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L HERITAGE NEFASTE DE L EUROPE

que leur avait fait subir le tribalisme occidental, furent définitivement abandonnés. On vit que l'avenir allait appartenir aux nations séparées qui seules possédaient un sens puissant de l'unité. La disparité des races, l'esprit d'indépendance locale, le conflit entre les formes spirituelles et temporelles d'obédience, contribuèrent à rendre possible le développement de puissantes monarchies nationales et l'ambition dynastique s'empressa avec ardeur d'utiliser ces facteurs pour la réalisation de ses desseins.

Il y avait pourtant un élément de progrès dans cette nouvelle affirmation de l'esprit de tribu. La domination romaine avait détruit l'équilibre entre la loi et la liberté. Les énergies vitales des races primitives ne pouvaient pas être ainsi supprimées. Toute la riche variété de la diversité humaine pesa de tout son poids pour aider à l'éclosion de la nationalité. Afin de donner à la loi toute son autorité il fut nécessaire qu'elle jaillît de Texpérience au lieu d'être imposée comme un système dominant. Chaque nation dut parvenir à la destination commune en suivant son propre chemin sous la conduite de ses chefs particuliers. La formation des états-nations devint dès lors moralement inévitable et ce fut un élément essentiel du développement complet des capacités humaines.

Le défaut capital de cette évolution fut la cruauté et l'ignorance des barbares qui servirent à former ces états-nations. L'action fut nécessairement une œuvre de force brutale bien plus que d'intelligence. Dans les masses de la population l'instinct de conservation

donna bien vite à tout protecteur une large autorité. Quant aux chefs naturels, l'instinct de domination détermina la nature du pouvoir de l'état. Le résultat fut que l'état-nation, se dégageant lentement de l'état féodal, devint une création dynastique dans laquelle la race, base naturelle de la nationalité, joua un rôle subordonné. Rarement l'œuvre de conquête procéda en suivant une ligne strictement ethnique. La tâche première fut d'expansion géographique et de sécurité stratégique. Une fois soumises, les différentes races se confondirent graduellement avec leurs vainqueurs pour former des unités nationales distinctes dans lesquelles le sang s'efî'aça devant les traditions nationales et les diversités les plus opposées de race, de langage et de croyance religieuse se fondirent finalement dans la substance des états-nations. L'unité que ces états-nations possèdent maintenant dériva du sens de la communauté qui se développa progressivement en eux par le contact étroit, l'intérêt, les souffrances et les triomphes communs. Mais ils furent à l'origine des créations de la force exercée surtout par des dynasties dominantes sous l'action desquelles ils parvinrent dans le cours du temps à un état de conscience nationale individuelle.

Le phénomène se manifesta dans certains cas avec tant d'intensité que la volonté de la nation devint plus puissante que celle de la dynastie. C'est pourquoi cette dernière fut entièrement écartée, comme en France, ou réduite à survivre comme un simple symbole de l'unité nationale, comme en Angleterre. Ce

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n'est plus que dans un petit nombre de cas que la dynastie continue à exercer une autorité sans contrôle.

Deux instruments furent surtout employés comme moyens de formation de l'état-nation : la guerre et le mariage. L'expansion territoriale acquise par l'énergie guerrière d'une tribu conquérante sous la conduite d'un chef héréditaire fut largement aidée par l'union de ces tribus au moyen des mariages réciproques de leurs chefs et des successions, produisant ainsi une tribu dans le sein d'une tribu. De grands empires ont été constitués par le nœud du mariage comme des fleuves puissants sont formés par la confluence de plusieurs tributaires en un seul cours d'eau. La maison de Habsbourg, par exemple, doit davantage à Vénus qu'à Mars : dans le cours de son histoire, des peuples entiers éloignés les uns des autres dans l'espace et encore plus éloignés par le caractère ont été transférés sous la loi de ces maîtres étrangers par des contrats matrimoniaux. L'état-nation a rarement été gouverné par le sang non-altéré de sa propre tribu dominante. Dès ses premiers débuts, la royauté fut jusqu'à un certain point une institution internationale, une sorte de supertribu appelée à régner par le simple fait de l'hérédité, composée de personnages qui tout en étant ennemis sur les champs de bataille s'étaient alliés au pied des autels. Et malgré la dévotion des monarques au nationalisme, il a toujours existé une solidarité secrète des intérêts royaux.

Le succès à la guerre engendre toujours son propre étalon moral et le dynasticisme n'y a pas manqué. La

Rome républicaine mit son orgueil à ne jamais déchaîner une guerre injuste. Elle avait son collège de féciaux pour décider si une action militaire entreprise même contre les barbares était juste. Cette pratique découlait d'une dévotion suprême à l'idée de loi et d'un respect profond de la raison humaine, source de la loi. Les fondateurs et les constructeurs des étatsnations ne se sont pas embarrassés de pareils scrupules. Ils ont adopté la devise que la volonté du prince est la loi et qu'il n'existe aucune autre loi au-dessus de cette volonté. Les états-nations et en vérité presque tous les autres états ont souscrit à ce principe, toute la question étant de savoir qui en réalité détient l'autorité du prince.

Le « Souverain » quel qu'il soit, sans loi qui l'oblige, attribut abstrait du maître appelé a Souveraineté », a été généralement accepté comme la substance de l'état et sa puissance a été conçue comme devant être, ainsi que le fut réellement celle du prince absolu, tout à fait illimitée. Depuis que la chrétienté a été abolie et que le régime de la tribu a prévalu, un pouvoir sans limite a été reconnu et est reconnu dans le droit public de l'Europe comme le fondement de l'état.

La question fondamentale posée par la Grande Guerre est celle-ci : cette répudiation ouverte de l'humanisme au profit de la tribu peut elle durer ? Est-il vrai qu'un souverain — tout souverain, fût-il la totalité de ce qu'on appelle le « peuple-souverain » — possède le droit d'affirmer une autorité sans limite

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OU même une autorité limitée seulement par l'extension de son pouvoir ? N'existe-t-il pas une loi pour la conduite des états, écrite ou non écrite, à laquelle tous les souverains seraient requis d'obéir, une loi ne faisant aucun cas de la source théorique ou de l'étendue actuelle de leur pouvoir? S'il existe une pareille loi, reconnue ou non reconnue, la conception de la souveraineté considérée dans sa nature absolue et illimitée est évidemment fausse.

Ce fut Machiavel qui exposa la théorie de Tétat-tribu et les méthodes propres à assurer son développement. En cela il n'a rien inventé, mais a simplement formulé en termes définis les principes que des monarques heureux mettaient déjà en pratique. « Le Prince n, déclare Villari, « a eu une action plus directe sur la vie réelle qu'aucun autre livre au monde et une part plus large dans l'émancipation de l'Europe depuis le moyen âge. » Il serait plus exact de dire que l'œuvre de Machiavel écrite en 1513 et publiée en 1532 fut l'expression parfaite d'une émancipation de vieilles contraintes morales. L'idéalisme chrétien du moyen âge avait déjà en grande partie disparu. Les anciennes bases de l'obligation avaient été balayées» Les hommes, pour leur sécurité, tournaient leurs regards vers l'état-nation bien plus que vers la solidarité de la chrétienté ; et l'état, comme le proclama l'évangile de Machiavel, consista dans le contrôle absolu et irresponsable exercé par un homme qui personnifierait son unité, sa force, son autorité.

Ainsi commença le monde moderne. Les conceptions de la loi romaine, surtout celles d'imperium et de majestas furent enpartie ressuscitées pour le soutien dés dynasties royales au cours de ces luttes avec les restes de la féodalité qui aboutirent au développement des monarchies nationales ; mais elles avaient perdu leur caractère universel. La chrétienté ellemême cessa d'être œcuménique. Il survécut tout au plus une camaraderie traditionnelle et une sorte de fraternité entre rois qui ne fut virtuellement rien de plus qu'un simple code d'étiquette formelle.

Avec la dissolution de l'organisation féodale et l'ascension des monarchies nationales disparut ce sens de l'obligation mutuelle qui sous le régime féodal avait établi un lien moral entre les différents ordres de la société. Ce qui resta, ce fut la conception nue de la « souveraineté » considérée comme d'origine divine, prérogative de gouvernement personnel absolue, illimitée, indivisible, charte de sa dynastie pour poursuivre son œuvre d'agrandissement de prépondérance et de gloire sans égards pour aucune considération de race, de raison ou de religion.

Etant donnée une pareille conception de la nature de l'état, tout le système des relations internationales fut nécessairement basé sur la forcé militaire. Accidentellement, les coutumes, mais presque toujours l'expression du pouvoir supérieur ou d'une convenance temporaire, appuyée par des alliances passagères et des conventions imposées par la force, fournirent les seules règles qui furent généralement re-

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connues. Jusqu'au moment où Grotius invoqua le motif moral, où les traités de Westphalie reconnurent les droits de jure de la souveraineté territoriale, il n'y eut parmi les nations européennes pas le moindre semblant d'un droit public qu'une jurisprudence put reconnaître. Mais même après la paix de Westphalie, la soi-disant « loi des nations » consista tout au plus en une acceptation théorique de Tégalité des droits des souverains autonomes, chacun d'eux pouvant exercer pleinement sa volonté sans intervention aucune dans les limites de ses domaines propres. Elle laissa sans discussion à chaque souverain la prérogative d'imposer une religion à ses sujets, de les taxer, de les armer et de faire la guerre avec leurs forces unies pour son avantage particulier. En effet, la paix de Westphalie, en consacrant le caractère absolu de principautés minuscules, permit à plus de trois cent soixante souverains indépendants de se livrer librement au jeu sanguinaire de la guerre en vue du pillage ou de la conquête. Laissés tous libres de se détruire les uns les autres ils furent ainsi autorisés par le droit public à chercher fortune avec une entière autonomie par les moyens de la guerre et de la diplomatie. La souveraineté définie comme le « pouvoir suprême i indépendant de tout principe de droit fut conçue comme étant l'essence véritable de l'état. Il ne resta plus qu'à découvrir par le jeu de la force quel pouvoir était en réalité suprême.

Lorsque, au moment de son réveil moral, TEurope de la dernière partie du xvm* siècle et du commen-

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cément du xix», commença à penser par elle-même — ou tout au moins à suivre la pensée de Locke, de Montesquieu, de Rousseau, de Kant et de tous ceux qui cherchèrent à trouver les véritables fondements de l'état dans la conception d'un droit basé sur la nature et les nécessités des hommes plutôt que sur le pouvoir dynastique — TEurope se trouva sous le cauchemar de ce sinistre héritage.

Sans une convulsion violente qui ébranla toute l'Europe jusque dans ses fondations il était impossible de le rejeter. Dans le Contrat social, Rousseau avait simplement transféré l'idée de souveraineté du monarque au peuple sans altérer essentiellement son caractère. C'était encore le « pouvoir suprême », la chose « absolue, indivisible, perpétuelle », comme avait dit Je m Bodin cherchant à donner à la royauté un piédestal philosophique. Inhérent au peuple, c'était encore la personnification de tous les pouvoirs publics, et la volonté générale indépendante de ses qualités morales était pour chaque état séparé la source illimitée et irresponsable du droit.

Pas un seul instant pendant toute la période révolutionnaire la souveraineté ne cessa d'être considérée comme le pouvoir suprême illimité. Le funeste héritage de l'Europe demeura essentiellement inchangé. Monarchie et démocratie ont indistinctement considéré la souveraineté simplement comme le « pouvoir suprême », un pouvoir suprême « absolu, indivisible et perpétuel ». Et c'est ainsi qu'il se dresse dans les re cueils du droit des nations. Autant de souverainetés,

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autant d'autocrates absolus. Uniques sources de la loi, comment seraient-ils soumis à la loi ? Comme il n'y a pas une seule loi qu'elles ne puissent mettre de côté, puisque toute loi n'est que leur création, les nations souveraines sont irresponsables et n'ont pas plus de rapport avec le droit moral ou le tort moral que tant d'animaux sauvages qui cherchent à satisfaire leurs appétits. Le droit de faire la guerre à volonté sans avoir à en répondre à personne, telle fut et telle est encore la doctrine acceptée de la vieille Europe et qui ne fit que s'affirmer de nouveau en 1914.

Ceci ne signifie pas que cette doctrine n'ait jamais été combattue. Il y a plus de trois cents ans un juriste aujourd'hui presque oublié, tout en reconnaissant la souveraineté comme le fondement de l'état, la définit comme un attribut, non du peuple en tant que masse inorganisée, mais d'un « corps politique » organisé pour l'avancement de la justice, tirant son autorité comme entité morale des droits de ses membres constituants qu'il est organisé pour protéger contre le tort et par conséquent investi de par sa nature intime de droits et d'obligations mutuelles.

Nous avons là le portrait non d'un autocrate irresponsable revêtu du pouvoir suprême, mais d'un membre responsable d'une famille de nations, préparé, pour s'unir aux autres membres de cette famille en étendant sur la terre entière le règne du droit et de la justice, mais par-dessus tout obligé par la nature intime et le but de son autorité de se conduire dans tous ses rapports, au dehors et au dedans, en

accord complet avec les principes dont dérive son autorité en tant qu'organe de justice. Fondé sur ces droits innés des personnes, et existant pour leur protection, l'état ainsi conçu ne peut s'arroger aucun droit souverain de conquête, quelle que puisse être sa puissance. La seule autorité qu'il puisse invoquer est celle de défendre les droits et les intérêts ainsi confiés à sa garde. En tant qu'entité morale — et Althusius a enseigné qu'un état fondé sur des droits est nécessairement une entité morale — il doit être prêt à appliquer les principes de la justice et de l'équité dans ses rapports avec les autres états.

Ainsi comprise, la souveraineté n'est pas simplement un nom du pouvoir suprême. Elle est un droit inhérent à un groupe libre et indépendant d'êtres humains, possédant un territoire déterminé, de former et de maintenir un gouvernement. Réduite à ses termes les plus simples, elle est le droit d'une communauté libre de pourvoir à ses propres règlements et de maintenir son existence. Tout ce qui est nécessaire à cette fin et rien de plus est inclus dans cette conception de l'état. Ce n'est que d'une manière incidente qu'il appartient à la catégorie de la puissance. Dans ses attributs essentiels il appartient à la catégorie du droit.

Si cette conception de la souveraineté était généralement acceptée^, la justice et l'équité ne s'arrêteraient pas à la frontière d'une nation. Le droit de guerre existerait, mais il ne serait pas, comme l'admet la vieille Europe, un droit virtuellement sans limite.

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Dans cette conception il n'y a place ni pour des peuples assujettis d*une manière permanente, ni pour une domination du monde, ni pour des projets légaux de conquête. Guerre signifierait punition des délinquants à la loi des nations, suppression de l'anarchie et du brigandage, résistance aux ambitions du conquérant.

Mais la vieille Europe n'a jamais été disposée à donner ce sens à la souveraineté. C'était impossible tant qu'elle s'identifiait avec la légitimité royale. Ce principe triompha il y a cent ans au Congrès de Vienne qui lutta pour neutraliser les efiets de la révolution française en mettant fin pour toujours à la souveraineté du peuple. Puis vint l'efïort pour établir solidement l'Europe sur les principes d'absolutisme en écrasant toutes les aspirations constitutionnelles. Pour cet objet le droit de guerre illimité était indispensable, car sans intervention armée des souverains alliés la tâche était impossible. La Légitimité devait être partout soutenue par la Sainte Alliance. Partout où un état adoptait une constitution, les Puissances s'étaient engagées à la Conférence de Troppau « à ramener l'état coupable dans le sein de l'Alliance, par la force des armes si besoin en était ».

Ainsi parut écrit dans le droit public de l'Europe le droit illimité d'un état souverain de faire la guerre pour toute raison lui paraissant suffisante ou même sans raison du tout. Tel était l'héritage impie que même les démocraties modernes ont reçu de l'absolutisme. Ayant droit à toutes les prérogatives de la souveraineté

comprise historiquement, elles n'ont pas répudié l'héritage. Et ainsi elles ont tacitement accepté le principe funeste des despotismes contre les iniquités desquels elles se sont révoltées et dont elles luttaient pour rejeter la pernicieuse influence.

Dans l'appel lancé pour la première Conférence de La Haye « toutes les questions ayant trait aux relations politiques des états » furent expressément exclues des délibérations de la Conférence. Dans cette première Conférence comme dans la seconde, des règles furent formulées sur la manière de conduire la guerre sur terre et sur mer, mais nulle part n'apparurent aucunes règles au sujet des causes et des conditions légales ou illégales, justes ou injustes de la déclaration de guerre. Une des plus hautes autorités sur la question dit:

« Théoriquement le droit international devrait déterminer les causes pour lesquelles la guerre peut être justement entreprise ; en d'autres termes, il devrait rechercher aussi clairement que la loi civile ce qui constitue un dommage pour lequel un remède peut être demandé à la loi. Il pourrait aussi raisonnablement décourager toute velléité de commettre un dommage en investissant de droits spéciaux tout état demandant réparation et en frappant l'auteur du dommage d'incapacités spéciales.

En fait, cependant, il ne fait rien de ce genre. La raison n'en est pas seulement l'absence de moyens, en dehors de la guerre elle-même, susceptibles d'assurer le respect de pareilles règles, moyens qui s'appliqueraient également aux règlements concernant la ma-

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Dière de conduire la guerre qui ont été explicitement formulés. La vraie raison, c'est qu'aucun état souverain ne s'est soucié de prendre l'engagement de n'entreprendre la guerre que dans des conditions qui, en harmonie avec ses propres principes de législation, seraient considérées comme justes. « Aussi, les deux partis dans chaque guerre sont considérés comme se trouvant dans une position identique et par conséquent possédant des droits égaux. » L'agresseur et sa victime, la force triomphante et l'innocence sans défense sont honorés d'une manière égale par le droit public de l'Europe dans Tétat où il est maintenant, et ce droit a été tacitement accepté par toute la « famille des nations » I

C'est sur ce droit illimité de recourir à la guerre et surTirresponsabilité générale dans les relations internationales qui en est la conséquence, que repose l'idée de neutralité. Et cependant, la neutralité est, historiquement, un immense pas en avant dans la voie du progrès, si nous la comparons avec la doctrine de Machiavel qu'il ne faut négliger aucune occasion de profit se présentant à propos des querelles d'autrui. Dans chaque guerre, déclare Machiavel, un côté ou l'autre doit vaincre. La sagesse pour un prince intelligent est de se joindre au moment propice au vainqueur probable afin de pouvoir partager avec lui le butin de la victoire.

La doctrine moderne de la neutralité qui considère la guerre comme un mal que l'on peut éviter est sans doute une amélioration de la doctrine de Machiavel,

car au lieu d'élargir les possibilités de conflit elle vise à les diminuer. Elle s'inspire surtout cependant de cette considération que c'est le droit d'une nation d'éviter la contamination d'un mal dont la puissance neutre n'est ni cause ni responsable. Tant que les belligérants auxquels est abandonné le privilège de mutuelle destruction — souvent d'ailleurs avec des moyens inégaux — ne lèsent pas trop les neutres par leurs opérations, de grandes puissances peuvent être justifiées de rester muettes et immobiles pendant que des états faibles sont écrasés et que les lois de la guerre qu'elles ont elles-mêmes aidé à établir sont violées.

D'un point de vue purement moral cette attitude peut paraître étrange de la part d'un membre de la « famille des nations », mais il faut tenir compte que c'est une famille d'une espèce particulière. Dans cette famille, en effet, chaque membre est considéré par consentement tacite remplir tout son devoir en veillant à ses propres intérêts. Les gouvernements sont dans chaque cas responsables envers leurs peuples de la sécurité et du bien-être de la nation et ne peuvent par conséquent agir avec toute la liberté d'une personne privée. Ils ne peuvent pas plonger soudain leur peuple dans une guerre sans que les intérêts nationaux soient enjeu. Jusqu'à ce qu'il existe une meilleure organisation des relations internationales, cet état de choses doit continuer ; mais on s'aperçoit vite que si l'on veut éviter le naufrage de la civilisation, on doit chercher à réaliser une organisation meilleure.

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Avant d'essayer de trouver une base pour la revision des relations internationales il est nécessaire de considérer combien les intérêts nationaux sont étroitement associés à la guerre. Pendant longtemps tous les intérêts de l'état furent regardés comme les intérêts personnels du Souverain. Tous les territoires de l'état étaient ses territoires. Toute propriété de la nation était sa propriété dont ses sujets avaient seulement l'usufruit. Les personnes mêmes et leurs vies étaient à sa merci, étant à tous égards ses sujets.

Aujourd'hui, si l'identité du souverain se trouve changée, la conception de la souveraineté reste intacte. Le peuple, à la place du Souverain, revendique le droit à la succession de toutes les prérogatives royales. Les intérêts de la nation sont devenus ses intérêts et tout appel au patriotisme repose sur cette notion. Le pouvoir, le profit et la gloire de l'état lui sont représentés comme étant siens. Même là où elle n'a pas entièrement remplacé le monarque, la nation est convaincue qu'elle est devenue son associée et les peuples se considèrent comme des actionnaires dans la vaste entreprise d'expansion nationale. Même le mendiant de la rue est convaincu que ce pays est son pays, et bien qu'affamé et en haillons il est fier de son droit de propriété !

C'est donc le territoire, l'industrie, le commerce et le prestige de la nation qui sont maintenant en question. Le gouvernement, même celui du peuple^ ne se borne plus à un rôle purement protecteur. Il entre dans toutes sortes d'affaires, possède des che-

mins de fer, des lignes de paquebots, des manufactures, est mêlé à tout ce qui touche à la vie et à la prospérité du peuple. L'état est devenu un organe de la société économique autant que politique. L'état moderne est en fait une corporation commerciale énorme et autonome, le trust le plus monstrueux et le plus dédaigneux de la loi. Visant au contrôle des marchés étrangers et des sources de matières premières partout où elles existent, il en arrive à considérer les autres nations comme des rivales. Et ces vastes entités économiques, les yeux fixés sur le gain, jouissent non seulement du commandement des armées et des flottes, d'une entière liberté qui ne se trouve limitée par aucune restriction légale, mais aussi d'une immense richesse concentrée telle que jamais les rois et les empereurs du passé n'en eurent à leur disposition. Quels que puissent être, d'un point de vue interne et social, les mérites ou les défauts de l'extension des fonctions de l'état, ils sont littéralement hérissés de possibilités de guerre et lorsque des nations modernes la font, il ne s'agit plus d'une aventure dynastique, mais d'une guerre nationale. Disposant de la force et des ressources de tout un peuple et agissant soi-disant pour ses intérêts, ces grandes corporations économiques sont préparées pour l'agression aussi bien que pour la défense. S'ils étaient soumis aux lois qui régissent les règlements des intérêts privés dans leurs propres frontières, en conformité avec les principes qu'ils appliquent chez eux, ces champions cuirassés et armés du commerce ne

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seraient peut-être pas dangereux pour la paix du monde. Mais ils ne sont pas soumis à ces lois et ne se reconnaissent pas contraints de leur obéir. Héritiers par tradition des anciens droits revendiqués par la souveraineté absolue, pourvus de forces militaires sur terre et sur mer, ils s'engagent dans une lutte pour la suprématie qu'ils ne toléreraient pas un instant dans les limites de leur propre juridiction. Une organisation analogue viendrait-elle à se former dans leurs frontières, adoptant comme principes d'action les privilèges revendiqués par les états souverains, qu'elle serait, immédiatement considérée comme hors la loi et impitoyablement supprimée.

Ceci ne s'applique à aucune nation en particulier, toutes étant plus ou moins responsables. Ce qui est condamné ici comme essentiellement antisocial et anarchique, c'est l'indifférence de ces grandes corporations économiques nationales pour leurs droits réciproques et surtout l'absence dans la loi des nations comme elle est aujourd'hui conçue, de règles acceptées pareilles à celles dont le respect est imposé par l'autorité de ces mêmes états aux moindres des éléments qui constituent le monde des affaires.

Si la civilisation doit durer, si les nations ne sont pas destinées à devenir des brigands privilégiés sur terre et des pirates sur mer, cette partie de la loi des nations doit être revisée non seulement en ce qui concerne les règles de la guerre, mais aussi en ce qui concerne celles de la paix.

Autant qu'une nation est une entité commerciale,

elle devrait être régie dans ses rapports avec les autres nations par les mêmes principes que les états civilisés appliquent aux affaires dans leurs propres frontières. Mais le droit international n'a pas encore atteint ce degré de complet développement où cela doit être reconnu. Il est encore sous l'influence des coutumes héritées du passé, de la fiction funeste d'une prérogative souveraine absolue. La chrétienté se trouva impuissante par son organisation à contenir les Huns et les Tartares. De même nous découvrons aujourd'hui que la civilisation n'est pas encore parvenue à une organisation suffisante pour contenir leurs modernes succeisseurs. Tant que les affaires internationales seront régies par une conception absolue de la souveraineté et soutenues par la force militaire, il n'y aura aucune perspective de paix ou d'équité sur la terre.

N'entreprenons pas de parler ici de remèdes, mais comprenons d'abord la nature de la situation. Nous n'essaierons pas davantage de dispenser le blâme, ce qui ne conduirait qu'à une amère controverse. Si le mal gît dans le système, c'est donc qu'il faut changer le système. Il sera toujours temps de chercher comment il faut le changer et de prononcer des condamnations d'espèces quand nous connaîtrons la nature du changement nécessaire et quand nous saurons qui pourrait refuser de contribuer à l'effectuer.

Il n'y a aucun doute que nous avons tous chéri des illusions. Essayons donc de les dissiper.

Nous avons admis que, d'une manière plus ou moins mystérieuse, le progrès est inhérent à la société; qu'il

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est nécessairement produit par des lois naturelles; que la simple durée du temps suffit à nous mener à la perfection; enfin, que plus la civilisation vieillit plus elle tend vers la sagesse. Confiant dans ces généralités dépourvues de bases, nous avons oublié dans notre optimisme que nous avons des devoirs à remplir, des renonciations à consentir, des sacrifices à offrir si l'état ou la soi-disant société des états est appelée à prospérer. Nous avons pris l'habitude de considérer l'état comme une source de profits personnels qui ne nous demande en retour qu'une contribution minime. Nous lui avons demandé des choses exhorbitantes comme des enfants indisciplinés en extorquent aux parents trop faibles. Nous avons voulu de meilleurs salaires, de meilleurs prix pour nos marchandises, plus de facilités commerciales, de meilleures conditions d'existence, des écoles, des livres gratuits, des terrains de jeux, enfin des mesures publiques de toute espèce aux frais de l'état. Afin d'obtenir ces profits, on a voulu que l'état devînt omnipotent, qu'il cherchât à augmenter ses ressources en dépouillant les riches au dedans et en exploitant ou même en conquérant des territoires étrangers arrachés à d'autres peuples. On pensait qu'il lui serait ainsi plus facile de satisfaire ses désirs et que son pouvoir accru ferait de lui le dispensateur du bonheur. Lorsque, pour réaliser cet objet des armées et des flottes ont été nécessaires il fut presque toujours facile de les obtenir, car l'état, pouvoir souverain, ne peut-il pas faire tout ce qui est nécessaire à ses

propres intérêts? Les consciences furent ainsi calmées.

Cette tendance des états modernes et la révélation soudaine de sa signification ont été récemment exprimées avec force par un écrivain :

« Encore quelques importunités, encore quelques menaces et un système que nous attendions allait enfin apparaître qui nous rendrait tous heureux malgré nous. C'est alors qu'un beau matin, au mois d'août, nous eûmes un rude réveil. Nous reçûmes de l'état un message conçu dans un langage que nous n'avions encore jamais entendu. « Je vous requiers », disait l'état, « de mettre vos biens et vos existences à mon service. Maintenant, et pour un certain temps à l'avenir, je ne donne rien et je demande tout. Armezvous pour ma défense. Donnez-moi vos fils. Que votre volonté soit qu'ils meurent pour moi. Rendez-moi ce que vous me devez. Mon tour est « venu ».

C'est ainsi que l'Europe est maintenant sommée d'acquitter la dette que sa théorie de l'état et de la toutepuissance de l'état lui a méritée.

Nous avons aussi mis une confiance aveugle dans le développement de l'évolution sociale. L'industrialisme et le commerce, avons-nous cru, amèneront une ère nouvelle, devant laquelle le militarisme, relique hideuse des vieux régimes disparaîtra. Bientôt, il ne sera plus nécessaire de se battre. Lorsque le monde entier s'adonnera à l'industrie, comme il est en train de le faire, les guerres cesseront. Le commerce sera le ciment qui unira les nations en créant une solidarité parfaite des intérêts.

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Mais la guerre actuelle a jeté une lumière nouvelle sur les relations du militarisme et de l'industrie. Il y a quarante ans, Herbert Spencer, avec son penchant si prononcé pour les généralisations brillantes s'imagina que l'ère du militarisme serait bientôt remplacée par l'âge de l'industrialisme universel. Il décrivit leurs formes de gouvernement opposées, les conditions de la transition progressive et le triomphe final de l'industrie sur l'état de guerre. Mais que voyons-nous maintenant? Le militarisme a-t-il diminué avec le développement de l'industrie? N'est-il pas simplement devenu plus titanique et plus démoniaque avec l'aide même de cette industrie, à un tel point que la guerre s'est avérée le problème le plus prodigieux du machinisme moderne?

Ne voyons-nous pas maintenant le militarisme absorber entièrement l'industrie, monopoliser toutes ses ressources, l'organiser et la commander?

Et pourquoi cela ? Parce que l'état en tant que corporation commerciale emploie la force militaire comme agent d'avant-garde, luttant pour la maîtrise des marchés et des sources de matières premières, ainsi que pour la domination des peuples nouveaux qui doivent alimenter et faire mouvoir l'horrible machinerie de la guerre.

Cette condition du monde est la conséquence logique de la théorie héritée de l'état. On commence maintenant à reconnaître ce fait et l'on a beaucoup parlé récemment de l'impérialisme et de la démocratie ; on a même affirmé que la simple et seule forme

interne du gouvernement est responsable de la situation internationale de TEurope. Mais ce n'est pas la forme, c'est Fesprit, ce sont surtout les postulats du gouvernement qui sont fautifs. Si les démocraties peuvent agir selon leur « bon plaisir », si le simple pouvoir des majorités doit gouverner sans contrainte, s'il n'y a pas de principes d'action suprêmes et sacrés, en quoi une souveraineté multiple es-telle supérieure à une autocratie personnelle ? Si les convoitises particulières d'un peuple sont soutenues par les prétentions de l'absolutisme dans les affaires internationales, la démocratie elle-même devient impériale sans même accepter les principes d'équité qui ont parfois conféré une certaine dignité à l'idée impériale. En vérité, l'ennemi le plus dangereux de la paix et de la justice que l'on puisse concevoir serait un groupe de démocraties rivales, folles de désirs inassouvis.

S'il doit y avoir une Europe nouvelle, ce sont moins de nouvelles formes d'organisation qu'un nouveau principe d'action qu'elle doit rechercher. Elle doit renoncer complètement à son funeste héritage. Elle doit reconstruire sa théorie de l'état en tant qu'entité autonome absolue. Si l'état continue à être une corporation d'affaires, comme ce sera probablement, en un certain sens, le cas, il doit alors abandonner la conception de la souveraineté en tant que droit illimité d'agir à sa guise sous prétexte d'intérêts nationaux et de nécessité. Il doit consentir à être régi

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par des principes moraux. Il ne doit pas demander quelque chose pour rien, il ne doit pas faire de son pouvoir la mesure de son action, il ne doit pas placer ses intérêts au-dessus de ses obligations. Ses intérêts, il peut les défendre, certes, les discuter, il peut profiter des avantages de sa situation commerciale pour les faire justement triompher ; mais il ne peut pas menacer la vie ou s'emparer des biens de ses voisins, ou leur imposer par la force ses conditions. Il peut offrir ses produits, proclamer leur excellence, fixer son prix, acheter et vendre partout où il y trouve son avantage ; mais il ne peut pas placer une mitrailleuse au milieu de la rue comme moyen de persuader son concurrent.

Personne ne peut se livrer à une enquête impartiale et approfondie sur les causes du conflit européen actuel sans voir que leurs racines sont profondément enfoncées dans le terrain de la rivalité commerciale. Sous les antagonismes politiques apparents se trouvent les aspirations économiques qui les ont produits. A la lumière de l'histoire nous ne pouvons plus accepter la doctrine que l'industrialisme et le commercialisme remplaceront automatiquement le militarisme par le simple jeu du développement naturel de l'évolution. Au contraire, nous voyons que le militarisme d'un côté, l'industrie et le commerce de l'autre, sont maintenant associés plutôt qu'antagonistes. Ce sont des modes d'activité différents, mais étroitement unis, de la politique moderne d'affaires comme elle est condaite par l'état. S'il n'y

avait pas de problèmes économiques en jeu, le conflit des nationalités prendrait bientôt fin. Les guerres modernes furent à l'origine des guerres économiques. Les armées et les flottes modernes ne sont pas maintenues dans le simple but de tuer impitoyablement ou de couvrir les gouvernements de gloire. Elles sont d'abord des gardiens armés des avantages économiques déjà acquis. Elles sont aussi des agents d'exécution de futures déprédations, organisés progressivement pour des fins soi-disant innocentes et, le moment favorable venu, expédiés en toute hâte pour accomplir l'agression.

Les malentendus internationaux sont promptement dissipés quand il existe une volonté d'arriver à un arrangement. Mais il n'y a aucune défense possible en dehors de la résistance armée contre toute politique délibérément dirigée vers l'expansion du commerce national par la mainmise sur de nouveaux territoires, l'accroissement de la population, les indemnités de guerre, l'établissement de stations de charbon, les monopoles commerciaux, la maîtrise des marchés et des sources de matières premières, la conquête de privilèges avantageux au moyen de conventions arrachées par la force.

Nous devons donc abandonner définitivement la thèse que l'industrialisme est essentiellement pacifique et doit un jour dissoudre autocratiquement les armées et les flottes et mettre fin à la guerre. Au contraire, les armées et les flottes modernes sont le résultat de la concurrence commerciale et leur exis-

l'héritage néfaste de L'EUROPE 33

tence se trouve justifiée aux yeux de ceux qui soutiennent qu'il y a des intérêts nationaux à défendre ou des avantages à conquérir.

Aussi longtemps qu'une seule grande nation conservera son néfaste héritage et persistera à employer ses armées et ses flottes agressivement comme facteur actif de son commerce national ; aussi longtemps que les nations achèteront, vendront, échangeront, négocieront avec l'appui des baïonnettes, des armées et des flottes défensives seront nécessaires et la bataille pour la civilisation devra continuer.

Si étrange que cela puisse paraître, ce ne sont pas les nations les plus pauvres, mais au contraire les plus riches dans lesquelles le mécontentement est le plus profond et le plus répandu. Ce sont les grandes puissances qui sont les plus portées à la guerre, les mieux préparées à la faire. La raison n'en est pas difficile à discerner. Plus un état est grand, plus vastes sont ses ambitions. Il serait facile à cinq ou six grandes puissances d'assurer la paix permanente du monde et, ce qui est plus important, de garantir le respect de justes lois par toutes les nations. Mais malheureusement, les gouvernements se croyant contraints eux-mêmes d'augmenter les ressources de l'état ne trouvent la limite de leurs ambitions que dans leur puissance d'action qui est grande.

Autrefois, tout l'avenir du monde s'est virtuellement trouvé dans les mains d'un petit nombre d'hommes qui ne furent pas tous des monarques, mais des chefs

acceptés de la pensée et de Tactivité publiques dans leurs pays respectifs.

Un pareil état de choses est probablement appelé à se reproduire à l'avenir de moins en moins. Bien moins fréquemment qu'autrefois il appartiendra à des individualités de fixer les destinées des nations. Et c'est pour la nouvelle Europe un augure important. Quelques hommes seulement et dans un temps limité ont conçu et dirigé la politique qui a, pa^ exemple, créé l'empire britannique. Comme dit l'historien Seely : « Nous avons conquis la moitié du monde dans une crise de distraction. » Et le peuple britannique ne fut jamais consulté, pas plus que le* peuple allemand dans les deux moments critiques de son existence. D'ailleurs, dans le passé, les peuples furent très rarement consultés au sujet des destinée^ nationales. Mais ce temps est passé pour toujours. Dorénavant, aucun peuple intelligent ne sera conduit aux boucheries d'une guerre agressive sans être consulté. C'est la première différence qui distinguera la nouvelle Europe de Tancienne. Une fois consultés, ne demanderont-ils pas avec une véhémence croissante pourquoi les nations ne peuvent pas conduire leur affaires comme l'état exige généralement que les affaire privées soient conduites, d'après des règles raisonnables de procédure ? Bien des réponses négatives seront sans doute données, car les gouvernements sont attachés à leurs traditions. Mais il y aura cependant une revision générale de la conception héritée de la nature de l'état et une compréhension du fait que la

l'héritage néfaste de L'EUROPE 35

domination du monde n'est la prérogative d'aucune nation. Les états, comme les individus, doivent admettre leurs responsabilités réciproques, se soumettre à l'obligation d'obéir à des lois justes et égales pour tous et prendre leur place respective dans la société des états dans un esprit de loyauté envers la civilisation considérée comme un idéal humain et non exclusivement national.

Nécessité d'une organisation internationale. — La conception kantienne de TEtat, — La conception hégélienne de l'absolutisme. — Le droit international existe.

Malgré, ou pour mieux dire à cause de ce néfaste héritage de la conception absolue de l'état et des relations entre états, les hommes de pensée réfléchie ont consacré leur attention aux idées qui devront prévaloir lorsque au cours de révolution progressive ou à un moment critique de rajustement social l'occasion d'une amélioration peut se présenter.

Au seuil de ce problème cependant se dresse une question préalable : jusqu'à quel point la pensée et le dessein de l'homme peuvent-ils affecter des fins aussi vastes que l'organisation sociale, politique et internationale ? Si nous en jugeons par le passé, nous serons peut-être amenés à conclure que les théories pures ont, somme toute, une influence presque nulle sur l'action globale de l'humanité et que cette action est presque universellement déterminée par les instincts aveugles et les appétits irrésistibles des hommes plutôt que par la raison. Il en résulte qu'il est inutile d'attendre que

quoi que ce soit d'important au point de vue national se produise simplement parce que cela est raisonnable ou que les affaires internationales cessent d'être plus déraisonnables qu'elles l'ont été dans le passé.

S'il ne se produisait pas des changements importants dans les unités humaines qui forment les populations de ce que nous appelons les nations civilisées du monde, cette perspective sans espoir pourrait être justifiée. Mais, en fait, un changement radical s'est produit dans les dernières décades. Ce changement consiste en une conscience commune toujours plus élargie en ce qui concerne les affaires nationales et internationales. Les événements importants du monde, présentés partout aux masses en termes généralement intelligibles, jusque dans chacun des foyers innombrables de l'humanité, ont éveillé comme elle ne l'avait jamais été jusqu'ici l'intelligence de l'homme. Dans les plus humbles régions de la .vie les hommes discutent maintenant de difficiles questions de jurisprudence et de diplomatie à la lumière d'événements sensationnels d'une portée mondiale et ils se demandent entre eux : Que va devenir la civilisation ? Périra-t-elle dans le conflit des intérêts nationaux ou entrera-t-elle dans une ère nouvelle de développement?

Justice, paix, coopération, culture, semblent mises en danger par les antagonismes nationaux. Ce sont cependant des aspirations que toutes les nations font profession d'entretenir. Comment les réaliser ? Par une organisation intelligente, sans doute, mais d'une

nature plus profonde et sur une plus large échelle qu'on ne l'a jamais tenté jusqu'à présent. Et cette organisation ne pourra pas s'arrêter aux frontières nationales ; elle devra comprendre la famille entière des hommes.

Le caractère tragique du conflit mondial actuel a fortement stimulé la pensée dans cette direction, mais aucun plan d'organisation internationale n'a cependant été proposé qui ait rencontré une approbation universelle par son caractère apparemment pratique. Il est facile d'esquisser une constitution internationale basée sur le principe de la fédération. Mais tous les projets de ce genre, dès qu'il s'agit de les appliquer, se heurtent aux prétentions de la souveraineté absolue et au parti pris des gouvernements de ne rien céder de leurs prérogatives.

Avant qu'il y ait aucun progrès réel dans la réalisation de l'harmonie des intérêts nationaux, il sera nécessaire de réexaminer à la lumière du savoir et de l'expérience modernes la nature véritable de l'état, et, par une mise au point des opinions à ce sujet, préparer la voie à un changement dans l'attitude des nations les unes envers les autres.

Le moment présent paraît singulièrement propice à une réflexion de ce genre, car dans le drame sanglant qui se déroule sous nos yeux nous assistons en fait à la démonstration de l'impossibilité absolue de réaliser aucun des idéals internationaux si les nations , devenues des corporations économiques, doivent lut-

ter les unes contre les autres pour la possession de la terre en partant de cette supposition qu'un pouvoir militaire supérieur est la source de Tautorité légitime.

Si cette idée n'est qu'un legs historique parvenu jusqu'à nous à travers l'acceptation tacite de prétentions dépourvues de fondement, nous pouvons très bien l'abandonner comme un symbole d'un âge révolu de révolution sociale. Mais le cas est plus complexe. Nous constatons, en effet, que tous les idéals internationaux sont ouvertement récusés et répudiés. On nous dit que, correctement conçu, l'état est incapable de compromis ; que c'est un véhicule de l'autorité et de la culture qui ne peut pas, même le voulût-il, refuser d'exécuter sa mission élevée d'expansion et de transformation.

La vérité est que ce différend entre les théories opposées de l'état n'est pas encore vidé. Quelle est la fin de l'état? Existe~t-il pour l'individu, comme le soutient la démocratie, ou au contraire l'individu existe-t-il pour l'état, comme l'affirme l'absolutisme ?

Sous l'objet apparent des questions internationales gît un problème philosophique sur la solution duquel on est loin d'être d'accord.

Philosophiquement les types de conceptions opposées sur la nature de l'état ne peuvent être mieux illustrées que parla comparaison des théories de Kant et de Hegel, la première célébrant la liberté, le développement et la responsabilité de l'individu, la se-

conde le pouvoir, la gloire et la divinité de l'état (1).

A la fin du xviii* siècle l'idée du droit de propriété dynastique s'éclipsait déjà. Le mouvement révolutionnaire commencé en Amérique, continué en France et en Europe exigeait une reconstruction de l'idée de gouvernement. Les prétentions de l'absolutisme royal furent alors attaquées comme elles ne Pavaient encore jamais été. Puis suivit un effort de reconstruction et plus que tout autre penseur de cette génération, Emmanuel Kant essaya de montrer qu'il existe un fondement philosophique véritable de l'existence et de l'autorité de l'état considéré comme une institution humaine.

C'est Kant qui marque le mieux la transition vers la pensée moderne proprement dite, non seulement parce qu'il vécut dans la période de révolte contre l'absolutisme, mais à cause de la place qu'il assigne à l'homme comme facteur de l'histoire. Dans son esprit, le grand besoin de l'homme est la liberté. Toutes les forces de l'humanité sont encloses dans les possibilités de l'individu. Le grand problème de la société est de favoriser la libre activité des facultés humaines. Personne avant lui n'avait si pleinement réalisé la dignité inhérente à la personnalité, ou poussé si fortement à la dégager du mécanisme du

(1) J'ai choisi Kant et Hegel comme champions respectifs des droits de l'homme et des droits de l'état, afin de montrer que même dans la philosophie allemande la pensée la plus profonde et la plus rigoureuse fonde l'autorité des pouvoirs publics sur les droits de la personnalité et non sur le dogme de la prérogative divine.

développement dynamique. L'autorité qui doit gouverner les personnes, pense-t-il, ne doit pas venir du dehors, c'est-à-dire delà nature ou de l'état. La raison de Tétat doit être trouvée dans la nature de Tiiomme en tant qu'être libre, doué de raison et responsable. La personnalité n'est pas un moyen. Elle est une fin en elle-même et ne doit par conséquent pas être traitée comme une simple chose ou réduite à la condition de créature, d'instrument ou de victime de la force arbitraire.

Le gouvernement doit être organisé pour le service humain, non pour le service d'une classe au détriment d'une autre classe, mais pour celui delà société dans son ensemble. Il doit sans doute être territorial et par conséquent circonscrit, dans sa juridiction ; c'est-à-dire qu'il peut y avoir, qu'il doit y avoir en fait plusieurs gouvernements, mais ayant tous le même objet. L'état dans son sens propre est une structure d'ordre moral, création de la raison consciente, ayant pour fin l'édification d'un soutien externe des droits humains, une défense du dehors d'un principe intérieur. Il doit être soigneusement distingué de la société qui est un phénomène naturel. Dans sa perfection, l'état serait l'harmonie extérieure des activités résultant de la liberté personnelle.

Le rôle du gouvernement doit donc être d'écarter les obstacles à la liberté qui sont l'amour du pouvoir, de la gloire et du lucre, tous motifs engendrés par les instincts naturels que Thomme partage avec les animaux.

Une telle conception semble à première vue non seulement cosmopolite, mais antinationale. Cosmopolite, elle l'est certainement et contient la possibilité d'une réalisation ultérieure de l'idée d'une véritable société d'états. Mais elle n'est pas antinationale dans le sens de négation de la valeur et de la nécessité de la nation. Son objet est l'extension de l'ordre local jusqu'à un point oii il devienne Tordre général en concevant l'état de manière à permettre sa coopération avec les autres états, soit par fédération ou par tout autre moyen de corrélation afin d'assurer l'harmonie universelle et par conséquent la paix permanente.

Mais, pour atteindre ce résultat Kant soutient que la « sainte et inviolable loi de la raison » doit triompher des impulsions naturelles de l'homme non par la force militaire — car liberté et violence sont incompatibles — mais par une évolution graduelle de l'humanité au moyen de l'action de l'intelligence rationnelle.

Voilà donc, sans aucun doute, une conception de l'état qui rend possible l'internationalisme sans détruire le nationalisme. Mais nous ne trouvons dans Kant que le commencement d'une philosophie politique complète, pour cette raison qu'il n'avait vu nulle part mise effectivement en pratique son idée de la personnalité considérée comme base de l'organisation politique. Il n'avait pas assisté au développement du constitutionalisme. Il avait vu cependant que c'était sur les droits inhérents à l'individu que l'état devrait

IDKALS INTERNATIONAUX 43

être fondé si le dispotisme deyait être un jour aboli. Mais il s'était rendu compte aussi de cette vérité plus profonde que des droits sans obligations ne sauraient subsister : c'est pourquoi il fit du devoir la pierre angulaire de l'édifice — devoir envers l'état et devoir envers tout le genre humain.

Pendant que la conception kantienne de l'état faisait son chemin partout dans le monde, sa patrie fut en proie à l'invasion, subjugée par la conquête, et le nouvel impérialisme napoléonien courba toute l'Europe continentale sous sa domination. Fichte appliqua la conception kantienne du devoir aux destinées malheureuses de l'état prussien, car une solide doctrine nationaliste était devenue la nécessité de Theure. Mais ce fut Hegel qui, déterminé après la libération à tout systématiser fit de l'état le sanctuaire intime de l'absolu.

Au cosmopolitanisme de Kant fut substitué une théorie de Tétat qui le proclama un organe d'action divine, identifia le patriotisme avec la religion et rendit les nationalités séparées aussi distantes pour des fins d'entente rationnelle que les planètes du système solaire.

Pour Hegel l'individu n'est rien en lui-même. Tout ce qu'il contient de personnalité morale est l'œuvre de l'état. Il est vrai que dans ses écrits Hegel com« mence par l'examen de la conscience personnelle considérée comme fait fondamental à la manière de Kant. Mais dans le développement complet de sa philosophie, après s'être donné la tâche de glorifier l'état, il

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fait de lui l'unique véhicule au moyen duquel l'absolu atteint l'humanité. Par état, d'ailleurs, il entend toujours l'état prussien — l'état prussien comme l'a fait remarquer Haym, tel qu'il existait en 1821, au moment où Hegel écrivait.

Mais c'était là un corollaire nécessaire de la conception hégélienne de l'histoire en tant que raison immanente. Il était oiseux, pensait-il, de parler de ce que l'état « devait être ». Incarnation de l'absolu, il est ce qu'il est et ne peut être autrement qu'il n'est. Il a raison en tout ce qu'il fait. Tous changements sont des actes divins. L'individu doit recevoir ses ordres de l'état parce que, seul, il a le droit de commander. L'état étant une personnification de l'absolu, il est fou d'essayer de faire des constitutions comme si nous avions un droit quelconque de choisir. Les parlements ne sont que des corps médiateurs qui doivent recevoir toutes leurs directions du maître permanent afin d'enseigner aux masses comment elles doivent exécuter ces ordres. L'état est un organisme dans lequel chaque partie constituante est assujettie à la volonté du tout. Mais comme cette unité ne saurait être trouvée dans la société en tant que tout, on doit la chercher dans la volonté d'une personnalité dominante, le monarque, par lequel parle l'absolu. Ainsi le philosophe finit en flagorneur, couronnant son système par le dogme du droit divin et finissant par la plate adulation d'un roi notoirement nul et réactionnaire.

Evidemment, si tous les états sont comme ceci — j'entends par ceci une théorie de l'état dans l'abs-

trait — il ne peut y avoir aucune limitation quant aux fins du monarque. Il est absolu et tous les états sont absolus. En l'absence de loi autre que leur volonté il n'y a aucune place pour une chose telle que le droit international. Comme l'omnipotence de l'état comprend le droit illimité de faire la guerre selon la volonté du souverain, il ne saurait exister de paix permanente. Une pareille condition est un « rêve vide ». C'est par la guerre que l'absolu poursuit l'œuvre de l'histoire.

Après avoir été quelque temps sous le charme de la spéculation hégélienne, les philosophes, il y a quelques décades, abandonnèrent presque unanimement l'absolutisme et poussèrent le cri : « Revenons à Kant ! » Dans la philosophie de Tétat cependant Hegel exerce encore une influence, en Allemagne. La peinture de l'état, pouvoir dominant subsistant par lui-même sert bien les desseins de l'ambition impériale. Religion, guerre et projets de domination paraissent mis d'accord par l'affirmation que l'individu existe pour l'état et que l'état n'est pas fondé sur les droits de l'individu.

Depuis lors nous assistons à une lutte entre ces deux conceptions opposées et de l'issue de ce conflit dépendra l'avenir des relations internationales dans le monde. Si, comme l'affirme la théorie de Kant, la loi est une formule de justice et d'équité résultant d'un consensus de besoins sociaux interprétés à la lumière de la raison dont l'état est une expression, alors il y a une loi pour les états aussi bien que pour les individus.

Si, au contraire, la loi est le décret souverain, émanant d'une volonté dominante ne faisant cas d'aucune limitation, il ne saurait y avoir, dans cette alternative, de loi pour les états jusqu'à ce qu'une volonté supérieure ait été établie au-dessus d'eux.

Les deux idées ont été appliquées dans le développement des états modernes. Quelques-uns ont suivi la théorie absolutiste même dans leur organisation intérieure. Dans ces états l'autorité sans restriction émane d'un supérieur, d'un maître ou d'une classe gouvernante. Dans les autres l'autorité tire son origine des membres constituants de l'état sous des formes définies de limitation dans lesquelles des freins contre les prétentions de la souveraineté absolue sont incorporés dans la structure même du gouvernement. Il n'y a que ces derniers états qui soient véritablement constitutionnels. Ils sont par leur naiure intime des créations de la loi. Ils reconnaissent le fait que toute autorité légitime, quelle qu'elle soit, existant dans le monde, dérive de droits à la justice antérieurs à toute législation et inhérents à la personnalité. Une fois toutes les ressources de la sophistique épuisées pour essayer de faire dériver les droits du pouvoir — c'est-à-dire de prouver que la force est le droit — nous sommes obligés de revenir à Kant et d'admettre que la personnalité humaine est, comme telle, une source de droits à la justice et à l'équité. Sinon, nous devons confesser que le juste et l'injuste ne sont que des distinctions purement

imaginaires et que la science du droit n'est qu'un système d'idées purement machinales.

On a dit que tous les hommes peuvent avoir des a intérêts », mais qu'aucun n'a de « droits » jusqu'à ce que le gouvernement les lui ait accordés par un acte de législation. Dans un certain sens purement technique cela peut être exact, mais dans un sens largement humain ce n'est pas vrai. Si c'était vrai il se rait absurde de combattre pour les droits d'un autre homme. Mais tout le progrès que le monde a accompli, tout ce qui distingue la civilisation de la barbarie, jaillit du sens du devoir de quelqu'un, c'est-à-dire simplement de la reconnaissance par un homme des droits d'un autre homme. Et ceci est aussi vrai qu'on le nie ou qu'on l'admette.

Certainement ces droits inhérents n'appartiennent pas à des êtres humains dans un état isolé et nonsocial, car des hommes n'ont jamais existé dans un état non-social. Tous les hommes sont membres d'une série et membres d'un groupe et c'est dans ces relations qu'ils reconnaissent leurs droits à la justice et à l'équité, droits qui ne varient pas, qu^ils soient reconnus ou non.

Ainsi l'idée de loi est une partie du bagage mental de chaque être capable de réflexion. Dire comme Hegel — ou comme Austin et tous les juristes positivistes — qu'il n'y a et ne peut y avoir de loi internationale parce qu'il n'y a pas de souverain international pour la décréter, c'est définir la loi simplement par un accident et non par sa nature essentielle, c'est-

à-dire par ce fait que les lois ont quelquefois été publiées, mais certainement pas d'une manière générale sous forme de décrets souverains.

Il est singulier de voir cette idée traîner encore. Un disciple moderne de Hegel, par exemple, raisonne ainsi :

« Tout le droit international repose sur ce principe que les traités doivent être observés. Mais derrière cela il y a le fait net des Puissances individuellement séparées et chacune absolue dans son domaine limité. De sorte que, au fond, toute l'élaboration des règles et des coutumes internationales n'est en somme qu'un accord de volontés séparées et non l'expression d'une seule et unique volonté générale. »

Et il aperçoit là une raison pourquoi les ligues et les fédérations ne sauraient posséder la qualité législative, oubliant ce fait que dans tous les états constitutionnels modernes chacune des lois de chaque corps législatif n'est que le résultat d'un accord de volontés séparées exprimées par les votes des législateurs. Mais si les volontés séparées d'un congrès ou d'un parlement peuvent formuler une loi, pourquoi des états séparés et indépendants ne pourraientils eux aussi formuler une loi pour la direction de leur propre conduite ? Et s'étant engagés à observer cette loi — loi, dans son sens le plus parfait — ne seront-ils pas liés par elle ?

Il y a, il faut l'admettre, une distinction ineffaçable entre la nature d'un état, même d'un état constitutionnel et celle d'un être humain. L'état est le gar-

dien des droits et des intérêts privés. Il agit pour ses commettants comme un dépositaire. Il est comme une « arche de sauvetage » à laquelle les communautés humaines ont confié la garde de leurs vies et de leurs trésors sur les eaux troublées d'un monde inconnu. « C'est le véhicule qui porte toute la valeur de la vie dans un monde de forces hostiles. Dans le monde le droit ne peut triompher que par la force. » C'est pourquoi l'état doit être fort. Pour être fort il doit être armé, tandis que l'individu placé sous la protection de l'état u'a pas besoin d'être armé. Sinon comment pourrait-il accomplir son devoir sacré ?

Tout ceci est vrai et d'une importance capitale ; mais ce raisonnement, tout en justifiant la possession de la force par l'état, montre clairement que cette force n'est pas une fin en elle-même, mais simplement un moyen, un instrument pour la protection des droits et des intérêts confiés à sa garde. La fin de l'état n'est donc pas l'agression, le profit ou le pouvoir, mais la justice. La raison majeure de l'existence d'un gouvernement est que chaque citoyen devra être protégé dans ses droits. C'est ce qui distingue l'état des autres formes d'associations humaines. Sa fonction est principalement protective. C'est sur ce fondement que reposent toutes ses prérogatives spéciales et particulières. La raison de son autorité est limitée par la raison de son existence. La société a des fonctions multiples, mais elles peuvent être normalement abandonnées à l'entreprise individuelle ou collective, dans l'état, qui peut être sans elles

un « corps politique » complet et parfait. D'un autre côté, ces fonctions peuvent être en partie, même sur une grande échelle, retenues et accomplies par l'état, mais elles ne sont pas nécessaires à son existence. Elles modifient toutefois son caractère. Lorsque l'état, en plus de sa fonction protectrice assume celles de l'industrie, des transports et du commerce, comme le fait quelquefois l'état moderne il subit une transformation radicale. En lui se manifeste alors une corporation commerciale, un rival et un concurrent dans le monde des affaires.

Mais ce qu'il est très important de considérer, c'est que tandis que cette extension de ses fonctions altère profondément le caractère de l'état elle ne lui confère aucune autorité nouvelle. Elle multiplie et étend ses intérêts, mais elle ne rend en aucune manière l'état absolu et ne l'investit d'un droit illimité de commander. L'exercice d'un simple négoce ne saurait être regardé comme source de souveraineté absolue.

Par conséquent, pour des états constitutionnels, c'est-à-dire pour des gouvernements fondés sur la protection des droits de l'homme et non sur un droit supra-humain à l'autorité — comme le droit divin du monarque — il n'existe aucun fondement logique pour la revendication de droits souverains dans le sens absolutiste. Ces états sont libres et indépendants, mais il3 ne représentent pas la volonté de puissance. Ils représentent et personnifient la volonté de justice et les principes de justice constituent, ipso facto la loi de leur action. Pour eux, tout ce qui viole la justice est syno-

nyme d'usurpation. Ils peuvent commettre des actes d'injustice, les explitjuer, les excuser ; mais ils ne sauraient logiquement les justifier. En tant qu'organe de justice l'état excède ses prérogatives lorsqu'il est injuste.

Ceci implique sans le moindre doute que !le droit international existe par lui-même. Pour les états constitutionnels il existe en dehors des coutumes et des conventions et serait certainement leur loi, si coutumes et conventions n'avaient jamais existé, car ses principes sont conformes à leur fin propre et à leur structure.

Méconnaître ces principes dans leur conduite équivaudrait pour eux à se dénaturer eux-mêmes.

Ecrit ou non écrit le droit international est accepté par tous les états constitutionnels comme les liant. Par certains, comme les Etats-Unis, il est expressément déclaré faire partie du droit du pays. Son acceptation devrait être la condition de la reconnaissance d'un gouvernement, car une communauté d'hommes qui n'admet pas son existence ne saurait constituer un état dans aucun sens admissible. Elle peut être un agrégat de facto de forces, mais en tant que pure personnification de la volonté de pouvoir et non de la volonté de justice elle choit au-dessous de la notion d'état et ne constitue qu'une bande de pillards et d'outlans qui mérite la proscription et doit se voir refuser une place dans la société des états.

En pratique, les règles d'espèces du droit interna-

tional sont établies par un consentement général. Elles sont quelquefois tirées de la coutume. D'autres fois elles sont définies sous forme de conventions. Mais on admet que ces règles sont simplement partielles et constituent un effort et un essai pour expi;j^ mer dans des formules définies ce que demandent ï justice et l'équité. A ce point de vue le droit international est comparable à la science. De même en effet que l'homme de science est engagé dans un effort continu pour découvrir et énoncer la vérité, ainsi le juriste et l'homme d'état, s'ils le sont réellement, cherchent avec persistance à formuler les exigences de la justice. Dans les deux cas il se peut que les formules auxquelles on arrive soient vraiment incomplètes ; mais la justice comme la vérité n'est pas une simple création de l'esprit. Elle est un objet de recherche et de découverte. La découverte faite et acceptée devient obligatoire bien que nous n'en ayons peut-être qu'une connaissance encore incomplète.

C'est pourquoi c'est un véritable solécisme de dire que le droit international est « détruit » ou « nonexistant » parce qu'il est quelquefois violé. Jamais on ne pourra le détruire. Il continuera à s'affirmer à nouveau. Comme après une période d'anarchie civile l'ordre public et l'autorité de l'état apparaissent plus nécessaires que jamais, de même le droit international, après une orgie de violence et d'atrocité, fait appel avec une force nouvelle à la raison humaine comme à quelque chose possédant un titre évident à notre respect et à notre obéissance.

Quoique violé criminellement, c'est une erreur de supposer que le droit international a été entièrement dédaigné, au cours du grand conflit européen. 11 a été au contraire reconnu et invoqué comme il ne l'avait jamais été auparavant dans l'histoire de ITiumanité. Jamais dans aucune guerre antérieure de pareils eflforts n'avaient été tentés par les belligérants pour justifier leur propre conduite et pour prouver que leurs ennemis ont ouvertement méconnu les principes de justice aussi bien que les règles purement techniques de la guerre. Les volumineux livres blancs, rouges, jaunes et autres publiés par les gouvernements sont des témoignages éloquents de l'autorité du droit international qu'ils accusent constamment leurs ennemis de violer et auquel ils déclarent faire appel comme à un corpus de règles qui doivent être obéies. En somme, l'approbation ou la désapprobation de leurs actes paf les nations neutres repose presque uniquement sur le caractère concluant de la véracité de ces accusations et le poids de la condamnation publique correspond à l'importance de la faute qui résulte d'une méconnaissance intentionnelle des principes de justice. N'est-il donc pas vulgaire de parler du droit international comme d'une chose de peu d'importance et surtout de le traiter comme s'il n'avait aucun droit au titre de loi obligatoire sous prétexte quïl n'a pas une sanctionexterne immédiate ? Il a pourtant indubitablement une sanction suprême. S'il était généralement méconnu, cela signifierait la ruine complète de la civilisation. Si, d un autre côté,

il était généralement obéi, si toutes les grandes puissances, pour ne pas parler des petites, cherchaient avec soin à respecter dans leurs relations réciproques les principes dont elles se réclament, qu'elles essaient d'imposer dans leurs juridictions propres et qu'elles demandent aux autres gouvernements d'observer à leur égard, l'univers apparaîtrait comme un monde nouveau.

N'est-il donc pas oiseux de prétendre que le droit international est dépourvu de sanction quand Tobéissance ou la désobéissance à ses préceptes entraînent de si importantes conséquences pour l'humanité ? Dans la condition présente du monde, la pluie tombe également sur le juste et sur l'injuste et sous l'empire même d'une simple législation civile il arrive souvent que les victimes d'une agression non provoquée souffrent tandis que les coupables échappent à la punition que doit leur infliger l'état : de ce fait, nous ne nions pourtant pas l'existence de cette loi. D'ailleurs on ne peut pas dire non plus qu'aucune espèce de pénalité n'est attachée à la violation de la loi des nations. En général, en dehors de ses conséquences directes de ressentiment et d'hostilité de la part de la nation lésée, elle entraîne une réprobation générale de rhumanité. Et, en fait, les pénalités infligées pour les violations du droit international sont dans chaque cas bien plus proportionnées et bien plus effectives qu'on ne se l'imagine souvent. La perpétration d'une injustice par un état sur un autre atteint invariablement son propre droit civique et détruit

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dans le corps politique lui-même des valeurs bien plus précieuses que celles qui peuvent être acquises par une guerre injuste. « Un état », a-t-il été dit avec raison, « ne peut causer à un autre état un dommage, qui ne soit aussi un dommage égal ou même supérieur envers lui-même. » Considérés historiquement il y a peu de projets d'agression internationale qui n'aient entraîné de terribles impôts et bien que deâ états respectueux du droit aient été souvent victimes d'infâmes attentats, c'est un fait prouvé par la statis" tique que beaucoup d'états petits et inoffensifs comme la Suisse et la Hollande demandent à leurs sujets des impôts moins élevés et empruntent de l'argent à des taux d'intérêt plus bas que les puissances impériales qui ont de temps à autre essayé de subjuguer leurs voisins, provoquant ainsi des mesures de représailles et de vengeance qui épuisent les populations et pèsent lourdement sur les dettes publiques. Le coût des ar*mées et des flottes énormes et le coût encore plus lourd des jeunes existences offertes en sacrifice à l'orgueil et à la convoitise nationales — n'est-ce pas là une pénalité de la méconnaissance d'une loi vivante gravée dans la raison et dans la conscience de l'homme ? Qu'est-ce donc que la loi sinon cette notion d'une loi intime par laquelle un être réalise la véritable fin de son existence ? Notre définition en peut varier avec le temps, car sa perception plus ou moins nette dépend du développement de notre intelligence. Mais elle ne dépend pas de notre volonté I Elle est inhérente à notre être. Elle se manifeste par notre raison.

Elle est confirmée par notre expérience. Il y a une loi des nations comme il y a une loi de la vie individuelle, que nous avons seulement en partie découverte, parce que nous n'avons pas cherché le plus élevé de tous les biens, mais seulement le plus élevé d'un nombre limité de biens. Mais la nature ne prévoit que l'universel. Par conséquent tant que toutes les nations ou même quelques nations insistent sur un droit d'expansion territoriale au détriment d'autres nations ; tant qu'elles manquent de reconnaître que, quelles que soient leur taille et leur force, elles sont toutes des membres égaux en droit d'une même communauté ; tant qu'elles prétendront que leur volonté est la loi — la guerre sera la ratio ultima et sa préparation la suprême sagesse de la prévoyance politique.

S'il est impossible d'avoir confiance dans des ligues pacifiques, encore moins convient-il de confier nos destinées à une ligue ayant pour but d'imposer la paix si elle doit être composée de puissances qui auraient elles-mêmes besoin d'être placées en tutelle. La seule ligue dans laquelle on pourrait véritablement avoir confiance pour imposer la paix serait une ligue composée exclusivement d'états disposés à reconnaître les obligations du droit international et décidés à s'engager volontairement à le protéger et à lui obéir.

Mais pour parler franchement, la paix n'est pas en elle-même un idéal humain. Tant qu'elle laisse sans

solution le problème de la justice, ce n'est même pas une aspiration désirable. Elle peut même répugner aux sentiments moraux d'une conscience éclairée. Elle sera désirable seulement au moment où elle sera concomitante du bien social réalisé, car elle n'est dans aucun sens une fin en elle-même. Pourtant il ne faudrait pas rejeter le mot comme représentant une pure négation, et signifiant simplement l'absence de conflit. La paix sur la terre signifierait la libération des facultés humaines pour les achèvements les plus élevés et les plus nobles dont la nature humaine soit capable. Cela signifierait une efflorescence splendide de l'art, de la littérature, de la religion, — la culture, en un mot, et dans son meilleur sens, c'est-à-dire le déploiement spontané de toutes les forces de la personnalité.

Et quand nous considérons ce que doit faire un état absolutiste pour réprimer la spontanéité humaine, détruire le sens de la personnalité et rendre ses propres 'dogmes définitifs nous voyons quel cauchemar angoissant ce peut-être pour la civilisation. Si la tendance à monopoliser et à canaliser pour ses fins propres toutes les énergies humaines ne soufi"rait aucune contrainte, nous aurions éventuellement un art officiel, une science officielle, une littérature officielle qui seraient comme des menottes de fer pour l'esprit humain.

Ces choses, étant humaines, sont essentiellement cosmopolites et se développent le mieux là oii les rapports internationaux sont les moins restreints. Si,

comme le prétend la théorie absolutiste de l'état, uil gouvernement particulier personnifiait réellement Tabsolu intime, source et moule de toute existence intelligente, comme le voudrait Hegel, aurait-il même alors le droit de dicter quelle langue sera employée, quels arts seront encouragés, quelles formes ils prendront et quelles fins ils serviront ? Quelle vue étroite c'est donc que d'affirmer que toute culture purement nationale est une culture universelle ou qu'elle a un droit de s'imposer à des peuples récalcitrants qui possèdent déjà une culture propre ! Une telle affirmation n'est pas seulement antiphilosophique ; elle est contraire à l'histoire. « La culture n'est pas et ne peut jamais être une qualité inhérente particulière à une nation ou à une langue déterminées. C'est l'héritage de toute la race humaine, l'héritage chéri, accru, et transmis d'une génération à l'autre, d'un coin de la terre à l'autre. Les langages humains sont les vaisseaux qui renferment la culture. Aucun langage n'a été dès son origine un langage de culture et aucun n'est incapable de le devenir à la fin. » La culture, dans son vrai sens, ne saurait faire l'objet d'un monopole national. C'est une aff'aire de l'âme humaine et tout véhicule de répression contre lequel l'âme est en révolte est voué à la défaite ; sinon, c'est la culture elle-même qui périra dans la lutte.

C'est ici que parlent avec des voix auxquelles On ne peut imposer silence et des prières qui doivent être entendues, les nationalités supprimées, les peuples entiers massacrés, déracinés et contraints de

servir les desseins égoïstes de dynasties dominantes. Il est inutile de parler de paix tant que ces énormités existent. Comment des peuples qui par le pouvoir militaire et une supériorité purement numérique ont écrasé des races sujettes et par la menace de l'épée défendent l'usage de langues maternelles et le culte des souvenirs historiques, comment ces peuples peuvent-ils parler sérieusement de culture supérieure ? C'est seulement par son pouvoir de persistance dans des conditions de liberté parfaite que la supériorité d'une forme de culture peut se justifier, car c'est pour chaque nation Tobjet le plus élevé qui convient le mieux à ses facultés d'achèvement ; et lorsqu'un dynaste dépouille par la violence une race sujette de son patrimoine spirituel il renverse et détruit l'enchaînement par lequel se développe toute vraie culture. Il n'y a aucun peuple au monde qui ne résisterait si ce traitement lui était infligé.

Donc un peuple ne saurait être apte à faire partie de la société internationale ou capable de réaliser son propre développement normal en tant qu'état, avant d'être prêt à reconnaître les droits de la personnalité. Lorsque des races mélangées composent la population et que la nationalité est identifiée avec la race dominante il ne peut y avoir aucune unité nationale, parce «^qu'il n'y a aucun esprit de coopération. Cependant l'expérience a démontré en Suisse et aux Etats-Unis que des races différentes peuvent coexister dans la même nation sans perdre la moindre parcelle de leur liberté personnelle et qu'elles peuvent coopérer en-

semble à rorganisation de la liberté. Beaucoup de nations peuvent n'être pas encore mûres pour ce haut développement de la nationalité et les conflits de ségrégation et de domination de races peuvent encore continuer ; mais l'obstacle à l'harmonie ne procède pas de la nature essentielle de l'état. Il consiste plutôt dans Tarrét de l'évolution politique à un moment où la véritable condition de l'état n'a pas encore été réalisée. Car une nation purement organisée pour le pouvoir, la conquête, la domination du monde et non pas pour la justice, n'est pas encore un état dans le sens propre du mot, mais une survivance antisociale et anarchique du despotisme primitif.

La réalisation complète des idéals internationaux doit donc attendre une évolution politique plus avancée. Mais ces idéals ne dépendent pas entièrement de la pensée purement spéculative. Ils sont étroitement mêlés à l'expérience pratique. Ils acquièrent des forces nouvelles à chaque nouvelle désillusion sur la valeur et Tutilité des projets de conquêtes et des efforts faits pour assurer la prospérité sociale par la force militaire. Par conséquent, ce sont des réalités existantes que nous avons à considérer. Pas plus que l'ancienne, la nouvelle Europe ne sera une pure construction spéculative. Elle prend dès maintenant sa forme matérielle devant nos yeux. Elle est forgée et façonnée dans la fumée, la flamme et la torture de la bataille. Elle sera déterminée non seulement parce que les hommes aiment et désirent, mais aussi parce qu'ils haïssent et par ce devant quoi ils reculent d'horreur.

Son cri de guerre est : « Plus jamais ! Plus jamais ! » Les trônes peuvent être renversés ou ils peuvent durer ; mais de l'angoisse, de la désillusion et de l'évanouissement de rêves radieux, la nouvelle Europe sortira châtiée, reconstituée, rachetée.

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