ce nombre. Les Alliés avaient le sentiment très net que toutes les questions soumises à la Conférence étaient si étroitement liées les unes aux autres que le fait d’en laisser une sans solution risquait de compromettre la solidité de l’ensemble du règlement établi. La Conférence ne pouvait clore ses travaux sans avoir abordé et résolu ces divers problèmes; jusqu'ici, elle avait pu, sans trop d’inconvénient, en différer l’examen,

mais, si elle ne voulait pas tenir trop longtemps la paix en suspens, 1l était nécessaire qu'elle pressât l’heure, qui tardait à ven, où La Russie pourrait faire entendre sa voix.

Précisément, au mois de mai, les troupes de l’ Amiral Koltchak progressaient; le gouvernement qu’elles servaient, proclamait son intention de libérer le pays de la domination des Soviets, afin de lui permettre d'exprimer librement sa volonté. Le 14 mai, M. Winston Churchill, qui, dans le Gouvernement britannique, n'avait cessé d’insister sur la nécessité de lutter effectivement contre les Soviets, déclarait, à la Chambre des Communes, qu’il fallait « aider, en Russie, les forces qui combattaient avec succès la tyrannie bolchéviste ». Le Gouvernement d'Omsk, reconnu par celui d’Arkhangel et par celui des « volontaires » du Kouban comme le gouvernement provisoire de la Russie, dirigeait réellement les forces antibolchévistes. Les Alliés inclinaient à le reconnaître. La France msistait, depuis longtemps, pour qu'ils y consentissent, et, afin de donner à cet acte politique toute la portée qu’il convenait qu'il eût, elle demandait que le Gouvernement de l’ Amiral fût reconnu, non pas comme un gouvernement local, dont le pouvoir était limité aux territoires sur lesquels s’exerçait effectivement son autorité, mais comme le seul gouvernement légal de la Russie.

Le Conseil des Chefs de gouvernement, __ Je Conseil des Quatre, — qui s'était réservé personnellement l’étude du problème russe, tant il Le tenait pour essentiel, employa le répit que lui laissait le délai qu'à partir du 21 mai, il avait accordé à l’Allemagne pour examiner les conditions de paix, à délibérer sur la Russie. L'opposition à la reconnaissance immédiate du Gouvernement d'Omsk venait surtout des Etats-Unis, qui, redoutant l’adhésion insincère de l’ Amiral aux idées libérales, insistaient pour que, au préalable, il donnât des preuves de son esprit démocratique, et qu’il s’engageât, en particulier, à convoquer, au plus tôt, l’Assemblée Constituante, antérieurement dissoute. La défiance de certains Gouvernements alliés envers Koltchak était accrue par l’hostilité déclarée des partis socialistes russes antibolché-

vistes à son endroit : dès qu'ils avaient appris les projets des Alliés, Kerenski et Avxentiev demandaient que la reconnaissance de l’Amiral Koltchak fût rigoureusement subordonnée à certaines garanties politiques. Le Gouvernement français ne contestait pas l'utilité de ces démarches, mais il observait que l'intérêt même de la défense natiopale exigeait l’ajournement de toute discussion et de toute querelle de parti. Pour l'instant, la conduite de la guerre devait tout primer : imposer à Koltchak la réunion immédiate de l’Assemblée Constituante, c'était susciter, parmi ses adhérents, des conflits qui ne pouvaient profiter qu'aux bolchévistes. Le 26 mai, alors que, grâce à la collaboration britannique, organisée par M. Winston Churchill, Pétrograd était menacée par les forces blanches, les Alliés tombèrent d’accord pour définir les conditions auxquelles le Gouvernement de l’Amiral serait reconnu : |

« Les Puissances alliées et associées estiment que le moment est venu de définir, une fois de plus, la politique qu’elles se proposent de suivre en ce qui concerne la Russie.

« Les Puissances alliées et associées ont toujours considéré comme un principe fondamental de leur politique d'éviter toute intervention dans les affaires intérieures de la Russie; leur action initiale avait pour but unique d’assister les éléments russes qui cherchaïent à poursuivre la lutte contre l’autocratie allemande et à libérer leur propre pays de la loi allemande; elles cherchaient aussi à venir au secours des Tchécoslovaques, menacés d'anéantissement par les forces bolchévistes. Depuis la signature de l’armistice avec l’Allemagne, elles ont maintenu des forces armées en diverses parties du territoire russe, elles ont envoyé des munitions, des fournitures pour assister ceux qui s'associent à elles dans ce but, et cela a entraîné des dépenses considérables. En même temps, dès que la Conférence de la paix s’est réunie, elle a tenté d'amener la paix et l’ordre en Russie, en invitant les représentants de tous les Gouvernements de toute espèce à : se réunir, dans l'espoir qu’ils pourraient arriver à une solution permanente du problème russe.

& Cette proposition, ainsi que celle, postérieure, de venir au secours des millions de Russes souffrants, a échoué totalement, à cause du refus du Gouvernement des Soviets d’accepter la condition fondamentale, savoir : la suspension des hostilités pendant les négociations ou pendant que dureraient les opérations de ravitaillement.

« Maintenant, certains des Gouvernements alliés et associés sont l’objet d'invitations pressantes tendant à les amener à retirer leurs troupes et à ne plus engager de dépenses nouoi en Russie, pour la raison que l'intervention, malgré sa continuation, n’amène aucune perspective d’un règlement satisfaisant.

« Ces Gouvernements sont cependant disposés à maintenir leur assistance selon les principes ci-dessous, à condition qu'ils aient la preuve qu’ils aideront réellement le peuple russe à obtenir la liberté, l’autonomie et la paix.

« Les Gouvernements alliés et associés déclarent formellement que l’objet de leur politique est de rétablir la paix à l'intérieur de la Russie en mettant le peuple russe à même de reprendre le contrôle de ses propres affaires par la voie d’une Assemblée Constituante librement élue et de ramener également la paix sur ses frontières au moyen d’arrangements mettant fin aux conflits touchant les limites de l'Etat russe et ses relations avec ses voisins par la voie de l'arbitrage pacifique de la Société des Nations.

« Les Gouvernements alliés et associés se sont convaincus, par les expériences faites dans les douze derniers mois, qu’il n’est pas possible d’arriver à ces fins en traitant avec le Gouvernement soviétique de Moscou; ils sont, en conséqueince, disposés à prêter leur assistance au Gouvernement de l’Amiral Koltchak et à ceux qui s'associent à lui, par l’envoi de munitions, de fournitures et de vivres, afin qu’il s’établisse comme le Gouvernement de toute la Russie, mais à condition que les Gouvernements alliés et associés reçoivent de lui des garanties définitives que sa politique tend au même but que la leur. Dans ce but, ils demandent à l’Amiral Koltchak et à ses associés s'ils agréent ce qui suit comme étant les con-

50 LA RECONNAISSANCE DES SOVIETS ditions auxquelles ils acceptent la continuation de l'assistance des Puissances alliées et associées :

1° Aussitôt que l’Amiral Koltchak atteindra Moscou, 1l convoquera une Assemblée Constituante élue au scrutin libre, secret et démocratique, avec le caractère de législature suprême pour la Russie, devant laquelle le Gouvernement de la Russie devra être responsable, ‘ou, tout au moins, si, à cette époque, l'ordre n’est pas suffisamment rétabli, il réunira l’Assemblée Constituante élue «en 1917, pour siéger jusqu'au moment où de nouvelles élections seront possibles;

2° Dans tous les territoires sur lesquels 1l exerce actuellemnt son autorité, il autorisera des élections libres, de la manière la plus normale, à toutes les assemblées locales constituées légalement, telles que les municipalités, les zemstvos, etc. ;

3° Il ne fera aucune tentative pour remettre en vigueur les privilèges :spéciaux d’aucune classe .ou ordre en Russie. Les Puissances alliées et associées ont pris note avec :satisfaction de la déclaration faite par l’Amiral Koltchak -et ses associés qu'ils n’ont aucune intention de restaurer l'ancien système agraire. Elles considèrent que les principes à suivre pour la solution de ces questions ‘mtérieures devraient être laissés à la libre décision de l’Assemblée Constituante russe, mais elles désirent recevoir l'assurance ‘que ceux qu’elles ‘sont disposées à assister entendent établir la Jiberté civile et religieuse pour tous les ressortissants russes ‘et me feront aucune tentative pour réintroduire le régime que la révolution a détruit ;

4° L' indépendance de La Finlande et de la Pologne devra être reconnue et, dans le cas où les questions concerant les frontières ainsi que les relations entre la Russie et ces pays ne pourraient pas être réglées par voie d'accord entre les intéressés, «elles seraient soumises à l'arbitrage de fa Société des Nations :

5° Dans lecas-où le règlement des relations entre la Russie, d'une part, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, ainsi que Les pays du Caucase et de la région transcaspienne, d'autre :part,

ne serait pas rapidement obtenu d’un commun accord, ces problèmes seraient réglés en consultation et en collaboration avec la Société des Nations, et, en attendant, le Gouvernement de la Russie consent à reconnaître ces pays comme autonomes et à confrmer les relations qui peuvent exister entre les gouvermements de facto de ces pays et les Gouvernements alliés et associés ; | 6° Le droit de la Conférence de la paix .de déterminer le sort des parties roumaines de la Bessarabie sera reconnu; 7° Dès que la Russie sera dotée d’un gouvernement démocratique, elle collaborera avec les autres membres de la

Société des Nations à la hmitation des armements; __ 8° Les Puissances alliées et associées prennent acte de la déclaration publiée, le 27 novembre 1918, par l’Amiral Koltchak relativement aux dettes nationales de la Russie.

« Les Puissances alliées et associées seront ‘heureuses d'apprendre, le plus ‘tôt ‘possible, que le Gouvernement de lAmiral Koltchak et ses associés sont diposés à accepter ces conditions ‘et aussi, en cas d'acceptation, s'ils sont prêts à former un gouvernement ‘unique et ‘une armée sous un commandement umique, dès que la situation militaire le permettra. »

Le 4 juin, par l'entremise de M. de Martel, haut-commissaire de la France à Omsk, l’ Amiral Koltchak faisait parvenir au Conseil Suprême des Alliés la réponse suivante

- à la note du 26 mai : « Le Gouvernement à la tête duquel je me trouve a été heureux de constater que la politique des Puissances alliées ét associées vis-à-vis de la Russie est en

parfait accord avec la tâche que s’est imposée lui-même Île

Gouvernement russe, désireux, avant tout, de rétablir la paix

dans le pays et d’assurer au peuple russe le droit de décider

librement de son sort par la voie d’une Assemblée Constituante. Appréciant hautement l'intérêt manifesté par les

Puïssances à l’égard du mouvement national et considérant

comme légitime leur désir de s’assurer des convictions poli-

tiques dont nous sommes inspirés, je suis prêt à confirmer, une

52 LA RECONNAISSANCE DES SOVIETS fois de plus, mes précédentes déclarations, que j'ai toujours considérées comme irrévocables.

« 1° Le 18 novembre 1918, j'ai assumé le pouvoir et Je n’en conserverai pas la charge un jour de plus que ne l'exige l'intérêt du pays; ma première pensée à l'heure de l'écrasement définitif des bolchévistes sera de fixer la date des élec- ‘tions de l’Assemblée Constituante. Une commission travaille, en ce moment, à leur préparation directe sur la base du suffrage universel. Me considérant comme responsable devant cette Assemblée Constituante, je lui remettrai tous les pouvoirs, afin qu’elle fixe librement le régime de gouvernement, et j'en ai, d’ailleurs, prêté le serment devant le Tribunal suprême russe, gardien de la légalité. Tous mes efforts tendent à terminer, aussitôt que possible, la guerre civile par un écrasement du bolchévisme, afin de mettre effectivement le peuple russe en mesure de manifester sa libre volonté. Toute prolongation de cette lutte ne ferait que reculer cette heure. Le Gouvernement ne se considère, toutefois, pas comme autorisé à substituer au droit imprescriptible des élections libres et légales un rétablissement pur et simple de l’Assemblée de 1917, élue sous un régime de violences bolchéviques et dont la majorité des membres se trouvent actuellement dans les rangs des soviétistes. Ce n’est qu’à l’Assemblée Constituante, élue légalement, et dont mon gouvernement aura à cœur d'assurer la prompte convocation, qu’appartiendront les droits souverains de résoudre les problèmes de l'Etat russe, dans le domaine intérieur aussi bien que dans les affaires extérieures du pays.

(«2° Nous acceptons volontiers de discuter, dès à présent, avec les Puissances toutes les questions internationales, en nous inspirant des idées de libre développement pacifique des peuples, de limitation des armements et des mesures tendant à prévenir de nouvelles guerres, dont la Ligue des Nations est l'expression suprême. Le Gouvernement russe croit, toutefois, devoir rappeler que la sanction définitive des décisions qui pourraient être prises au nom de la Russie appartiendra à l'Assemblée Constituante. La Russie est actuellement et ne

MAÉ

peut être, à l'avenir, qu'un Etat démocratique où toutes les questions entraînant modification des frontières territoriales et des relations extérieures doivent être ratifiées par un organe représentatif, expression naturelle de la souveraineté du peuple.

« 3° Estimant que les conséquences normales et justes de la guerre mondiale comportent, notamment, la création d’un Etat polonais unifié, le Gouvernement russe se croit en droit de confirmer l’indépendance de la Pologne qui fut proclamée par le Gouvernement provisoire de Russie de 1917, dont nous avons accepté tous les engagements et tous les décrets. Mais la sanction définitive de la délimitation des frontières entre la Pologne et la Russie doit, conformément aux principes énoncés ci-dessus, être remise jusqu’à la convocation de l’Assemblée Constituante.

« 4° Nous sommes, dès à présent, pleinement disposés à préparer la solution concernant le sort des groupements nationaux d'Estonie, de Lettonie, de Lituanie, des pays caucasiens et transcaspiens. Nous avons toutes les raisons de croire qu’un prompt règlement interviendra, étant donné que le Gouvernement assure, dès maintenant, l’autonomie des diverses nationalités. Il va de soi que les limites et les modalités de ces autonomies seront régies séparément pour chacune des nationalités ; |

« 5° Le principe ci-dessus, comportant la ratification des accords par l’Assemblée Constituante, doit évidemment être appliqué à la question de la Bessarabie.

« 6° Le Gouvernement russe réitère, une fois de plus, sa déclaration du 27 novembre 1918, par laquelle 1l a accepté la charge des dettes nationales de la Russie.

« 7° Quant aux questions d'ordre intérieur, qui ne peuvent intéresser les Puissances qu’en tant qu’elles reflètent les tendances politiques du gouvernement russe, je tiens à répéter qu'il ne peut y avoir de retour au régime qui existait en Russie avant février 1917. La solution provisoire que mon gouvernement à adoptée pour la question agraire, vise à satisfaire les intérêts de la masse de la population et est inspirée

par la conviction que la Russie ne peut être florissante et forte que lorsque les millions de paysans russes recevront toutes garanties pour la possession des terres. De même, en ce qui concerne le régime applicable aux territoires libérés, le gouvernement, non seulement, ne met pas d’obstacle à l'élection libre des assemblées locales, des municipalités, des zemstvos, mais voit dans leur activité, ainsi que dans le développement des libertés publiques, la condition nécessaire de la reconstitution du pays, et il leur donne déjà actuellement son appui et son aide par tous les moyens dont il dispose. |

« 8° S'étant imposé comme tâche de rétablir l’ordre et la justice et d'assurer la sécurité individuelle à la population persécutée et lasse des épreuves et des exactions, le gouvernement affirme l'égalité devant la loi de toutes les classes et de tous les citoyens sans aucun privilège spécial; tous recevront, sans distinction d’origine n1 de religion, la protection de l’État et de la loi.

« Le Gouvernement à la tête duquel je me trouve, concentre toutes les forces et les ressources dont il dispose pour accomplir la tâche qu'il s’est imposée; à cette heure décisive, je parle au nom de toute la Russie nationale. J’ai confiance que, le bolchévisme une fois écrasé, des solutions saïsfaisantes seront trouvées pour l’ensemble des questions. intéressant également toutes les populations dont |” existence est liée à. la Russie. »

Le 12 ; juin, les Alliés, accusant réception à La s de sa réponse à leur note du 26 mai, en approuvaient le. « ton, qui leur semblait être d'accord, quant au fond, avec les propositions qu'ils avaient faites, et contenir toutes. les assurances satisfaisantes pour la liberté, l'autonomie et la paix du peuple russe et de ses voisins. Ils se déclaraient donc disposés à donner leur assistance à l'Amiral Koltchak et à ses associés ».

Par cette démarche, les Alliés reconnaissaient a facio comme le seul Gouvernement de la Russie, le Gouvernement de l’Amiral, dont les groupements du Général Dénikine, du Général Youdénitch et d’Arkhangel tenaient leur pouvoir

dans la lutte commune contre les Soviets. Sans doute, ils se contentaient, au sujet, tant des libertés intérieures de la Russie que du statut des nationalités allogènes, d'assurances bien vagues; mais ils avaient hâte de mettre un terme à une controverse stérile, qur n'avait d’autre résultat que de retarder et d’énerver leffort nécessaire pour renverser le régime bol- -chéviste. Ils renonçaient, enfin, à leur attitude expectante et officiellement neutre, définie par leur note du 22 janvier. Mais la reconnaissance du Gouvernement d'Omsk était beaucoup moins la constatation d’une situation de fait, — car les bolchévistes tenaient effectivement une grande partie de la Russie, — qu’un acte politique par lequel les Puissances entendaient marquer leur volonté de collaborer au renversement du pouvoir des Soviets et d'intervenir pour faire prévaloir le parti approuvé par eux. Cet acte n’était, en effet, nullement dicté aux Alliés par le désir de faire cesser les graves difficultés qu’entraïînait l’absence de la Russie de la vie Internationale, surtout à une heure où cette vie était particulièrement active. La reconnaissance du Gouvernement de l’Amiral Koltchak était, en somme, une déclaration d’hostilité envers les autorités soviétiques : les Puissances se déclaraient décidées, quel que fût le pouvoir dont, en fait, Jouiraient ces autorités, à considérer le Gouvernement de FAmural comme le gouvernement légal et régulier de la Russie. D'ailleurs, les conditions auxquelles les Alliés avaient subordonné la reconnaissance n'étaient point destinées, ainsi que c’est la règle, à s'assurer que le Gouvernement de Kolichak reposait sur la volonté nationale, et, partant, jouissait de l’autorité nécessaire pour garantir l’exécution des engagements qu’il contracterait; en fait, ces conditions empiétaient, gravement, sur la souveraineté du Gouvernement de l’Amiral, puisqu'elles réservaient aux Puissances un droit de contrôle dans les affaires intérieures de la Russie; elles prévoyaient üne intervention dans les rapports entre le peuple russe et son Gouvernement, non pas au profit de certaines minorités ethniques ou religieuses, comme c’est le cas dans les traités ultérieurement conclus entre les Principales Puissances alliées

et les nouveaux Etats créés dans l’Europe Centrale, mais dans l'intérêt de l’ensemble du peuple russe lui-même. Les Alliés, amis du peuple russe, estimaient qu'ils étaient moralement tenus d'assurer la protection de ses droits et de ses libertés, non seulement, en l’affranchissant de la tyrannie bolchéviste, mais aussi, en le protégeant contre toute oppression nouvelle : ils ne voulaient surtout pas qu’il pût être victime des décisions politiques que les circonstances les déterminaient à prendre, et dont le caractère provisoire et ‘ précaire ne leur échappait en aucune façon.

L'intervention des Alliés en Russie était donc justifiée par l'intérêt qu’ils portaient au peuple russe, dont ils se considéraient les tuteurs légaux : le gouvernement de l’Amiral Koltchak était reconnu comme Gouvernement provisoire de fait de la Russie. Il convient d’observer que les Alliés, dans leur note du 12 juin, poussaient la réserve jusqu’à éviter d'employer les termes de « reconnaissance de fait » et à s'adresser à Koltchak, personnellement, en quelque sorte. et non point au gouvernement dont il était le chef. Néanmoins, la démarche des Alliés fut interprétée par eux-mêmes comme impliquant la reconnaissance de fait de ce gouvernement : non pas qu'il pût prétendre représenter le peuple russe luimême et siéger à ce titre à la Conférence de la Paix, car, ce droit, il ne serait fondé à s’en prévaloir que lorsqu'il s’appuierait sur la volonté nationale librement exprimée.

Le revirement politique que marquait la reconnaissance du Gouvernement d'Omsk n’en eut pas moins des conséquences très notables : les Alliés ajournèrent, encore une fois, l’examen de toutes les questions touchant aux intérêts de la Russie qu'ils avaient entrepris de régler en s'inspirant des principes de droit, sur lesquels ils avaient décidé d'établir la paix, et ils affirmèrent leur intention d'attendre, pour cela, que la Russie, dotée d’un gouvernement régulier, pût librement exprimer son opinion. Dès le 28 mai, revenant sur son point de vue antérieur favorable à la fixation immédiate du statut des « Etats-tampons » bordant la Russie, la Commission des affaires baltiques déclarait à la Délégation estonienne, dont |

elle venait d’entendre les revendications, que les Puissances tiendraient les assurances qu’elles avaient données aux pays baltes, mais qu’elles ne pouvaient arrêter le statut définitif de ces régions sans accord avec la Russie. Le 10 juin, la Commission constatait que l’échange de notes entre le Conseil Suprême et l’ Amiral Koltchak modifiait entièrement son mandat : auparavant, la Conférence de la paix s'était arrogé la mission d'établir le statut des pays baltes : désormais, la fixation de ce statut était considérée comme une affaire intérieure russe au premier chef. —— De même, le 2 juillet, le Conseil des Ministres des Affaires Etrangères des Principales Puissances alliées et associées, après avoir entendu M. Maklakov et M. Bratiano, estimait qu’il ne pouvait pas, étant donné la situation en Russie, prendre de décision sur le sort de la Bessarabie.

Ce qui rendait malaisé la fidélité à cette ligne de conduite, c'était l’insistance des nationalités habitant les confins des territoires russes à obtenir la reconnaissance de leur indépendance : l’Amiral Koltchak, ferme champion de l'intégrité de la Russie, avait manifesté sa volonté de leur concéder une large autonomie; le Gouvernement des Soviets, dans sa déclaration du 16 novembre 1917,avait, par contre, proclamé le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes et il ne s’opposait pas à ce que les nationalités vivant en Russie en vinssent à se constituer en Etats indépendants. Etait-il politique et sage de refuser aux gouvernements baltes, déjà reconnus comme organismes indépendants de fait, la consolidation que la reconnaissance comme gouvernements réguliers d'Etats indépendants leur aurait donnée, à la fois, à l’égard de la Russie bolchéviste, contre laquelle ils luttaient, et de l’Allemagne, qui cherchait à les gagner à son influence ? Les Alliés pouvaient difficilement rester insensibles aux appels de ces jeunes nationalités, qui s’adressaient à eux comme aux champions de la liberté des peuples; en outre, lorsqu'ils avaient invité, et invitaient encore, ces peuples à collaborer à la lutte contre le bolchévisme et à se défaire de l’emprise allemande, ils avaient contracté, et contractaient encore,

envers. eux. des engagements moraux ; en ne les tenant pas, ils. encourraient le reproche de n’avoir laissé entrevoir aux peuples baltes. leur libération définitive que dans une pensée égoïste et intéressée. Par contre, il eût été injuste de paraître laisser mettre à profit les malheurs de la Russie, pour en maugurer le démembrement. Entre ces points de vue contradictoires, les: Alliés tentaient une impossible conciliation. Dans Ja note du 26 mai, ils s'étaient réservé le droit de reconnaître l'indépendance de la Finlande, et d’attribuer à la Roumanie les parties incontestablement roumaines de la Bessarabie; mais ils avaient laissé à un accord entre le Gouvernement de Koltchak et les gouvernements locaux le règlement des questions relatives aux nationalités allogènes, I} s’avérait, de plus en plus, qu’il était Impossible de soutenir, à la fois, les prétentions de l’Amiral en vue de sauvegarder l'intégrité territoriale de la Russie et les aspirations des peuples baltes à l'indépendance. La tâche de tuteurs du peuple russe, que les Alliés s'étaient assignée, était donc singulièrement difficile.

Dès le 17 juin, les Républiques allogènes, l’ Azerbaïdjan, Estonie, la Géorgie, la: Lettonie, la République du Caucase du Nord, la Russie blanche, l'Ukraine, protestaient contre les. principes énoncés par l’Amiral Koltchak : elles affirmaient qu'elles existaient, par la propre volonté de leurs peuples, en tant qu'Etats souverains, aptes à régler leurs relations avec la Russie sur un pied de parfaite égalité. Le 2 juillet, M. Pusta, au nom dw Gouvernement estonien, demandait que, puisque la Conférence de la Paix ne pouvait pas statuer définitivement sur l'indépendance de l’Estonie, elle remît à la Société des Nations le soin de résoudre la question et qu'en: attendant, l’Estonie fût considérée comme un Etat mdépendant de facto, Les Puissances étaient d'avis que les assurances antérieurement données aux pays baltes leur faisaient un devoir de veiller, au moins, à ce qu'ils obtinssent de la Russie une large autonomie; le renouvellement de ces assurances était, d’ailleurs indispensable pour déterminer les Gouvernements d’'Estonie et de Lettonie à collaborer à la lutte contre les bolchévistes. Toutefois, les Gouvernements

alliés n’interprétaient pas exactement de la même facon leurs obligations à ce sujet. Au sein de la Commission des affaires baltiques,. des tendances diverses. se faisaient jour, correspendant aux fins divergentes que poursuivait la politique de chacun des Alliés : la France, opposée au démembrement de la Russie et favorable à sa reconstitution, estimait suffisant de sanctionner, par des stipulations internationales, l’autonomie de l'Estonie et de la Lettonie à l’intérieur de la Russie ; l’ Angleterre, par contre, inclinait. à reconnaître comme des gouvernements indépendants de fait les organismes qui avaient pris. le pouvoir dans les territoires situés aux confins de la Russie. Il était plus facile de défendre les droits. de la Russie à l'égard des Puissances Centrales : les Alliés les réservèrent formellement par le paragraphe 3 de l’article 116 du Traité de Versailles, dont le texte forma un article identique des Traités de Saint-Germain-en-Laye, de Neuilly et de Trianon : « Les Puissances. alliées. et associées réservent expressément les droits de la Russie à obtenir de l’Allemagne toutes restitutions et réparations basées sur les principes du présent Traité ».

. La position des. Alliés à l'égard des Soviets se précisait peu à peu : les Puissances considéraient que, quelles que fussent la force et l'autorité réelles du Gouvernement des Comimissaire du peuple, et eût-1l même l’approbation de la

__ majorité du peuple russe, ce Gouvernement était, de par son

essence même, de par sa volonté, non dissimulée, de s’attaquer aux fondements, mêmes de l'ordre établi, l'adversaire déclaré du monde civilisé. En répudiant les engagements assumés par ses prédécesseurs, en mettant en pratique, à l'égard de ses. ressortissants. et aussi à l’égard des étrangers, des principes considérés comme purement spoliateurs, en soutenant activement une propagande subversive, dirigée contre les Gouvernements existants, les. Soviets se dérobaient aux obligations. les plus impérieuses du droit des gens et s’excluaient eux-mêmes du concert des Etats. L'existence du système bolchéviste était inconciliable avec l'existence du système appliqué dans le reste du monde. Dans ces condi-

tions, la question de la reconnaissance des Soviets ne se posait pas: bien plus, elle ne pouvait pas se poser. Aux yeux de l'Europe, les Soviets ne formaient pas un gouvernement, mais une bande d’émeutiers hors la loi, en révolte contre l'ordre établi.

D'ailleurs, ce n’était plus au nom d'intérêts particuliers mis en péril, ce n’était plus pour défendre l'indépendance de certaines nations, que les Alliés agissaient ; c'était au nom des principes les plus élevés du droit et de la morale. Dans leur esprit, aucune nation ne pouvait rester indifférente à l’action d’un gouvernement tel que le Gouvernement bolchéviste. C’est pourquoi, mandataires des plus hauts intérêts de l’humanité, ils contestaient à n'importe quel Etat le droit de rester neutre dans la lutte qu'ils entreprenaient contre les Soviets. Cette lutte, ils la concevaient comme une opération collective de police internationale, échappant au droit commun, du genre de celles entreprises, dans l'intérêt général, contre des pirates ou des pillards. Les Alliés avaient pris l'engagement de lever le blocus de l'Allemagne, dès qu’elle aurait procédé à la ratification régulière et complète du Traité de Versailles. Lorsqu’au mois d'octobre 1919, après la ratification du Traité par la République allemande, les Alliés examinèrent les conséquences que pourrait comporter la suppression du blocus sur les opérations entreprises en Russie, ils tombèrent unanimement d’accord que le blocus de la Russie devait être maintenu, et que, comme le pouvoir des Soviets n'avait aucun titre pour prétendre être traité comme un gouvernement, ce blocus n’avait pas besoin, pour être valable, d’être préalablement notifié aux bolchévistes. Aucun document ne définit, de façon plus claire, le point de vue des Alliés à cet égard que la note qu’ils adressèrent, le 25 octobre, aux divers Etats neutres : (« L'hostilité avouée des bolchévistes contre tous les gouvernements et le programme de révolution internationale qu’ils répandent, constituent un grave danger pour la sécurité nationale de toutes les Puissances. Tout accroissement de la force des bolchévistes

augmenterait le danger et serait contraire au désir de tous les - peuples qui cherchent à rétablir la paix et l’ordre social.

« C’est dans cet esprit que les Gouvernements alliés et associés, après la levée du blocus de l'Allemagne, n’ont pas autorisé leurs ressortissants à reprendre les relations commerciales avec la Russie bolchéviste: ces relations, en effet, ne pourraient avoir lieu que par l’entremise des chefs du Gouvernement bolchéviste, qui, disposant à leur gré des produits et ressources que leur apporterait la liberté commerciale, y puiseraient une augmentation considérable de leur force et de la tyrannie qu’ils exercent sur les populations russes. »

Dans ces conditions, les Gouvernements alliés et associés demandaient aux Gouvernements neutres de prendre immédiatement, d’accord avec eux, les mesures nécessaires pour empêcher leurs ressortissants de se livrer à tout commerce avec la Russie bolchéviste et de donner l’assurance qu'ils mettraient rigoureusement à exécution la politique arrêtée en commun. Précédemment, ils avaient pris des mesures pour empêcher la sortie, hors de la Russie, des roubles soviétiques, gagés sur le patrimoine national, ainsi que de l'or, des titres et des valeurs; cette interdiction équivalait à un blocus, puisqu'elle privait la Russie soviétique de tout moyen légal de paiement. Il est à remarquer que les motifs exposés dans la note du 25 octobre ne font nullement allusion à la nécessité de ne pas permettre aux Soviets de disposer du patrimoine national, indûment confisqué, nécessité sur laquelle la Conférence politique russe, émue des bruits qui couraient sur la levée imminente du blocus de la Russie, avait appelé l’atten-. tion des Puissances par une note du 24 juillet ; elle ne se place pas sur le terrain du droit, elle s’inspire uniquement de considérations d'ordre moral. Tuteurs du peuple russe dans la détresse, les Alliés l’encourageaient à secouer le joug qui pesait sur lui : ils aidaient simplement ce peuple à défendre ses propres intérêts et sa propre liberté contre ses ennemis et ceux de l’Europe entière.

La lourde mission qu’ils avaient assumée comportait pour eux l'obligation d'intervenir dans les affaires intérieures de

la Russie : ils s'étaient portés garants envers le peuple russe que ses droits «et ses libertés ne seraient pas mis en péril par l’arrivée au pouvoir de l’Amiral Koltchak ; si, d'autre part, ils avaient admis que les problèmes territoriaux intéressant l'ancien Empire russe ne seraient pas réglés sans le consentement de la Russie, ils ne s’en étaient pas moins réservé le droit d’exiger que l'esprit, dans lequel ces problèmes seraient résolus, ne serait pas contraire aux aspirations légitimes des populations intéressées et ils estmaient que les arrangements à intervenir devraient être soumis, en quelque sorte, à leur approbation, et, en cas de désaccord, à leur arbitrage. L’arücle 117 du Traité de Versailles (1), d’ailleurs, ne laissait point de doute sur les droits et les devoirs que les Etes s’attribuaient en la matière. | Si une politique d'ajournement leur paraissait la ee opportune, ils ne pouvaient, cependant, pas reculer indéfiniment l’heure où ils feraient connaître la façon dont ils entendaïent appliquer leurs principes. Dans sa réunion du 26 juillet, le Conseil Suprême des Alliés, pour éviter de provoquer toute susceptibilité de la part de la Russie, avait repoussé un projet de déclaration relative aux pays baltes, que Jui avait soumis la Commission compétente, et dans lequel les Puissances affirmaient «« leur intention de protéger les libertés des Gouvernements baltiques, dans le cas où un gouvernement centralisé et fort serait installé en Russie ». Le 20 août, le Conseil, pour encourager la résistance ‘des pays baltes à la pression bolchéviste, revenait sur sa décision et prescrivait la rédaction d'une déclaration sur les bases définies par la note adressée le 26 mai par les Alliés à l’Armiral Koltchak, note qui, « jusqu’à nouvel ordre, devait être considérée comme document de principe ». Si un accord. n'intervenait pas rapidement «entre Les Etats baltes ét la Rus-

(1) « L'Allemagne s'engage à reconnaître la pleine valeur de-tous les Traités ou arrangements que les Puissances Alliées et Associées passeraient avec les Etats qui se sont constités ou ‘se constitueront ‘sur tout ou partie ‘des iterritoires de l'ancien Empire de Russie, tel qu'il existait au 1° août 1914, et à reconnaître les frontières de ces Etats, telles qu'elles seront ainsi fixées. »

sie, les Puissances décideraient, en consultation et d'accord avec Ja Société des Nations ; en attendant, l'Estonie, la Lettomie et la Lituanie seraient considérées comme autonomes et comme qualifiées pour entrer en relations officielles avec les Alliés : sans reconnaître l'indépendance de ces Etats, les Puissances acceptaient de recevoir en qualité d'agents diplomatiques ou consulaires ‘officieux les :représentants des Gouvernements, qui y exerçaient le pouvoir, d'accorder à ces agents, suivant les nécessités, certains des privilèges conférés aux agents diplomatiques et consulaires, de négocier avec eux toutes les questions touchant la protection des nationaux et des intérêts de ces pays, de reconnaître Ja validité des passeports, pièces d'identité et autres documents officiels délivrés par ces Gouvernements ou par leurs agents, de reconnaître leurs pavillons de commerce, enfin, d'accorder à ces Etats et à leurs ressortissants la protection du droit international. Le Gouvernement des Etats- Unis, persistant dans ses vues antérieurement exprimées, refusait, seul, de s'associer à une démarche de ce genre. D'ailleurs, la déclaration, destinée à encourager la résistance de l’Estonie, de la Liettome et de la Lituanie contre les bolchévistes, perdait, «entre-temps, toute utilité (1) : lassés des tergiversations alliées, ces Etats entamaient en septembre des négociations directes avec les Soviets, déchinaient l'invitation des Alliés de leur ‘en soumettre le résultat avant la conclusion de ‘tout accord et se préparaient à cesser les. hostilités avec le Gouvernement des Commissaires du peuple, qui se déclarait disposé à reconnaître leur mdépendance sans conditions.

Quelque inconvénient qu'il y eût à différer indéfiniment le règlement des questions soulevées par la guerre, les Alliés maintinrent, malgré toutes les suggestions contraires, leur décision d’en ‘ajourner la solution définitive, jusqu’à ce que

{1) Le 25 septembre Îe Gouvernement britannique informait les Etats baltiques qu’il n'était pas opposé à leur reconnaissance de jure, mais qu il ne pouvait “agir à cet égard que de concert avec ses Alliés,

64 LA RECONNAISSANCE DES SOVIETS la Russie pût exprimer son opinion. C’est ainsi que, le 30 septembre 1919, le Conseil Suprême décida d’'ajourner la question des îles d’Aland, sans exclure la possibilité, au cas où les circonstances politiques qui rendraient improbable un relèvement rapide de la Russie se prolongeraient, d’examiner si, dans l'intérêt des populations, il n’y avait pas lieu de rechercher, sans la participation de la Russie, une solution définitive. |

La Commision des affaires baltiques s’était trouvée divisée sur la question de savoir s’il entrait dans sa compétence d’étudier les revendications formulées par la Finlande relativement à la Carélie orientale et au district de Petchenga l'Angleterre et les Etats-Unis, invoquant les inconvénients qu'il y aurait à retarder indéfiniment l'examen de ces affaires, observant, d’autre part, que, en reconnaissant l’indépendance de la Finlande, la Conférence de la Paix s'était déjà prononcée sur un point touchant à l’mtégrité territoriale de la Russie, insistait pour que les Puissances, par une déclaration fissent connaître leur sentiment sur ces questions et donnassent ainsi, par un règlement provisoire, au Gouvernement finlandais les indications dont il avait besoin pour assurer son développement économique ; la France, l'Italie et le Japon persistaient, comme à propos des îles d’Aland, à estimer que, tant qu'un Gouvernement régulier n’existerait pas en Russie, l'examen d'une question concernant l'intégrité territoriale de la Russie serait impossible. Le (Conseil Suprême, invité à se prononcer sur le point de savoir si la Commission devait examiner la question, décida, dans sa séance du 30 semptembre 1919, d’autoriser la Commission à étudier comment et dans quelle mesure les revendications de la Finlande tendant à obtenir une modification de la frontière finlandaise en Carélie orientale et dans le district de Petchenga pourraient recevoir satisfaction. Mais, là encore, les événements dépassèrent les Alliés et la Commission n'eut pas à étudier à nouveau la question.

Enfin, l'article 87, $ 3 du Traité de Versailles avait sti-

pulé que « les frontières de la Pologne, qui n'étaient pas

spécifiées par le Traité, seraient ultérieurement fixées par les Principales Puissances alliées et associées ». Les Alliés attachaient le plus grand prix à ne laisser la fixation de la frontière orientale de la Pologne ni à la merci des armes, ni au hasard des tractations entre le Gouvernement polonais et les Soviets. Vers la fin de 1919, lorsqu'il s’avéra de plus en plus improbable qu’un Gouvernement russe régulier s’installerait prochainement à Moscou, les Puissances conscientes de ce que la prolongation de l'incertitude de la Pologne quant à sa frontière orientale pourrait rendre précaire l’existence de cet Etat, Jugèrent indispensable de donner à l’autorité de la Pologne une assiette juridique stable. Elles procédèrent donc à un règlement provisoire de cette question, par leur déclaration du [1 décembre 1919, mais, afin de réserver formellement les droits de la Russie et afin d'empêcher la Pologne de se prévaloir indûment de cette déclaration, elles tinrent particulièrement à le faire par voie de décision unilatérale, sans s'engager envers la Pologne.

Les Alliés procédèrent, d’autre part, à la fixation # statut de l’archipel du Spitsberg et de l’île aux Ours, par le Traité signé à Paris le 9 février 1920 (1) ; le règlement de cette question, en suspens depuis bien avant la guerre, avait été préparé, en 1914, par la Conférence de Christiania sur des bases unanimement acceptées, y compris par la Russie. Ils reprirent simplement les bases de cet accord : d’ailleurs, l’article 10 du Traité plaça les droits des nationaux et des sociétés russes, déclarés égaux à ceux des ressortissants des parties contractantes, sous la protection du Gouvernement danois. Ce même article réserva l'adhésion éventuelle de la Russie, tant les Puissances estimaient que cet Etat n’aurait pas de récla-

mation à soulever contre une solution uniquement inspirée par le souci de la justice.

(1) En fait, il n'y avait aucune urgence à régler cette question, dont la | solution avait été, plusieurs fois, déjà remise. Les véritables raisons qui pous- | sèrent les Alliés à reconnaître à la Norvège la souveraineté sur l'archipel du | Spitsberg sont d'ordre politique : l'équilibre scandinave exigeait que, puisque le Danemark obtenait le Slesvig, puisque, d'autre part, la Suède avait l'espoir de se voir attribuer les îles d'Aland, la Norvège reçût une compensation territoriale.

La politique des Alliés à l'égard de la Russie, au cours de l’année 1919, était donc, comme toute politique au jour le jour, entièrement tissée d’incohérence. Tiraillés entre des tendances contradictoires, en désaccord sur les principes, gênés par des soucis de politique intérieure, aux prises avec des aspirations opposées, qu’ils avaient toutes également favorisées, ils ne surent pas se décider à temps et toutes leurs démarches eurent des conséquences contraires à leurs espoirs. Après avoir tenté d'établir la paix entre les factions, au risque de paraître trahir ceux qu’ils avaient jusque-là soutenus, ils avaient entrepris, d'eux-mêmes, la fixation du statut des Etats marginaux, pour constituer un boulevard entre les Soviets et l'Allemagne ; ensuite, gagnés à l’intervention, ils s'étaient prononcés pour Koltchak, et pour l’idée de l'intégrité territoriale de la Russie. Prenant parti tour à tour pour les Baltes et pour Koltchak, inspirant à tous des défiances par leurs tergiversations et leurs revirements, 1ls avaient subi passivement les événements, poussés, par une fatalité malicieuse, à n’intervenir pour une cause que lorsque tout effort en sa faveur était manifestement condamné. Leurs entreprises maladroites n’avaient eu pour résultat que de compromettre immédiatement ceux qu'ils désiraient soutenir : d’une part, la reconnaissance de l’ Amiral Koltchak leur avait aliéné les pays baltes, qui, voyant leurs aspirations menacées, s’étaient réconciliés avec les bolchévistes ; d’autre part, en Russie même, l’appui qu'il donnèrent officiellement au Gouvernement d'Omsk, et qui, en fait, fut insignifiant, n’eut pour effet que d’aliéner aux Alliés la sympathie de classes importantes, des intellectuels, surtout, et que de rassembler autour des Soviets les patriotes, profondément humiliés par l’appel à l'intervention étrangère.

D'ailleurs, le Gouvernement des Commissaires, dont la gravité de la situation avait renforcé l’énergie, apparaissait aux Russes comme animé de la volonté de défendre les intérêts de leur patrie, autant que tout autre Gouvernement : le 3 octobre, il avait adressé aux Alliés une note contestant à la Conférence de la Paix toute qualité pour intervenir

dans la question des îles d’Aland, question qui, à son avis, relevait uniquement de la Russie et de la Finlande. D’autre part, les réticences de l’Amiral Koltchak et du Général Dénikine en matière de politique intérieure et agraire, leur incapacité à organiser un régime démocratique, détachaient d’eux les classes ouvrières et paysannes : tous ceux qui, en Russie, étaient sincèrement attachés à l’esprit libéral, même ceux qui avaient eu à souffrir des persécutions bolchévistes, n’avaient aucune confiance dans la conversion de l’Amiral et de ses partisans, en qui ils persistaient à voir les suppôts de l’ancien régime (1). L’effort allié, si peu efficace fûüt-il, était impopulaire et dispendieux : le Gouvernement britannique faisait connaître, dans un Livre blanc, qu'il publiait le 14 août, que les opérations aériennes, navales et militaires, entreprises par les forces anglaïses en Russie, depuis l’armistice jusqu’au 31 juillet 1919, avaient coûté au Trésor la somme de 20.200.000 livres sterling. Le 28 juillet, M. Winston Churchill informait la Chambre des Communes que le Gouvernement anglais avait décidé de procéder, avant la fin de l’année, au retrait de ses troupes en Russie ; il éprouvait le besoin de justifier le débarquement qui avait eu lieu en août 1918 en invoquant la nécessité d'empêcher les Allemands de s'étendre librement en Russie, et la poursuite des opérations après l'armistice, en rappelant les obligations contractées envers les Gouvernement locaux. Lord Robert Cecil, affirmant, contrairement à nombre de ses déclarations précédentes, que - l’action entreprise en Russie n’était pas dirigée contre le bolchévisme, recommandait la conclusion d’une trêve entre les « factions qui se faisaient la guerre en Russie » ; contre celles qui refuseraient, les Puissances emploieraient toutes leurs forces économiques pour les obliger à respecter les décisions prises de concert avec les autres. L'Italie, aussi, retirait ses roupes de Mourmansk. Quant au Gouvernement des Etats-

(1) Le Livre Blanc, publié en 1921 par le Gouvernement britannique, sur Ta Russie (op. cit., pp. 71 et s.) contient des renseignements très précis au sujet des conséquences de l'intervention alliée sur l'esprit public en Russie et au sujet de l'attitude des diverses classes à l'égard de Koltchak et de Dénikine.

Unis, il répudiait toute lutte contre le bolchévisme et justifiait, devant l'opinion américaine, l’aide donnée à Koltchak, par des soucis de politique générale : « L’honneur et l'intérêt nous obligent à soutenir Dénikine et Koltchak, parce qu'à eux deux, ils retiennent les deux tiers des forces bolchévistes. L'autre tiers attaque les petits Etats nouveaux destinés à servir de tampon entre l’ Allemagne et la Russie, et qui résistent actuellement, non seulement à la propagande, mais encore à ce tiers des forces bolchévistes. Ces petits Etats seraient écrasés si les deux autres tiers des bolchévistes n'étaient pas retenus par l’Amiral Koltchak et le Général Dénikine.

« Faute de soutenir l’ Amiral Koltchak et le Général Dénikine, il eût été impossible de démobiliser, car nous aurions dû secourir les petits Etats-tampons, menacés d’écrasement, et maintenir l'équilibre dans l’Europe Centrale. Une situation périlleuse se serait établie, nous obligeant à des efforts bien supérieurs à l’aide que nous apportons à Koltchak et Dénikine. »

Aucune partie de la politique des Alliés ne donne l’impression du désarroi à un point tel que leur politique à l’égard de la Russie. Au fond, l’entreprise ayant échoué, les Puissances tentaient, par des déclarations publiques, de dissimuler et de renier les véritables mobiles de leur action et elles cherchaient à justifier leur intervention malheureuse, en lui prêtant d’autres fins que celles qu’elle avait poursuivies sans succès. Dès le mois de décembre, les Alliés se préoccupèrent de liquider cette politique : à la Conférence de Londres, le 13 décembre 1919, la France, l'Angleterre et l'Italie décidaient de ne pas contracter de nouveaux engagements en dehors de ceux déjà assumés. Quant au Japon et aux Etats-Unis qui avaient alors en Sibérie, respectivement, 30.000 et 8.000 hommes, comme leurs intérêts étaient directement mis en cause par la retraite de l’Amira! Koltchak dont les conséquences pouvaient être l’entrée de leurs propres troupes en contact avec l’armée rouge et une menace pour la Mandchourie, ils se réservaient de soutenir les forces anti-

bolchévistes de Sibérie par l'envoi de troupes, de matériel de guerre ou par l'ouverture de crédits. Les Alliés définissaient leur politique à l’égard de la Russie des Soviets non plus comme une politique d'intervention, mais comme une politique d'isolement et de blocus, destinée à hâter la fin du bolchévisme par l'épuisement. Les forces antibolchévistes conservaient la liberté de se procurer du matériel de guerre dans les pays alliés. Les Puissances avaient la faculté de laisser sur place toutes les missions politiques ou autres qu’elles entretenaient auprès des forces antibolchévistes ; elles rejetaient toute idée de convoquer une Conférence générale des représentants des Etats antibolchévistes formés sur le territoire de l’ancienne Russie pour aviser aux mesures à prendre contre les Soviets. — Enfin, elles marquaient leur conviction qu’il était de leur intérêt qu’il existât une Pologne forte et elles se déclaraient, en principe, prêtes à aider cet Etat à défendre les territoires qui lui étaient reconnus. Quant aux aspirations à l'indépendance des nationalités groupées aux frontières de la Russie, les Alliés se réservaient, selon les cas, de décider s’il y avait lieu de les soutenir, et dans quelle mesure.

L'issue de la lutte entreprise n’était plus douteuse : les forces de Youdénitch, d’abord, au cours de l’automne 1919, puis, selon un rythme de plus en plus accéléré, celles de Dénikine et de Koltchak, en janvier 1920, furent défaites. Dès le milieu du mois de novembre, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie entamaient des pourparlers de paix avec les Soviets. L'’Estonie, qui, une fois de plus, le 22 décembre, avait varnement recouru à l’aide alliée, signait avec le Gouvernement bolchéviste, malgré l’avertissement du Conseil Suprême, les préliminaires de paix du 2 janvier 1920, aux termes desquels elle s’engageait, en particulier, à ne plus tolérer sur son territoire la présence d'aucune armée étrangère. Le 2 février, elle concluait à Dorpat un Traité de paix, entré en vigueur le 15, qui réglait définitivement les rapports entre les deux pays sur la base de la reconnaissance réciproque de leur souveraineté. La brèche ainsi pratiquée dans le front baltique menaçait d’en provoquer la ruine : les Soviets adressaient à la

Lettonie, à la Lituanie, à la Pologne, des propositions de paix qu’ils appuyaient de menaces d’autant plus redoutables qu’ils étaient débarrassés de leurs ennemis intérieurs. Aussi la Pologne, que les Puissances avaient, dès le 25 septembre, dissuadée de traiter avec les Soviets, ne dissimulait-elle pas aux Alliés que, sans leur aide, elle serait obligée d’accéder aux exigences des bolchévistes. Avec ces divers événements coïncide pratiquement la fin de l'intervention étrangère. Il ne restait plus en Russie que le Gouvernement soviétique : la poursuite du blocus, par lequel les Alliés ne pouvaient espérer le renverser, présentait l'inconvénient de condamner à la famine le peuple russe et de fermer à l’Europe un important marché. Le 16 janvier 1920, le Conseil Suprême Economique des Puissances Alliées se prononça, en principe, pour la reprise du commerce avec la Russie et décida d’étudier les conditions dans lesquelles cette reprise pourrait avoir lieu : après la politique d'intervention, la politique d'isolement, confirmée, encore, le 13 décembre 1919, par la Conférence de Londres, était à son tour, abandonnée.

PE

Page 1