CHAPITRE III L'IMPÉRIALISME ÉCONOMIQUE
Raisons économiques des guerres modernes. — Statistiques : rimpérialisme et la guerre. — Le partage de la Pologne. — La rivalité commerciale cause de la guerre actuelle. — La déclaration de principes de l'Entente. — L'attitude allemande : « l'Empire Allemand » du prince de Bulow ; la « Grande Allemagne » de Otto Richard Tannenberg.
Dans la discussion des questions internationales, c'est une méprise assez commune que d'insister sur l'organisation politique en négligeant les faits et les aspirations économiques. Il est évident que, si toutes les nations vivaient sous un régime véritablement constitutionnel et étaient disposées à appliquer les principes des états constitutionnels dans leurs rapports réciproques, il ne serait pas difficile d'établir une organisation du monde avec un code établi deloisi une cour arbitrale de justice et peut-être un conseil de conciliation pour proposer des moyens de résoudre les différends s'élevant à propos d'un conflit de politiques nationales. Mais une pareille organisation ne pourrait prévoir qu'un jeu d'institutions. Elle n'atteindrait pas les motifs nationaux qui font mouvoir le monde.
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Parmi les causes de conflit les plus difficiles à contrôler se trouvent les raisons économiques. Ce sont elJes qui exercent maintenant les influences les plus décisives dans la détermination des ambitions des nations qui ne sont pas des corps purement politiques, mais des corporations économiques cherchant à acquérir et à posséder les ressources du monde. Considéré de ce point de vue, le but extérieur de l'existence nationale est l'activité réalisatrice plutôt que la justice. L'état vise non seulement à la protection des droits, mais aussi à Taccroissement du pouvoir. Tant que l'emploi de la force militaire comme auxiliaire de l'industrie et du commerce semblera aux grandes puissances plus avantageux qu'une coopération paisible dans l'utilisation des ressources du globe, la guerre apparaîtra une méthode naturelle, justifiable pour certains, de développement national.
L'impérialisme moderne est, en fait, guidé bien plus par des motifs économiques que par des causes politiques. Politiquement, l'impérialisme n'est qu'un simple intérêt dynastique. Economiquement son rôle consiste à démontrer que l'expansion territoriale et une domination étendue sont dans l'intérêt du peuple. Dans cette démonstration on abuse de deux manières de la confiance du peuple : en eff'et, pendant que quelques intérêts d'ordre spécial peuvent profiter d'une politique impérialiste, l'individu moyen n'est rendu ni plus riche ni plus heureux par les triomphes impériaux. Et s'il l'était, ce serait encore un acte criminel que d'induire un peuple en association dans
une politique de pillage sous le prétexte que des avantages qu'il ne saurait se procurer par ses moyens personnels peuvent être obtenus pour lui par le pouvoir de l'état. Lorsqu'un gouvernement s'embarque dans une politique d'agression impérialiste, il dit virtuellement à la nation : « Fournissez-nous le pouvoir nécessaire et nous conquerrons pour vous des avantages nouveaux dont vous aurez tous votre part. Un peuple ainsi abusé devient ainsi victime non seulement de la déception, mais de la corruption. En devenant actionnaire dans une opération en participation dont l'objet est un gain illicite, il fournit le capital nécessaire à une entreprise de pillage pour découvrir à la fin qu'il est exclus du partage des bénéfices même lorsque ceux-ci sont obtenus par voie de conquête et d'annexion. Il se trouve au contraire écrasé par le fardeau de la dette publique, appauvri par l'abandon de ses aff'aires, attristé par la perte de ses fils tués ou mutilés dans la bataille. C'est à bon droit qu'on peut douter si, quand l'équilibre est rétabli, l'individu moyen dans une nation victorieuse s'est somme toute appréciablement enrichi du fait de l'agression impérialiste. De nouveaux territoires ont pu être gagnés, de nouveaux accroissements ont pu être offerts à la masse de .la population, un contrôle politique plus large peut avoir été assuré, mais rarement, pour ne pas dire jamais, la somme de bonheur aura été accrue. Pour tous les peuples civilisés, la pensée d'une guerre agressive dans un but de gain, comportant forcément toutes espèces de crimes — vol, meurtre.
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viol, sacrilège — révolte la conscience et est odieuse à l'intelligence ; mais en réalité, les aspirations impérialistes ne sont jamais présentées à Tesprit d'une manière aussi répugnante. Elles sont invariablement dissimulées pour la grande masse du peuple sous un masque de prétextes vertueux. Une soi-disant défense contre une invasion projetée, la nécessité de mettre fin à une injustice historique, la réalisation de « frontières naturelles » l'unification de peuples divisés, la restauration de nationalités supprimées, l'extension des bénéfices d'une culture supérieure à des races inférieures — telles sont les raisons mises en avant dans les proclamations publiques et les apologies diplomatiques des projets d'agressions, tandis que les avantages matériels sont représentés comme des conséquences secondaires de ces nobles buts.
Il serait naturellement déraisonnable de nier que les aspirations longtemps comprimées ou un désir de réaliser l'égalité des privilèges avec d'autres nations ne soient parfaitement légitimes, comme, par exemple, l'unification de l'Allemagne et de l'Italie, ou la décision de mettre fin à une exclusion de marchés ou de routes maritimes monopolisés par la force. Dans des cas où des peuples entiers ont été ainsi rendus économiquement dépendants il peut y avoir sans doute de justes raisons de demander des changements ; mais en somme c*e sont là surtout sujets de négociation et de transaction selon de légitimes méthodes commerciales plutôt que de déploiement de force militaire. Dans le pa^sé, le recours à la violence pour la réalisation des
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fins nationales non seulement a été habituel, mais il a paru découler, comme un corollaire logique de la théorie absolutiste de l'état. Si cette théorie doit être encore maintenue, il faut accepter la parfaite légitimité du droit entier de conquête limité seulement par le pouvoir d'un état de réaliser ses fins par la force. Chacun des empires existant dans le monde est en fait une création de la force militaire. Pour ceux qui acceptent la théorie absolutiste de l'état il n'y a rien de répréhensible dans l'esprit de conquête et de domination impérialiste. Pourquoi toute nation admettant cette théorie se priverait-elle d'étendre sa puissance aussi loin que possible ? Il est, en fait, certain qu'elle ne s'en privera pas et la conséquence logique et nécessaire est que tant que cette théorie sera admise le conflit des nations continuera.
Tout Tavenir de la civilisation dépend de savoir si l'état sera dorénavant une création de la force ou une création de la loi. S'il est considéré comme une pure création de la force, en ce cas la préparation à la guerre est la suprême sagesse, car, seul, un état fort peut survivre et il doit être toujours prêt à combattre pour son existence. Mais au contraire si l'état doit être à bon droit conçu comme devant être une création de loi, en ce cas tous les états acceptant cette théorie sont menacés par l'existence de puissante* personnifications du pouvoir qui refusent d'être régies par les prescriptions de la loi. Tant qu'elles existeront, tant qu'elles s'armeront en vue de l'agression, tant qu'elles formeront des projets de conquête — les
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véritables états constitutionnels devront se préparer à se défendre eux-mêmes et même à se défendre mutuellement.
Considéré en lui-même, l'impérialisme purement dynastique n'est pas à présent une menace pour la paix du monde. Il n'y a probablement aucune nation si dévouée soit-elle à une dynastie ou au principe dynastique qui soit prête à compromettre la paix de ses voisins pour des raisons exclusivement dynastiques. Mais Texpansion territoriale, l'extension du contrôle politique pour des raisons économiques, la convoitise des marchés, la recherche des sources de matières premières, la maîtrise des grandes voies maritimes, la suprématie sur la mer — telles sont les forces d'impulsion et d'entraînement qui font de l'impérialisme la terreur du monde. Entre les mains d'une grande puissance agissante, irresponsable et dépourvue de remords, ces ambitions feraient de cette planète un lieu d'éternel tourment pour tout peuple respectueux de la loi.
Un fait intéressant est que les états européens autrefois engagés dans la lutte pour la suprématie et qui l'ont depuis abandonnée ont vu diminuer dans une proportion impressionnante le temps consacré à la guerre. Le Danemark, par exemple, dans la période de sa lutte pour la suprématie dans la Baltique consacra pendant le xvi® siècle 32,5 années et pendant le xvu' siècle 30,5 années à la guerre; mais au xviii« et au xix« siècles, le royaume ayant cessé dé
nourrir des ambitions impérialistes, le temps moyen consacré à la guerre, du fait surtout des alliances contractées, ne fut que de 13 % pour toute cette période. Au XVI® et au xvii® siècles, la Suède, alors qu'elle visait à l'empire du Nord par la soumission de la Pologne, de l'Allemagne du Nord et du Danemark fut engagée dans des guerres pendant plus de 50 *^/o de tout ce temps ; mais au xix® siècle alors que s'étaient éteintes les ambitions impérialistes suédoises et malgré l'obligation où elle se trouva de faire la guerre défensive pendant la période napoléonienne, l'activité guerrière n'absorba que 6,5 ^/o du temps et depuis 1815 ce royaume a joui d'une paix ininterrompue. De même la Hollande, pendant sa période d'expansion coloniale fut en état de guerre pendant 62 °/o du temps, tandis qu'au cours du dernier siècle elle fut exempte de guerre. L'Espagne au moment de sa grande période d'expansion coloniale fut en état de guerre 82 °/o du temps, tandis qu'au xix® siècle si l'on excepte la période napoléonienne;, les guerres de l'Espagne, jusqu'au court conflit avec les Etats-Unis pour Cuba, furent de simples insurrections domestiques contre l'absolutisme.
Si nous considérons maintenant les grandes puissances, nous constatons qu'elles se sont trouvées presque toujours soit en état de guerre, soit occupées à la préparer et que la guerre a eu pour cause presque unique leurs aspirations impérialistes. L'Autriche, dans la période de consolidation impériale de 1500 à 1650 se trouva en état de guerre pendant 75,5 °/o de
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tout le temps de cette période. Après la paix de Westphalie, il y eut une diminution sensible d'activité guerrière. Au xviii® siècle, la proportion tomba à 48 Vo, et au xix® à 13,5 «'/o. Pendant toute la période qui s'étend de 1100 jusqu'au commencement du XIX* siècle, la France s'est trouvée en état de guerre environ la moitié du temps et pendant le xix« siècle 35 *»/o du temps. Pendant quatre siècles la Russie s'est trouvée en guerre pendant 60 °/o de ce temps. Depuis loOO, l'Angleterre s'est trouvée engagée dans des guerres étrangères près de 52 "/o du temps.
Beaucoup de^ guerres comprises dans ces chiffres furent, il est vrai, peu importantes, et certainement aucune d'elles, même les guerres de Napoléon ne sont comparables en ampleur au grand conflit européen maintenant déchaîné ; mais elles furent pour la plupart des guerres à caractère impérialiste, procédant de ce principe que le droit de possession appartient au pouvoir qui peut prendre et garder. Il peut y avoir eu des différences dans le traitement infligé au vaincu après la lutte et dans le caractère de la civilisation imposée par le conquérant ; mais dans le passé, jamais une grande puissance n'a douté un seul instant qu'elle n'eût un droit parfait de soumettre une race plus faible ou de démembrer un état sans défense chaque fois qu'elle crut y voir un avantage matériel. 11 n'y a pas une seule grande puissance qui n'ait constamment agi ainsi.
Jusqu'à l'invasion de la Belgique en 1914, le crime
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le plus odieux qui ait été Gommis contre un peuple civilisé fut sans aucun doute le premier partage de la Pologne. Pourtant aucune voix ne s'éleva à cette époque contre cet acte. Gela « déplut infiniment » à Louis XV, mais il ne répondit même pas à l'appel à l'aide du roi de Pologne. George III répondit froidement que « la justice devrait être la règle invariable des souverains, » mais conclut en disant : « Je crains cependant que les calamités ne soient telles qu'on ne puisse plus espérer un redressement des torts que de la main du Tout-Puissant. » Catherine II pensait que le principe de justice était satisfait lorsque « tout le monde prend quelque chose ». Frédéric II écrivit à son frère : « Le partage unira les trois religions, grecque, catholique et calviniste, car nous allons communier avec le môme corps consacré qui est la Pologne. » Seule Marie-Thérèse ressentit un tiraillement de conscience. Elle prit, mais elle eut honte. Elle écrivit :
« Nous avons par notre modération et notre fidélité à nos engagements acquis la confiance, je puis même dire l'admiration de l'Europe... Une seule année nous a fait perdre tout cela. J'avoue que c'est dur à supporter et que rien au monde ne m'a coûté davantage que la perte de notre b one renommée. »
C'est un phénomène étrange que dans une matière où la conscience humaine rationnelle prononce si promptement son jugement et condamne si spontanément, la solide masse des convictions morales
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compte pour rien. Contre elle, un préjugé purement national n'a jamais manqué de prévaloir. On éprouve actuellement une sympathie profonde pour les malheurs des petits états. Combien peu cependant ont fait les grandes puissances pour assurer la sécurité et les droits des petites nations ! Il pourrait paraître peu généreux, au milieu d'une lutte amère, de rouvrir les livres du passé et de rappeler aux adversaires Thistoire qu'ils ont aidé à faire. Mais comment mettrons-nous jamais fin à l'impérialisme économique si nous ne mettons pas ses vices à nu et si nous ne le condamnons pas dans tous ceux qui l'ont pratiqué? Aussi longtemps qu'il ne sera pas combattu, il continuera. Mais le crime de le laisser continuer ne se borne pas au traitement infligé, dans ce sport impérial, à la proie, c'est-à-dire au petit état, au peuple faible. Le tort le plus grave est celui causé aux peuples impérialistes eux-mêmes qui sont entraînés dans un acte de pillage et deviennent particeps criminis par l'appel adressé à leurs instincts ethniques, à leur loyauté envers leur gouvernement, à leur passion de la suprématie, ou au motif plus bas de la vulgaire convoitise. S'il doit exister un jour un meilleur esprit dans l'Europe nouvelle, il y aura place pour bien des pénitences pour le passé et pour bien des résolutions élevées pour l'avenir. Mais des signes certains nous font croire que nous sommes véritablement arrivés à un tournant de l'histoire. Il a fallu l'aflreux cataclysme qui a agité maintenant l'Europe pour ouvrir les yeux des peuples civilisés à cette vérité que l'état, avec toute
sa machinerie de destruction ne peut pas être placé plus longtemps au-dessus de la loi morale. Et c'est alors que dans chaque esprit réfléchi s'est élevé cette question : qu'est-ce donc que l'état et quelle est la source de son autorité pour qu'il puisse, simplement pour accroître son pouvoir, écraser si impitoyablement les hommes sous les roues de son chariot, précipiter des peuples entiers les uns contre les autres, ingénieusement armés pour le meurtre en masse, et répandre partout sur la terre mort et mutilation ? Il y a une espérance pour l'avenir dans ce fait que des nations qui autrefois ont elles-mêmes participé aux curées impérialistes et ont soumis des peuples sans défense, affirment aujourd'hui qu'elles combattent le combat de la démocratie et sacrifient leurs propres vies pour la sécurité des petites nations. Comment pourraientelles après cela placer de nouveau l'idéal impérialiste au-dessus de l'obligation morale et le gain matériel au-dessus des principes qu'elles proclament?
Ce fut, sans aucun doute, l'impérialisme économique qui causa la guerre actuelle et y plongea toute l'Europe. Personne ne peut ne pas voir l'opposition d'intérêts qui nous a menés là. Ils étaient, ces intérêts, réels, évidents ; mais ce fut un anachronisme de se battre pour eux. C'étaient primitivement des intérêts d'affaires — marchés, ressources, routes commerciales.
Pour les régler avantageusement l'épée fut jetée dans la balance et de grandes armées furent réunies et envoyées remplir leur mission qui était de se tailler
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un chemin jusqu'au cœur des nations adverses. Peuton dire que ce fut un bon moyen de terminer l'affaire ? Ce fut facile à commencer, mais c'est difficile à tinir. Gela ne finira jamais par la force des armes seulement. La leçon doit être comprise et acceptée par tous. Quel que soit le vainqueur sur les champs de bataille, aucune vraie victoire ne peut être atteinte qui ne fasse triompher les principes de justice universelle, et n'oblige à l'abandon des avantages matériels en tant que butin de guerre. Si la victoire résultant de cette guerre n'est pas un triomphe pour l'humanité, quel que soit le vainqueur au moment du traité, ce ne sera pas une paix, mais la semence de conflits futurs. Le vrai champ de bataille se trouve dans les consciences des nations, et les nations de même que les individus doivent apprendre que « celui qui a remporté une victoire sur lui-même est plus grand que celui qui a conquis une ville ».
Nous pouvons donc nous représenter par anticipalion une Europe nouvelle dans laquelle le plus fort ne pourra profiter de sa supériorité. Cela retentit en vérité comme une doctrine nouvelle. Il sera peut-être alors dur de vivre ; mais c'est une doctrine qui aura son apostolat. Elle est explicitement annoncée comme une religion. Quelle qu'ait été la sympathie que l'Entente a pu rencontrer en Amérique, elle lui a été donnée parce qu'elle fut la première à l'annoncer et parce qu'on la croit sincère lorsqu'elle proclame que la loi doit être respectée et que le droit du plus fort ne'doit
pas être invoqué. L'Entente a ainsi pris une grande décision à laquelle elle devra se conformer. Les petits états, les peuples faibles, les races submergées, affirme-t-elle, doivent dorénavant être l'objet de la part des puissants, d'une juste considération. L'état ne doit pas être plus longtemps regardé comme une entité n'existant que pour son propre accroissement de puissance, placé au-dessus de la loi, défiant l'humanité et n'ayant aucune responsabilité envers qui que ce soit. Il y aura une société des états dans le véritable sens de ce mot, une communauté dans laquelle la loi internationale devra être respectée. En un mot, ce sera la fin de fimpérialisme économique dans un monde nouveau.
Pour l'historien, il est peut-être difficile d'accepter ces résolutions élevées comme certaines de durer. L'histoire, en effet, n'a jamais devancé directement la réalisation des grands idéals. Il y a eu souvent des mouvements de réaction qui ont d'ailleurs été rarement complets. La nature humaine ne change pas radicalement, mais dans les grandes crises les hommes aperçoivent une lumière nouvelle ; une fois qu'ils l'ont vue, il ne fait plus jamais aussi sombre qu'avant.
En tout cas, un nouvel étendard a été levé. Nous devons nous y rallier. Rendons faciles les actes de pénitence et de contrition. Que tous ceux qui ont foi dans l'état constitutionnel, qui le fondent sur les droits de la personne, qui le soumettent autant que cela est possible à la loi morale et qui désirent chas-
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ser de la surface de la terre l'ombre même de l'épée — que tous ceux-là s'unissent autour du nouveau drapeau. Au moins un pas vers le progrès a été fait depuis les conférences de La Haye. Personne alors n'osait aller jusqu'au bout. Personne, dans ces conclaves, ne s'aventura à poser la question des prérogatives du gouvernement. Personne ne sentit que, le moment était arrivé de discuter les vraies causes des guerres ou de faire le procès de la convoitise des grandes puissances. Il régna nécessairement une atmosphère de courtoisie mais voilée de méfiance réciproque. Le fait qu'il y avait des sujets qui ne pouvaient être franchement abordés rendit impossible la confiance mutuelle. De nouveau on murmura: « Nous ne devons pas isoler telle ou telle puissance » ; et par conséquent aucune action ne put être tentée sur laquelle toutes les puissances — qui se savaient toutes dressées, les unes contre les autres — pussent s'entendre. Les petits états, tous en lisière, ne songeaient qu'à leur propre situation et dans certains cas à leurs propres desseins. Il est bon que nous soyons arrivés à un moment où la vérité peut être dite et oii les causes réelles du conflit peuvent être ouvertement discutées.
Il ne saurait y avoir entre états réellement constitutionnels aucune différence basée sur de pures formes de gouvernement. Ces dernières naissent des exigences de chaque nation, de sorte qu'en vertu de ses propres principes choque état constitutionnel s'interdit de dicter sa forme de gouvernement à au-
cuii autre pays. Monarchie, oligarchie ou démocratie, peuvent au même titre entrer dans la famille des nations du moment qu'elles acceptent et respectent les principes du droit.
Mais l'impérialisme économique est un esprit et non une forme. Jusqu'à ce que les nations aient renoncé à cet esprit il ne peut y avoir une société des états, parce qu'il est antisocial, rapace et basé sur la force arbitraire. Tant que des nations, quelle que soit leur forme de gouvernement, auront recours à la force militaire pour subordonner d'autres nations et leur extorquer par la violence des avantages économiques, la civilisation se trouvera en face d'un ennemi dangereux.
Si les puissances de l'Entente sont sincères dans cette guerre, elles doivent être prêtes à en finir avec ces habitudes d*exploitation violente et à prendre des engagements solennels pour tenir leur promesse. Elles ont fait appel à la conscience de l'humanité. Elles ont défini leur conception du juste et de l'injuste, du droit et du tort. Elles font profession d'être prêtes à mourir pour cet idéal. Elles ont insisté sur le caractère sacré des obligations stipulées dans les traités. Elles ont proclamé les droits imprescriptibles des peuples sans défense. Elles ont affirmé que l'humanité et la moralité nationale devaient être préférées à l'empire. Elles se sont, ce faisant, élevées à une grande hauteur dont il serait bien humiliant pour elles de jamais descendre. A tous ceux qui croient à leur sincérité elles ont parlé un langage divinement
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prophétique et si elles sont fidèles à leur profession de foi elles créeront une ère nouvelle de Thistoire du monde.
Quelle est donc l'attitude des puissances centrales, de l'Allemagne et de l'Autriche, devant l'apparition de cette nouvelle bannière. Sont-elles aussi prêtes à s'y rallier ?
Si l'empire d'Allemagne possède un champion et un apologiste autorisé,, ayant le droit par sa position et son expérience d'être écouté et cru, c'est l'ancien chancelier impérial, le prince de Bulow. Dans la première phrase de son livre sur « L'Allemagne impériale » publié juste avant la guerre, il dit : « L'Allemagne est la plus jeune des grandes puissances de l'Europe, et considérée comme un intrus non invité et mal accueilli lorsqu'elle vient demander sa part des trésors du monde. » La raison est d'ailleurs franchement avouée, cr Cette union des états dû continent de l'Europe centrale », dit-il, « si longtemps empêchée, si souvent crainte, et réalisée enfin par la force des armes allemandes et une incomparable politique semblait impliquer quelque chose comme une menace ou tout au moins comme un facteur troublant. »
L'explication du prince de Bulow de la signification de l'unité allemande est quelque peu inquiétante. Le mouvement volontaire et spontané du peuple allemand, affirme-t-il, n'eût jamais pu créer l'empire. Ce fut grâce à une lutte avec le reste de l'Europe, explique-t-il, que l'Esprit germanique put être évoqué.
« L'opposition en Allemagne même ne pouvait guère être surmontée », continue-t-il, « que par cette lutte. Ainsi la politique nationale fut étroitement mêlée avec la politique internationale ; avec une audace incomparable et une politique constructive, Bismarck, en consommant Tœuvre de l'unité allemande, se garda de se servir des capacités politiques des Allemands qui furent toujours faibles, tandis qu'il mit en œuvre leurs aptitudes guerrières qui avaient toujours été leur principal atout. »
Ces paroles de l'ancien chancelier de l'Empire jettent une vive lumière sur la question et elles furent dites dans un esprit de vérité historique. C'est dans le même esprit que nous les citons ici. Le monde n'aurait pas à craindre le peuple allemand même fort et unifié, si leurs vieilles qualités étaient réfrénées ; mais, presque contre sa volonté, semble-t-il, l'Allemagne devint une puissance impérialiste et fit son entrée dans la grande politique internationale. La domination prussienne lui fra3^a le chemin et une prédominance militaire centralisée lui fournit les moyens d'action. Le prince de Bulow ne permet pas au peuple allemand lui-même ou à ses voisins d'oublier que ce ne furent pas les capacités politiques des états constituants, mais la seule prouesse militaire prussienne qui créa et qui peut encore continuer à étendre l'empire.
« L'empire germanique du moyen âge », écrit l'ancien chancelier, « ne fut pas fondé par l'union volontaire des tribus, mais par la victoire d'une seule tribu sur toutes les autres qui pendant longtemps suppor-
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tèrent contre leur gré la loi du plus fort, d Et afin de ne laisser aucun doute sur la dette contractée par tout le peuple allemand envers la Prusse, mais surtout pour lui montrer sa complète dépendance de la force de ses armes, il continue : « De même que l'ancien empire avait été fondé par une tribu supérieure, de même le nouvel empire fut fondé par le plus fort des états individuels... Sous une forme moderne, mais à la vieille manière, la nation allemande a de nouveau, au bout de mille ans, et d'une manière plus parfaite cette fois, complété l'œuvre de jadis et qu'elle avait eu le tort de détruire. »
C'est précisément ce retour au passé, cette franche résurrection des méthodes en usage il y a mille ans, cette acceptation d'une théorie de l'état que la civilisation a toujours rejetée, cet éloge non dissimulé de la supériorité intrinsèque des « aptitudes guerrières » — qui ont effrayé l'Europe et lui ont inspjré la défiance de l'usage que l'Allemagne comptait faire de ses énergies débordantes.
Et cette défiance ne saurait être dissipée par la peinture que nous fait le prince de Bulow de l'état intellectuel de l'Allemagne. « L'intelligence allemande », ditil, « avait déjà atteint son zénith sans Taide de la Prusse. Les princes de TOuest furent les patrons de la culture allemande ; les HohenzolJern furent les maîtres et les initiateurs politiques. » Il n'y a, même encore, affirme-t-il, aucune fusion entre le Prussianisme et l'esprit allemand. Des représentants de la vie intellectuelle allemande, nous assure-t-il, regardent
quelquefois l'état prussien comme un « pouvoir hostile » et le prussien considère quelquefois le libre développement de rintelligence allemande comme une « force destructive. » Il dit encore : « Continuellement, au Parlement et dans la presse, des accusations sont élevées contre la Prusse au nom de la liberté, et contre l'intelligence allemande indomptée au nom de l'ordre. » Entre elles, nous assure-t-il, il n'y a encore aucune vraie réconciliation.
Il n'y a aucun doute que, si l'Allemagne était aujourd'hui dans l'état d'esprit où elle se trouvait lorsque les universités allemandes et les classes cultivées clamèrent leurs sentiments en 1848, il se produirait un vigoureux mouvement vers l'internationalisme. Au lieu de cela, enfermée dans sa tour d'ivoire, la nation allemande se conçoit elle-même comme un esprit de justice universelle — l'humanité inspirée par la divinité — s'efforçant de s'incarner dans l'humanité par ses formes supérieures de culture. Dans les autres pays, affirment-ils, les individus cherchent seulement leur bonheur particulier. Ils n'ont aucun sens de l'universel ou d'un principe d'organisation. L'état allemand y pense pour tous. Lui seul donc a le secret de la victoire ultime. Lui seul peut sauver le monde de la dégénérescence et de la décadence. Et c'est pour cette raison qu'il doit conquérir, dominer et reconstruire le monde !
Dies ist unser ! so las s uns sagen, so es behau^ pten (1).
(1) Il est à nous ! proclamons-le, affirmons-le,
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Considérée en elle-même, celte Weltanschauung (1) serait entièrement sans danger, une simple forme d'orgueil spirituel inoffensif ; mais considérée dans son rapport avec l'organisation militaire prussienne qu'elle regarde comme un moyen d'action, elle est devenue monstrueuse. Comme la foi islamique à laquelle le pangermanisme se compare inconsciemment, elle a allumé une flamme de fanatisme qui ne recule pas devant les moyens extrêmes. Ainsi à l'orgueil de la culture, elle ajoute le zèle de la religion :
Wir sind des Hammergottes Geschlecht und wollen sein Weltreich erobern (2).
Cet esprit du pangermanisme atteint son complet développement dans le AlldeutscherVerband {3), dont les publications largement répandues partout par des éditions populaires bon marché ont causé un tort infini à la réputation de l'empire. Parmi les publications de cette espèce, la plus sérieuse est le livre intitulé Gross-Deutschland, publié à Leipsig en 1911 par Otto Richard Tannenberg (4).
Dans cet ouvrage est exposé et interprété le rêve allemand de Weltpolitik avec le secours de l'ethnographie, de la statistique, de la cartographie et de
(1) Conception du monde.
(2) Nous sommes les descendants du dieu Hammer et nous voulons conquérir l'empire du monde.
(3) L'Union Pangermanique.
(4) Voyez la traduction française : La plus grande Allemagne, Payot et C'*, Paris et Lausanne, 1916, avec une préface du professeur Maurice Millioud.
la prophétie. Avec une érudition qui a demandé des années de recherches et avec une précision et une netteté qui ne laissent rien d'inexpliqué, même jusqu'à ce que les traités de paix définitifs d'après la grande guerre aient accompli leur œuvre, nous trouvons dans cet ouvrage fait avec soin un exposé complet de l'impérialisme économique tel que le révent les pangermanistes, et qui a été largement répandu dans le peuple. Il n'y est pas question de répandre la culture allemande pour le plus grand profit des autres nations pas plus qu'on n'y essaie de prouver la valeur morale d'une organisation supérieure. Il n'y a en fait que « la promesse du butin, la perspective du profit, la vision de la proie pantelante attendant d'être transpercée », un empire du monde produit par la vivisection des nations civilisées sous le tranchant de l'épée.
Cette exhortation ardente à une prompte agression militaire, d'une franchise incroyable, ne fait aucun état d'une nécessité quelconque pour l'Allemagne d'agir ainsi, mais déclare simplement qu'il est à la fois avantageux et pratique d'acquérir de nouveaux territoires, d'en chasser les habitants, de jouir de toutes leurs ressources sans reconnaître aucuns droits ou aucune loi. Se trouvant forts, nombreux et bien préparés, le moment est venu pour les Allemands de frapper leur grand coup pour s'assurer la domination du monde. « La période de préparation, » déclare Tannenberg, a duré longtemps (de 1871 à 1911) — quarante ans de labeur sur terre et sur mer, sans que le but ait
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été perdu de vue un seul instant. Il faut maintenant commencer la bataille, vaincre et conquérir ; gagner de nouveaux territoires qui seront des terres de colonisation pour ies paysans allemands, pères des futurs guerriers des futures conquêtes.... La « paix » est un mot détestable. La paix entre Allemands et Slaves est comme un traité fait sur du papier entre l'eau et le feu.... Depuis que nous avons la force^ nous n'avons pas de raisons à chercher ou a invoquer — pas plus que les Anglais lorsqu'ils ont pris l'Afrique du Sud. »
Une fois ramenés dans le bercail de la plus grande Allemagne, il y aurait en Europe, en dehors des Balkans, 87 millions d'hommes d'origine allemande fournis par la Hollande, la Belgique, la Suisse, l'Autriche, les provinces baltes de la Russie. Le fait que certaines de ces populations ont cessé de parler l'allemand ne signifie rien. C'est une question de pure unité ethnique, la réintégration de frères depuis longtemps perdus. Quant au fait que d'autres races occupent aussi ces territoires et qu'elles sont parfois numériquement plus nombreuses que les occupants germains, il ne rend pas l'opération encore moins nécessaire. « Si toutes les tribus allemandes existaient encore », écrit Tannenberg, « et avaient la force des Bas-Saxons, il n*y aurait plus ni Latins ni Slaves. Les frontières de l'Europe seraient celles de l'Allemagne. »
Mais ce plan d'expansion germanique ne se borne pas à une unification de la race teutonne en Europe 11 y aurait encore d'autres Allemagnes, toutes soigneu-
sèment indiquées sur la carte, en couleurs : une Allemagne africaine, large bande traversant le continent noir de l'Atlantique à l'Océan Indien ; une proche Allemagne asiatique couvrant tout l'empire ottoman ; une autre extrême Allemagne asiatique embrassant la plus grande partie de la Chine ; une Allemage océanique comprenant toutes les îles hollandaises du Pacifique ; enfin une Allemagne américaine couvrant toute la moitié méridionale de l'Amérique du Sud. Telles sont les ambitions teutonnes et les plans teutons de conquêtes indiqués avec soin sur la future carte du monde de Tannenberg.
Partout où il y a des Allemands, partout où vont les Allemands, doit flotter Télendard à l'aigle impérial?/< Nous sommes 87 millions représentants de la nationalité allemande sur notre continent », continue cette exhortation à la domination universelle. « Notre pays est le plus peuplé, le mieux organisé. Nous touchons à l'ère nouvelle. Nous combattrons et nous conquerrons... Si à l'époque des grandes migrations un homme qui aurait été un cerveau et un grand chef militaire avait réussi à grouper la masse innombrable du peuple allemand et à lui donner une volonté unique, une seule pensée politique ou religieuse, cette force admirable, la plus considérable peut-être qui ait jamais existé, ne se serait pas dispersée dans un individualivsme insensé. Le mouvement aurait uni à l'impétuosité de l'Islam la ténacité germanique... La culture de l'Europe serait, aujourd'hui, purement allemande et avec elle le monde entier. »
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On peut réaliser à quel point cet incorrigible esprit de tribu est effrayant lorsqu'on songe à ce qu'était la culture du temps des grandes migrations, et ce que cette force brutale déchaînée et cette ténacité auraient infligé à l'Europe, si les influences latines n'avaient été là pour la tempérer, Taméliorer et lui donner un premier semblant de civilisation.
w Dans le bon vieux temps », écrit Tannenberg, « il arriva quelquefois qu'un peuple fort en ait attaqué un plus faible, l'ait exterminé ou chassé de son patrimoine. Aujourd'hui, ces actes de violence ne se commettent plus. Aujourd'hui, tout va gentiment, en ce pauvre monde et les privilégiés sont pour la paix. Les petits peuples et les débris de peuples ont inventé ifh mot nouveau : « Le droit international. » Au fond ce n'est qu'un calcul basé sur notre générosité stupide... Quelqu'un doit faire place à l'autre : les Slaves de l'Ouest et du Sud ou nous-mêmes ! Comme nous sommes les plus forts, le choix n'est pas difficile.... Uu peuple ne se maintient qu'en se développant... La plus grande Allemagne n'est possible qu'en enga- j géant la lutte avec l'Europe. La Russie, la France I ^ij^ et l'Angleterre s'opposeront à la fondation de la plus t *~^ grande Allemagne. L'Autriche impuissante comme » elle l'est ne pèsera guère dans la balance. En tout cas les Allemands ne marcheront pas contre l'Allemagne. »
Le plan ne manque pas d'une certaine clairvoyance. On ne saurait tout réaliser d'un seul coup, a Une union douanière de la plus grande Allemagne )>, con-
tinue le projet, « avec les pays des Balkans et du Danube serait dans leur intérêt comme dans le nôtre. D^un côté, la plus grande Allemagne, puissance mondiale, pays industriel et commercial ; de Tautre, les Magyars, les Roumains, les Serbes, les Bulgares, les Albanais, les Grecs, peuples exclusivement agricoles... Par cet accord, tout le commerce de l'Orient, de la Syrie et de la Mésopotamie tomberait entre nos mains... non seulement un marché pour les produits industriels de la mère-patrie, mais aussi un point d'appui et une ouverture pour notre expansion vers TExtrême-Orient et l'Afrique. »
Naturellement aucune de ces aspirations n'est présentée revêtue d'une autorité officielle. N'ayant pas fait l'objet d'une contradiction elles paraissent posséder une certaine sanction. Certainement elles n'ont jamais été désavouées par le gouvernement impérial allemand. Partiellement même elles ont reçu une très haute confirmation. Le prince de Bulow, par exemple, n'écrit-il pas : « Nous avons soigneusement cultivé de bonnes relations avec la Turquie et l'Islam, spécialement depuis le voyage en Orient de l'empereur et de l'impératrice. Ces relations ne sont pas de nature sentimentale, car la continuation de l'existence de la Turquie sert notre intérêt au point de vue industriel, m'ilitaire et politique. Industriellement et financièrement, la Turquie nous offre un riche et fertile champ d'activité... que nous avons cultivé avec profit )),et il conclut en exprimant la confiance de l'Allemagne en la Turquie « dans Téventualité d'une guerre euro-
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péenne générale ^, tandis que pour l'Autriche, la Turquie est décrite comme le « voisin le plus commode ». Car pour le prince de Bulow, l'opinion de Bismark que la Turquie et les Balkans ne valaient pas les os d'un seul grenadier poméranien, n'est plus de mise. En fait, c'était vers TOfient qu'il tournait son regard.
ce Aucun homme intelligent », déclare-t-il, a n'admettra l'idée de recouvrer une influence politique ou nationale sur les territoires du Sud et de l'Ouest que nous avons perdus il y a tant de siècles. » Pour ces pertes, dit-il, « des compensations nous sont ofl'ertes par la Providence en Orient ». « Ces possessions », conclut-il, <r nous devons les retenir et nous les retiendrons. » Mais le prince de Bulow n'a jamais été un avocat d'une petite Allemagne. « Les successeurs de Bismark, déclare-t-il au Reichstag le 14 novembre 1906, « ne doivent pas imiter, mais développer sa politique. Si le cours des événements nous demande de dépasser les limites des objectifs de Bismark, nous ne devons pas hésiter à le faire. »
S'il y a eu en fait, comme l'affirment des hommes d'état allemands, un « encerclement T) de l'Allemagne, faut-il s'en étonner, en vue d'une proclamation franche des projets allemands d'expansion territoriale ? Aucune partie du monde n'a été considérée comme étant à l'abri d'une attaque. « Pour nous », dit Tannenberg, il est d'un intérêt vital d'acquérir un empire colonial qui nous permette de rester indépendants de la bonne volonté de nos concurrents, nous offre un marché pour
nos produits et notre industrie et nous donne la possibilité de nous procurer les matières premières si nécessaires et si précieuses dont nous avons maintenant besoin. Je cite seulement comme exemple le besoin de coton. Peu importe ce qu'il pourra nous en coûter. Il est essentiel que nous ayons ces colonies et nous les aurons. Que ce soit au détriment de TAngleterre ou de la France, c'est seulement une question de pouvoir et peut-être aussi de moindre risque. »
Jusqu'à quel point il convient de courir un risque, nous pouvons en juger par ce fait que Tannenberg se plaint de la politique de Bismark qu'il qualifie de « sénile », parce que dès 1885 il ne mit pas la main sur Cuba et les Philippines, sur Cuba surtout, « la perle des Antilles », aussi grande que la Bavière, le Wurtemberg, le grand- duché de Bade et l'Alsace réunis; Cuba qui, affirme Tannenberg, a valait bien une petite guerre ! »
Et il n'abandonne pas cette question sans ajouter une insulte à l'adresse des citoyens des Etats-Unis qui sont d'origine allemande et auxquels il dit : « La position de Cuba par rapport à l'Amérique du Nord aurait créé de nouvelles relations entre le peuple allemand et les dix millions d'émigrants allemands domiciliés aux Etats-Unis ; et par sa situation, elle nous aurait donné la prépondérance dans le golfe du Mexique. »
« Après tout », continue cette exhortation ouverte à l'agression, « la politique est une affaire », opinion qui rappelle la remarque du prince de Bulow que
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« la politique est un rude commerce dans lequel les âmes sentimentales réussissent rarement à réaliser la plus petite affaire». «JLa justice-el^lln|u&tice-j), continue Tannenberg, « sont des notions qui sont seulement nécessaires dans la vie privée. » Et cependant il plaide qu'il est « injuste » que de petits états comme la Belgique et la Hollande possèdent de riches colonies et jouissent d'une richesse per capita presque double de celle dont jouissent les sujets de l'empire allemand « simplement parce que ces deux pays ne sont pas sous les armes comme nous ». « Aussi », dit-il, « ils capitalisent leurs économies et nous rient au nez ». Mais pourquoi les Allemands n'en feraientils pas autant ? L'impérialisme économique serait-il donc une mauvaise affaire ?
Il serait facile, déclare Tannenberg, de la rendre bonne. Songez au Luxembourg avec une force militaire totale de seulement 323 soldats et officiers, c'està-dire un homme sur mille habitants. Et la Belgique, riche en colonies, grand centre d'industrie et de commerce avec son charbon et son fer et un papier pour toute protection ! D'ailleurs la Belgique, il prend soin de nous le rappeler, « fit autrefois partie de l'empire allemand ».
Une question qui éveille de très sérieuses réflexions est exposée dans l'appendice de ce remarquable ouvrage qui contient le texte des traités qui seront conclus lorsque la guerre pour la conquête de l'Europe aura pris fin. Par l'imaginaire traité de Bruxelles rédigé en 1911, la France cède à l'Allemagne les Vosges
avec Epinal ; la Moselle et la Meuse avec Nancy et Lunéville ; la ville de Verdun et les Ardennes avec Sedan,
De plus la France donne asile aux habitants de ces territoires et les établit quelque part dans ses propres frontières afin de faire place aux colons allemands. La France donne son consentement à l'incorporation de la Belgique, de la Hollande, du Luxembourg et de la Suisse dans Fempire d'Allemagne ; elle cède à l'Allemagne les douze milliards de francs prêtés à la Russie ; elle abandonne à l'Allemagne toutes ses colonies et paie comptant une indemnité de trente-cinq milliards de marks.
Par le traité également imaginaire de Riga, en 1911, la Russie cède de vastes territoires à l'Allemagne, crée un royaume de Pologne sur son propre territoire, dans lequel les polonais prussiens chassés delà Pologne prussienne pourront venir habiter. La Russie accepte l'incorporation dans l'empire allemand de l'Autriche cédée par les Habsbourg aux Hohenzollern. Pour induire l'Angleterre à sanctionner ces arrangements, les colonies françaises et portugaises doivent êlre par ces traités partagées entre les deux empires sur la supposition que la neutralité britannique serait ainsi assurée.
En citant ces documents, qui découvrent si franchement le rêve d'expansion pangermaniste, nous n'avons pas l'intention de dire, comme le fait André Ghéradame, que ces projets étaient caressés par les autorités officielles les plus hautes de Fempire d'Al-
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lemagne. Cependant n'est-il pas troublant, comme il le fait remarquer, que 95 "/o du programme entier de la propagande pangermaniste, en ce qui concerne l'Europe au moins, ait été déjà temporairement réalisé malgré une opposition inattendue ?
Ce qui est bien plus décourageant au point de vue de la société internationale, c'est le fait que la philosophie officielle de la Prusse qui, comme nous le rappelle le prince de Bulow, « atteignit sa grandeur comme pays de soldats et de fonctionnaires... et est encore aujourd'hui dans son essence un état de soldats et de fonctionnaires » — c'est que la philosophie prussienne officielle régente aujourd'hui l'intelligence et l'industrie allemandes. Cette philosophie est explicitement définie par l'ancien chancelier impérial dans les mots suivants :
« C'est une loi de la vie et du développement de l'histoire, que lorsque deux civilisations nationales se rencontrent, elles engagent la lutte pour la suprématie. Dans cette lutte entre nationalités une nation est le marteau iet l'autre l'enclume, l'une est le vainqueur et l'autre le vaincu. »