CHAPITRE IV LA VISION D'UNE RÉPUBLIQUE
Position des grandes puissances vis-à-vis du problème international. — La Russie, l'Angleterre et la France. — Les Dominions britanniques. — L'Allemagne et la prétendue conspiration européenne. — Les rapports Anglo-allemands de 1890 à 1914. — Ce que le Kaiser avait sur son bureau le 1" août
Tant que les gouvernements revendiqueront le droit pour un état fort de soumettre et d'exploiter contre ses intérêts un état plus faible, il n'y aura aucune harmonie internationale et le monde sera encore exposé aux ravages de guerres périodiques. C'est pourquoi l'attitude des grandes puissances dans cette question est de la plus grande importance, car elle déterminera le sort de la civilisation ; mais l'attitude de toutes ces puissances à l'exception des gouvernements les plus absolus, sera affectée par l'opinion prédominante des esprits réfléchis.
Il y a donc un grand intérêt à rechercher quelle est l'attitude actuelle des grandes puissances, dont les décisions détermineront la future paix du monde, en ce qui concerne les droits des petiles nations et de ces possessions coloniales qui furent souvent dans le
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passé si cruellement exploitées pour le seul bénéfice de leurs maîtres.
En un mot, y a-t-il vraiment des pouvoirs qui consentent à accepter une décision pacifique au sujet de leurs propres droits vis-à-vis des états plus faibles, et à se soumettre volontairement dans leur conduite générale à des principes de droit et d'équité ? De la réponse à cette question dépend tout le problème d'une organisation internationale même partielle et la perspective d'arriver à éliminer le contrôle militaire des affaires internationales. Mais même si un certain nombre de puissances étaient prêtes à appliquer des principes strictement moraux dans la conduite de leurs affaires, sans jeter leur épée dans la balance, il ne s'ensuivrait pas qu'on en aurait entièrement fini avec le militarisme ; car tant qu'il resterait dans le monde une seule puissance militaire formidable persistant à employer la force pour son avantage matériel et refusant de recourir à des moyens pacifiques pour résoudre les conflits d'intérêt, il serait encore nécessaire pour les nations prêtes à éviter les solutions militaires de s'armer défensivement et peut-être d'unir leurs forces dans un intérêt de sécurité et de justice.
Ce serait cependant déjà le commencement d'une ère nouvelle, si quelques grandes puissances étaient suffisamment éclairées pour voir que l'impérialisme économique est un anachronisme et que leurs véritables intérêts seraient mieux servis par une union faite en vue d'établir non un équilibre de forces, mais une prépondérance décisive de forces qui établirait un
système de rapports légaux, de politiques conciliatrices, et qui ferait de toute action militaire une mauvaise affaire et une dangereuse aventure.
Il ne serait certainement ni sage ni juste de limiter d'une manière quelconque l'étendue de Funion internationale, n'était ce fait que, jusqu'à ce que de profonds changements se produisent, une union universelle paraît impossible. Il n'y a pour le moment aucune opinion unanime parmi les nations au sujet d'une base quelque peu sérieuse d'une société des états. Aucune proposition en ce sens n'a encore été faite dans aucune conférence internationale. Quelques puissances ayant soutenu que l'état est à lui-même sa propre loi et qu'il n'existe aucune règle qu'il soit obligé de respecter, il a été impossible môme de simplement suggérer que des états souverains pourraient être mis hors la loi. S'il n'existe en eff'et dans le monde aucune loi qui soit au-dessus des états et si les états sont impuissants à la créer sans consentement général, alors évidemment aucun état ne peut être mis hors la loi, car il n'y a point de critérium pour déterminer la légalité de sa conduite.
Mais cela se trouvera possible pour une union d'états en voie de formation si elle peut déterminer quelle loi régira ses membres : il sera alors possible pour eux d'exclure tout état n'acceptant pas cette loi. Si la formation de la société civile avait été suspendue jusqu'à ce que feous les brigands et tous les cambrioleurs de la communauté eussent approuvé une loi contre le vol, la société civile n'aumit jamais vu le jour. Le seul
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moyen qu'il existe un jour une véritable société d'états est donc que les grandes puissances qui y trouveront un intérêt commun suffisant s'unissent avec la résolution d'observer elles-mêmes les principes de justice et d'équité et de mettre en commun leurs forces pour les défendre.
11 serait bon qu'au moment de la conclusion de la grande guerre, ou même avant si c'est possible, quelques principes fondamentaux puissent être posés, que les belligérants accepteraient comme éminemment justes et équitables et par lesquels ils se considéreraient solennellement comme liés. Une paix durable n'apparaît possible sur aucune autre base. Toute autre solution ne serait qu'un simple armistice ; car quel qu'ait pu être son caractère au débujt, la guerre est devenue « un conflit de principes », une bataille pour la loi et le droit d'un côté et pour le pouvoir arbitraire de l'autre.
Si le conflit est véritablement une lutte pour une organisation équitable des relations internationales, il est de la plus haute importance pour la cause de la civilisation que les principes indispensables à une véritable société d'états soient clairement formulés, et, autant que possible, acceptés dès maintenant, pendant que la lutte continue. Ceux qui font profession de les défendre ne devraient pas hésiter à s'engager solennellement eux-mêmes à les respecter et à leur obéir. Nous connaîtrions alors avec une plus grande certitude quels sont réellement les desseins et les ambitions des belligérants.
Bans un livre sur la « La Guerre de la Démocratie », le vicomte Bryce, dont les écrits et la personnalité sont tenus en très grande estime dans ce pays, emploie comme sous-titre l'expression : « La Lutte pour une Europe nouvelle ». Quelle est donc cette nouvelle Europe pour laquelle, nous assure lord Bryce, les nations de l'Entente sont en train de lutter ? Impliquet elle simplement quelques changements de géographie politique ? Cela ne saurait satisfaire les esprits réfléchis, car une simple modification de frontières, quelque raisonnable qu'elle puisse paraître, à un moment donné, ne trouvera de garantie de permanence que dans la force des armes jusqu'à ce qu'un meilleur système de relations internationales soit adopté. Est-ce alors pour une simple forme de gouvernement que se battent les alliés ? Mais qui donc possède une autorité suffisante pour imposer à l'Europe une constitution politique particulière et qui peut nous assurer que la démocratie universelle serait toujours sage, juste et paisible? Non, c'est quelque chose de plus profond que ces changements extérieurs que cet historien et cet homme d'état expérimenté a dans l'esprit lorsqu'il parle de « la signification fondamentale de la lutte pour une Europe nouvelle». « La guerre actuelle », ajoute-t-il, « diffère de toutes celles qui ont déjà eu lieu non seulement par sa vaste extension et par la somme de misère qu'elle a apporté au monde, mais aussi par ce fait que c'est une guerre de principes, une guerre dans laquelle se trouvent impliqués, comme ils ne l'avaient
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jamais été auparavant, les intérêts permanents non seulement des belligérants mais de toutes les nations. »
On ne saurait naturellement prétendre que la guerre actuelle ne soit, des deux côtés, qu'un championnat purement altruiste de simples principes abstraits. Du côté des puissances de l'Entente comme du côté des puissances centrales des intérêts nationaux immédiats d'une grande conséquence se trouvent en jeu. Mais ceci ne veut pas dire que dans ses principes fondamentaux et ses conséquences ultimes la lutte ne puisse, dans un certain sens, concerner l'humanité tout entière. Notre propre pays a été déjà si vitalement affecté par elle, et se trouve maintenant si profondément impliqué dans toutes ses conséquences, que nous ne pouvons considérer la destinée de ces principes avec indifférence. Ce qui est véritablement surprenant pour nous, dans ce pays, c'est que deux grands empires, l'Angleterre et la Russie (1), et la République Française qui par deux fois a étouffé ellemême l'esprit d'impérialisme et affirmé à nouveau son amour de la liberté, sont maintenant solidement unis et combattent ensemble le combat de la démocratie. Soudain, grâce au mystérieux travail d'une influence intangible, toute puissante et se faisant sentir partout, nous avons contemplé cet alignement inattendu de nations dans lequel se manifeste une
(1) Ce livre a été écrit avant les développements de la révolution russe. (N. du T.)
répudiation presque générale du passé, une réaffirmation des droits les plus hauts de l'humanité et un esprit de sacrifice qui est un sujet d'étonnement pour tous ceux qui en sont les témoins. Il reste encore à engager une bataille plus sublime qu'aucune autre déjà livrée au nom de la démocratie, parce qu'elle sera une bataille pour ce qui donne à la démocratie son indestructible vitalité — la dignité essentielle de la personne humaine et son droit inhérent à la liberté, à la justice et au pardon des hommes entre eux. Il ne s'agit plus ici ni d'une aventure de tribu, ni d'une agression en vue d'une expansion territoriale, ni d'une recherche de nouveaux marchés et de ressources inexploitées, ni d'une aspiration à la suprématie mondiale. Il s'agit d'une réclamation humaine appuyée par les armes pour que dans l'avenir le monde soit réglé de telle sorte que des peuples innocents et pacifiques puissent vivre sous la protection de la loi, puissent compter sur la sainteté des traités, puissent être assurés de leur indépendance et de leur droit de se gouverner eux-mêmes et que tous les peuples puissent jouir librement de l'usage des mers et des océans que la nature nous offre pour qu'ils soient les grandes avenues du commerce paisible et des relations fécondes de l'humanité.
A son début, la guerre européenne fut sans aucun doute un conflit d'intérêts nationaux et techniques, une lutte pour le contrôle futur de la péninsule balkanique et des débris de Tempire ottoman en voie de désagrégation. Le trophée devait-il devenir la pro-
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priété du Teuton ou du Slave ? L'assassinat de Sérajevo et le rôle attribué à la Serbie furent seulement un signal et un prétexte pour commencer un drame dont toute la mise en scène était déjà soigneusement réglée et dans lequel on pensait que tous les rôles étaient judicieusement distribués. L'Allemagne voulait une guerre brusque et courte, dans laquelle le prix principal serait gagné par un effort relativement petit, sans préjudice des gains accessoires. Mais des intérêts se trouvèrent lésés et des forces furent ébranlées qui n'étaient pas entrés dans les calculs des agresseurs. Ce fut l'apparition inattendue de ces forces nouvelles et la nature de la résistance rencontrée au cours de la guerre, qui* changea entièrement son caractère et en fît une guerre de principes ; car le développement du conflit découvrit une antinomie de conceptions au sujet de questions d'un intérêt général humain qui n'avaient pas été jusque-là soupçonnées. On découvrit soudain que tout le système de lois, de traités et d'obligations humaines sur lequel on avait compté pour fournir une base solide à la société civilisée, manquait complètement de solidité î Dans la débâcle générale, les espérances, les croyances, les amitiés môme grâce auxquelles le xx^ siècle naissant envisageait heureusement les questions internationales, furent soudain balayées. Tl est inutile de nous arrêter sur des barbaries sur terre et sur mer qui, il y a quelques années, eussent semblé incroyables. Nos pensées doivent prendre une voie plus profonde. Nous devons nous pénétrer de cette idée que nous n'avons
pas à nous occuper de simples incidents, mais des causes profondes dont ils ne sont que la manifestation extérieure.
Si les postulats de l'impérialisme économique sont corrects, il n'y a rien d'anormal dans toutes ces destructions, ces sacrilèges et ces massacres qui ont révolté tant d'esprits et de consciences ; car, ces postulats étant accordés, le pouvoir souverain agit dans la plénitude de ses droits et se trouve même engagé dans l'exécution solennel de son devoir sacré. Il n'y a par conséquent, ce point de départ admis, pas d'autre alternative pour nous que de nous armer, de creuser des mines, de nous fortifier, de nous retrancher en répudiant l'internationalisme et en mettant notre unique confiance dans nos moyens physiques de défense.
En vérité, il n'y a plus en face des nations que deux alternatives : ou le rétablissement de l'existence internationale sur des fondations plus solides que celles fournies par la rivalité militaire et la suprématie du pouvoir national, — ou un retour à l'existence des troglodytes. Si le monde peut échapper à une anarchie internationale permanente, ce ne sera que si les gouvernements se décident à accepter et à respecter loyalement certains principes de justice et d'obligation mutuelle sous forme d'une constitution de la civilisation dans laquelle seront reconnus les droits et les devoirs réciproques des nations séparées.
Il est dans le pouvoir de quelques grandes puissances d'adopter et de maintenir de tels principes. Elles le feront lorsque les masses populaires, parlant
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au nom de leur droit souverain, déclareront que leurs gouvernements doivent les accepter et s'y conformer. Si c'est cela que veut dire Lord Bryce quand il parle de la « Guerre de la Démocratie », il lance un appel à tous les esprits réfléchis de chaque nation civilisée ; car la conception démocratique basée comme elle l'est sur les droits de l'homme est la seule véritable source de loi également pour le droit des états. Seule elle s'adapte à cette extension générale qui nous ouvre une vision d'une république de l'humanité dans laquelle toutes les nations insoucieuses de frontières territoriales pourront à bon droit réclamer une place.
Y a-t-il donc des nations qui soient préparées à se laisser guider par cette vision, à renoncer à leurs aspirations à la suprématie mondiale et à s'unir entre elles pour la création d'une pareille république ?
C'est un fait intéressant que non seulement le peuple russe ait renversé l'autocratie, mais qu^au milieu d'une grande crise, une autre puissance que le monde regardait comme impériale ait ouvertement reconnu qu'elle avait, par les forces de son propre développement national, cessé d'être un « empire » dans le vieux sens du mot, et était devenue une confraternité de communautés libres se gouvernant virtuellement elles-mêmes.
La guerre actuelle a révélé à la Grande-Bretagne et au monde entier, que la force britannique ne consiste pas maintenant dans l'exercice d'un imperiuniy mais dans la reconnaissance des libertés essentielles et
des droits égaux de ce que les hommes d'état britanniques les plus autorisés appellent maintenant les « colonies autonomes » ; et il est particulièrement intéressant de voir ,un conservateur, comme Bonar Law, dire que ce qui était impossible avant la guerre sera facile après et que les rapports des Dominions avec la mère-patrie ne seraient jamais plus ce qu'ils étaient autrefois. C'est, en fait, une confédération de républiques autonomes se gouvernant elles-mêmes, plutôt qu'un empire dans le sens propre du mot que nous voyons entrer dans Texistence par cette transformation interne de l'empire britannique. Buts communs, sécurité commune, intérêts communs, et idées communes — telles sont les fondations de celte confraternité. Ce n'est point un appel de clairon qui sur un ordre impérial a amené des troupes de chaque point du globe pour participer avec la Grande-Bretagne à la lutte actuelle, mais la conviction commune que la démocratie est en danger et que les nations libres doivent s'unir. Un historien anglais écrit, au milieu de la guerre :
« Ce temps est un temps d'épreuve pour la démocratie. Le peuple de la Grande-Bretagne et des Dominions, que le monde entier regarde comme les gardiens, avec la France et l'Amérique, des grandes traditions démocratiques, sont pour la première fois mis en face de leur pleine et entière responsabilité comme citoyens anglais. Selon la manière dont cette responsabilité sera réalisée et dégagée dépendra l'avenir du principe démocratique, non seule-