DE L'EMPIRE ALLEMAND
Attitude actuelle de l'Allemagne vis-à-vis du problème international. — Les théories du professeur Eduard Meyer. — La Constitution de l'Empire allemand. — Le néo-impérialisme allemand: la Mittel-'Europa du D' Friedrich Naumann.
Quelle est aujourd'hui l'attitude de l'Alleniagne en face d'une république des nations ? D'après la philosophie de Tétat qui est le fondement de la pratique de l'impérialisme économique, il n'y aura jamais de fin aux antagonismes nationaux voués h, la poursuite du pouvoir, et cette conviction paraît, avoir été fortifiée plutôt qu'atténuée dans l'esprit de beaucoup d'Allemands pendant le cours de la guerre. Un des plus éminents parmi les historiens allemands, le professeur Eduard Meyer, de Berlin, écrivait en 1915 :
« Ils sont dissipés pour toujours les rêves de ces visionnaires bien intentionnés qui espéraient voir un jour où les nations jouiraient d'une paix éternelle, où tous leurs différends seraient réglés à la barre d'un tribunal international d'arbitrage qui rendrait la guerre désormais impossible — rêves qui ont été
tant caressés en Amérique où, ces dernières années, le peuple s'est efféminé dans ses sentiments. Les conférences de La Haye, instituées sur la proposition du tsar — quelle grande parodie de l'histoire du monde I — et le palais où elles furent tenues, sont une satire de l'époque, et les événements qui suivirent ont pleinement justifié l'attitude de l'Allemagne qui dès le début ne se sentit aucune inclination à participer à cette farce » (1).
C'est en pleine période de victoires allemandes que ces mots furent écrits et ils illustrent bien ce que serait l'attitude permanente de l'Allemagne au cas d'un triomphe final allemand.
On n'en appellerait certes pas aux juristes pour définir les équités de la vie internationale. « Une suite de guerres longues et sanglantes », nous assure gravement cet écrivain, « distinguera le siècle dans lequel nous venons d'entrer. » Et la raison en est franchement donnée : << Le fait dominant qui exercera une influence décisive sur les événements à venir est l'abîme qui s'est creusé entre l'Angleterre et l'Allemagne et leur sentiment réciproque d'amère inimitié. Autant que l'on peut scruter l'avenir, une réconciliation paraît impossible ; nous, Allemands, n'oublierons jamais la conduite de l'Angleterre à notre égard. » Et c'est pour cette raison que la conclusion affirme que « l'ère de l'internationalisme est pas-
(1) Aucune des conférences ne fut tenue dans le soi-disant Palais de la Paix. La première se réunit dans la Maison du Bois et la seconde dans le Hall des Chevaliers.
sée et ne reviendra jamais plus. Elle sera remplacée par une période de vigoureuse et impitoyable affirmation des ambitions nationales, par la lutte des nations entre elles... Revenir dans les sentiers de l'Internationalisme et sacrifier encore pour lui des intérêts d'une importance capitale pour nous, serait un crime contre notre peuple. >^
Cette répudiation délibérée de l'idée d'une communauté internationale d'intérêts et. d'obligations, est l'expression d'une attitute entièrement nouvelle et qu'aucune nation dans les temps modernes n'avait encore prise. C'est un coup de balai dédaigneux de toutes les fondations sur lesquelles doit reposer toute société d'états. Et à la place, c'est l'absolu et toutpuissant pouvoir d'une organisation qui ne renferme ni critérium moral ni conscience du droit. « Pour nous Allemands », dit le professeur Meyer, «l'état est le besoin le plus indispensable et le plus élevé de notre existence terrestre... L'Etat est d'une importance beaucoup plus haute que n'importe quel groupe d'individus et éventuellement il a une valeur infiniment supérieure à celle de la totalité des individus compris dans sa juridiction. » La raison qu'il donne de cette assertion est que l'état « a une vie à part ; sa mission ne prend pas fin ; et, en théorie du moins, à moins qu'il ne soit brisé par une force du dehors, son existence est éternelle, embrassant toutes les ^générations à venir et les unissant dans un vasle ensemble, — la vie puissante d'une nation jouant son rôle dans l'histoire du monde. »
C'est la substance de la conception hégélienne de l'état, moins la divinité. Comme il est maintenant représenté, l'empire est « une splendide monarchie créatrice », possédant un pouvoir absolu, ne se prétendant plus d'origine divine, et confessant au contraire son caractère essentiellement, étroitement humain ] car, comme l'exprime cette théorie de l'empire^ « la décision finale pour chaque entreprise incombe au souverain qui en assume toute la responsabilité dont personne ne peut le décharger ». Mais, comme le souverain dans cette conception est la seule personnalité représentative de l'état, et comme l'état est (( d'une valeur infiniment supérieure à celle de la totalité des individus compris dans sa juridiction », il n'y a personne qui soit en droit de le tenir responsable, aucun critérium qui permette de mesurer sa responsabilité. Si, sur son ordre, des millions d'hommes, peu importe combien de millions, périssent dans la bataille, puisque tous les êtres humains réunis sont d'une importance moindre que la puissance et la prospérité de l'empire, aucun mal n'est commis ; et si un mal était commis, il n'existerait aucun moyen de l'empêcher ou même de le condamner. « Dans cet élément personnel », nous assure-t-il gravement, « réside l'énorme avantage qu'un gouvernement, monarchique possède sur tout autre et qui consiste en ce qu'il unit dans une seule et même personne le pouvoir d'agir pour l'Etat et la responsabilité indivisible envers la conscience des conséquences de l'acte. » Et c'est ainsi que la cons-
cience d'un homme qui se considère comme n'ayant de comptes à rendre à personne, mais dont l'intérêt est d'étendre son pouvoir par tous les moyens, devient la mesure de la responsabilité de l'Etat.
On n'a qu'à ouvrir les livres des juristes et des philosophes d'un autre temps, quand les peuples et les princes allemands luttaient pour leurs droits et leurs libertés locales contre l'autorité du vieil empire ; on n'a qu'à relire l'histoire des luttes pour les «r libertés allemandes » alors si chères, pour se rendre compte combien, même depuis l'époque de Bismark, la conception allemande de l'état s'est trouvée transformée. Ce contre quoi les Allemands ont si durement lutté pendant des siècles est maintenant présenté comme la fin la plus élevée et la plus noble de cette race. En 1913, le prince de Bulow disait : « Le contrôle puissant exercé par les autorités prussiennes a toujours provoqué un mouvement de réaction particulièrement vigoureux dans le peuple allemand lui-même. » Mais si le professeur Eduard Meyer a raison, ce contrôle doit être dorénavant considéré comme le glorieux couronnement de l'œuvre allemande. Le triomphe de l'impérialisme allemand qui, à l'époque où il écrivait, paraissait si certain au professeur Meyer, créerait, selon lui, un état de choses d'après lequel l'ultime loi du peuple allemand serait la conscience de son empereur. « Le monde dans lequel nous vivrons après la paix», dit-il. « sera totalement différent de celui avec lequel nous avons été si familiers, même s'il n'y avait aucun change-
ment extérieur, aucun déplacement des anciennes frontières. Cette guerre n'est pas seulement la plus grande guerre dans l'histoire de l'humanité, c'est l'événement le plus saillant de toute l'histoire moderne et le point de départ d'une nouvelle époque. Le monde tel que nous l'avons connu avant le 1" août 1914 a cessé d'exister. Tout ce qui précède cette date semble déjà appartenir à un passé lointain tellement distant de nous que c'est à peine si nous nous rendons compte que nous en avons fait partie. »
Il n'y a aucun doute que le monde ne sera plus tel qu'avant le 1" août 1914, jour où un homme, seulement responsable devant sa conscience, a plongé l'Europe dans la guerre. Mais ce qui est nouveau et ce qui frappe dans la conception de l'avenir du professeur Meyer, c'est la transformation de l'idée d© l'empire allemand qu'il nous révèle. Depuis ses débuts l'empire fut sans doute un édifice autocratique à pouvoirs extrêmement centralisés, mais ni son au" teur le prince de Bismark, ni son apologiste le prince de» Bulow, dans leurs moments les plus enthousiates de dévotion envers leurs souverains, ne l'auraient appelé « une splendide monarchie créatrice » dans laquelle la conscience du souverain est la loi la plus haute de la nation. Bismark aurait rappelé que son action personnelle lorsqu'il créa l'empire fut empreinte d'un caractère que la conscience de Guillaume P"" n'inspira certainement pas. Quant à Bulow, il n'aurait pu oublier qu'en 1908 il dût, comme
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hancelier impérial, calmer l'agitation provoquée lans le public par les confidences indiscrètes de ïuillaume II au Daily TeLegraph, et qu'il promit sur honneur de ne plus permettre à l'empereur d'agir ans l'avis de ses conseillers responsables.
Avant 1914, la constitution de l'empire d'Allemagne l'était pas <îonsidérée comme une monarchie, mais omme une confédération de monarchies, qui est, en iropres termes, « une alliance éternelle pour la proection du territoire et des droits de Confédération insi que pour le progrès et le bien-être du peuple llemand ». C'est une confédération de monarques ^gaux en droits et de trois villes -républiques libres.
Au roi de Prusse d, dit l'article XI, « appartiendra a présidence de la confédération, et il aura le titre l'Empereur d'Allemagne » ; mais il n'est nulle part ait mention de lui comme monarque excepté en *russe. Ses pouvoirs impériaux de contrôle et de lomination sont très étendus, surtout en temps de guerre, puisque « toutes les armées allemandes doivent )béir sans conditions aux ordres de l'Empereur » ; nais ses droits et ses pouvoirs, quoique considéables, sont néanmoins, jusqu'à un certain point, énunérés et définis. Ils sont limités d'une manière défilie par le Bundesrath, et, en apparence, sinon en 'éalité par le Reichstag élu par le peuple, et qui n'est ju'une simple Debaiing-Society . Les Allemands euxnêmes l'ont appelé : « la Salle des Échos ». 11 est ntéressant de remarquer cependant que les pouvoirs lu Bundesrath et du Reichstag sont définis dans la
constitution avant que la présidence ne soit même mentionnée.
La vérité est que la constitution de l'empire d'Allemagne est — volontairement, semble-t-il — un document extrêmement ambigu, capable d'être interprété comme créant un véritable gouvernement constitutionnel, mais parfaitement adapté aussi à toutes les perversions et usurpations de pouvoir que pourrait vouloir tenter un souverain autocrate, surtout en temps de guerre alors qu'il a le commandement absolu et suprême d'une armée immense et bien disciplinée.
Il n'est pas surprenant donc que la guerre ait favorisé des interprétations nouvelles de la constitution impériale et qu'aux heures de victoires apparentes, le byzantinisme qui même en temps de paix était devenu si visible parmi les fonctionnaires allemands et les aspirants à la faveur impériale, ait été exagéré et qu'on ait fini par attribuer à l'empereur des pouvoirs que le peuple n'avait jamais supposé qu'il possédât légale"* ment. En effet, bien que ce fussent les souverains et non le peuple allemand qui aient fait la constitution de l'empire, le peuple supposait qu'elle était faite dans son intérêt et non pour son asservissement.
La révélation récente que la guerre pourrait ne pas aboutir à une victoire allemande a attiré l'attention générale sur le sens réel de la constitution et a créé un désir nouveau de contrôle populaire du gouvernement. L'empire d'Allemagne est sans aucun doute à la veille de changements qu'il est dès à présent impos-
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sible de calculer, car leur caractère dépendra des éventualités de la guerre. Une défaite allemande aurait pour résultat infaillible une revision radicale de l'organisation constitutionnelle de l'empire avec des restrictions importantes des pouvoirs de l'empereur, sans exclure des possibilités de changements encore plus importants. Mais si les puissances centrales ne subissent aucune défaite sérieuse et surtout si les projets pangermanistes se réalisent en partie, c'est avec la nouvelle conception de l'autocratie impériale que le reste du monde aura dans l'avenir à lutter. Le triomphe complet des puissances centrales signifierait le triomphe de la monarchie prussienne et confirmerait sa suprématie sur tout l'empire allemand et ses alliés. Il est de la plus haute importance pour la paix du monde de tenir compte de la situation critique créée en Europe par cette nouvelle conception, enfantée par la guerre, de l'empire allemand considéré comme une « splendide monarchie créatrice ». Cette conception ne répudie aucun des projets d'expansion du pangermanisme. Au contraire, elle affirme explicitement que, si ces projets ne sont pas réalisés maintenant, la paix du monde en souflrira, puisqu'il n'y a qu'une victoire impériale qui soit susceptible de prévenir la perspective de nouvelles guerres. La philosophie de l'histoire « du marteau et de l'enclume » est vigoureusement confirmée et l'Allemagne entend bien être toujours le marteau et jamais l'enclume. « Il est impossible », écrit le professeur Meyer, « de percer le voile qui cache l'avenir et de prédire ce qui se passera. Mais chaque Aile-»
manddoit dès maintenant comprendre clairement que, si la nation allemande veut maintenir sa position dans le monde, il y a trois choses auxquelles nous devons nous attacher comme étant la base inviolable de notre existence forte et indépendante.» Ce sont, dit-il, « notre organisation militaire et notre organisation économique protégeant nos industries agricoles de manière à nous assurer les nécessités de la vie et à nous rendre indépendants des produits de l'étranger ; enfin, un gouvernement monarchique viril, jouissant d'une complète indépendance d'action, libre de combiner et d'utiliser par son activité créatrice toutes les forces de la nation. Nous avons d'ailleurs toutes les raisons de nous féliciter des résultats satisfaisants de cette activité », conclut-il, « puisque nous constatons que la guerre nous trouva amplement munis de matériel et bien préparés et que chaque jour qui passe nous donne une nouvelle preuve de son efficacité ».
C'est en fait la capacité de l'empire allemand de faire la guerre et sa perfection comme forme de pouvoir qui constituent son grand mérite aux yeux de l'écrivain, car la fin de l'état est le pouvoir, un pouvoir non seulement créateur et constructif, mais destructeur aussi.
« La vérité », dit-il, « est que le moment est arrivé où deux formes distinctes d'organisation de l'état » — l'allemande et l'anglaise — « doivent se mesurer dans une lutte à mort. » Elles ne peuvent pas semblet-il, coexister plus longtemps dans le même univers. Si cette interprétation des projets impérialistes est
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correcte, les autres nations se verront obligées de vivre avec une Allemagne qui, victorieuse, sera toujours prête à faire la guerre, ne comptant que sur son épée, pénétrée de la nécessité de futurs conflits, absorbée par son « activité créatrice » pour le développement de sa « vigoureuse existence », sous le commandement d'un homme w agissant en pleine indépendance » et opposée à toute forme d'internationalisme. Si la paix doit intervenir, prétend l'Allemagne, ce sera une paix imposée par le vainqueur et par laquelle toutes les autres formes d'organisation politique devront céder à la suprématie impériale. Telle est la vaniteuse prétention.
Certainement ce n'est plus là la vieille Allemagne que nous avons connue et aimée, et qui enseignait la musique et la poésie, la science et la philosophie, l'art et la littérature. Que de souvenirs de gracieuses figures, de douces voix, d'attentions délicates envahissent notre esprit quand nous comparons le présent au passé ! La terre du chant, le domaine des humanités, la personnification du Geniutlichkeit, ont-ils vraiment disparu pour toujours? Qu'avons-nous donc fait à l'Allemagne qu'elle veuille maintenant se détourner du monde entier? Répudie-t-elle vraiment tout internationalisme ? N'y aura-t-il plus dorénavant dans le monde plus de ports accueillants pour les grandes flottes de ses marchands comme autrefois? Ne traverserons-nous plus le vaste Océan avec ses capitaines? N'apprendrons-nous plus rien de ses grands maîtres qui furent nos instituteurs ? Déchirez cette page, pro-
fesseur Meyer, et récrivez-la sur un autre ton. Que peut attendre l'empire allemand d'un monde sans relations entre les nations ? Quelle sera sa place parmi ces nations? Et à qui donc la faute, s'il ne doit plus y avoir de rapports internationaux ? Quelle nation a la première violé les traités? Laquelle a la première refusé de laisser l'Europe prendre une décision sur quelque chose qui était avant tout une question européenne ? Laquelle a la première déclaré la guerre au milieu des négociations? Laquelle a la première attaqué non pas un ennemi en armes, mais un peuple neutre et désarmé ? Laquelle a la première défié tous les neutres par une campagne d'épouvante au cours de laquelle d'innocents non-combattants, hommes, femmes et même petits enfants furent mis en pièces par les explosions ou impitoyablement noyés dans la mer? Le droit de vivre sur cette terre dépend-il de la conscience d'un homme? Le fardeau de culpabilité ne pèsera-t-il que sur les épaules d'un seul être humain, ne retombera-t-il pas également sur ceux qui ont voulu profiter de la lutte pour la suprématie ? Enfin peut-on attendre que le monde reste en termes amicaux avec une nation qui organise l'assassinat comme un moyen de pouvoir?
Il faut reconnaître aussi franchement le fait que l'agression impériale allemande ne provient pas entièrement de l'adoration d'une dynastie, ni de la contrainte exercée par elle et qu'elle n'est pas non plus un pur résultat d'une théorie philosophique de l'état.
C'est parce que les dynasties servent les fins nationales qu'elles sont investies d'une sorte de sainteté et c'est parce que un gouvernement impérial est susceptible d'accroître le pouvoir d'un peuple sur d'autres peuples que le secours de la philosophie est invoqué pour soutenir son prestige. Ce fait est, historiquement, d'une évidence -écrasante. Ce qui a réconcilié l'Allemagne avec la prépondérance prussienne, ce sont les avantages matériels qui furent la conséquence de l'unité allemande. Il n'y a aucun sentiment de respect dans les cœurs allemands pour la vague conquérante qui déferla de la Marche de Brandebourg et tira le nom même de la Prusse (Bo- Russia) de l'annexion d'une province slave de la Pologne obtenue par un mélange de moyens militaires et diplomatiques. Les Allemands ne savent que trop leur propre histoire. Un empire gouverné par la Prusse eut été répudié dès les premières décades de son existence s'il n'avait apporté à tous les états allemands des avantages économiques étendus. Cela, il est incontestable qu'il l'a fait et l'appréciation de ce service est fortifiée par l'espoir que le pouvoir centralisé d'une Allemagne unifiée procurera de nouveaux profits au peuple allemand : nouvelle utilisation de leur main-d'œuvre, nouveaux débouchés pour leurs produits, nouvelles ressources pour leur industrie. Le programme pangermaniste n'est pas réellement fondé sur une affinité quelconque de race ou de sentiment. Il vise à l'extension de l'empire parce que celui-ci est considéré comme un arbre fé-
cond dont la croissance assurera au peuple allemand non seulement une ombre protectrice, mais encore des fruits abondants.
Cet aspect de l'impérialisme allemand est bien illustré par des ouvrages, comme L'Europe centrale (Mittel-Europa) du D'' Friedrich Nauman et la Part de VA llemagne dans le commerce mondial du professeur Harms. Ce dernier manifeste un sens profond de l'importance économique du commerce international pour l'Allemagne et du désavantage qu'entraînerait pour elle la perte des marchés étrangers.
Mais c'est le D"* Nauman, très lu et jouissant d'une grande autorité comme écrivain populaire et membre du Reichstag, qui interprète le mieux la pensée dominante au sujet des plans politiques allemands pour l'avenir. Ecrivant en pleine guerre, inspiré par la guerre, il nous présente sa vision d'une nouvelle Europe centrale assez grande et assez forte pour garder une position incontestée au milieu de nations toujours hostiles, véritable rocher inébranlable où la Deutschthum attendra son heure, l'heure de ce développement militaire et de cette expansion économique auxquelles, croit-il, a droit le peuple allemand.
Seulement en pleine guerre, affirme-t-il, les esprits pouvaient être préparés à comprendre la nécessité et l'importance d'une aussi vaste conception. En effet, la Mittel-Europa — empire teutoniq.ue de l'avenir, encore plus étendu, encore plus énergique et encore plus fort — n'aurait jamais pu être conçu par l'esprit
paisible d'une époque normale. « De même que Bismark, en pleine guerre de 1870 et non après, eut la vision de l'empire allemand, ainsi, au milieu de la guerre, dans le sang versé et la commotion des peuples, seront posées par nos hommes d'état les fondations de la nouvelle constitution. »
En quoi consistera donc ce nouvel édifice impérial? En rien moins que ceci, selon les expressions de son théoricien : « la fusion de ces états qui n'appartiennent ni à l'alliance anglo-française, ni à l'empire russe ; mais surtout la combinaison de l'empire allemand avec la double monarchie austro-hongroise, puisque tous les autres projets pour l'union des peuples de l'Europe centrale dépendent du succès de l'union des deux Etats centraux. »
La nécessité de cette union, pense Nauman, est absolue pour cette raison que le temps où les petits états pouvaient jouer un rôle est passé pour toujours. Dans la vieille Europe, les petits états avaient une place naturelle. C'est de petits états que fut entièrement composée l'Allemagne. Mais, jamais d'accord, ils présentèrent un tableau changeant de princes toujours en lutte, chacun d'eux uniquement poussé par son intérêt propre, réussissant rarement à former des combinaisons ayant une signification historique. Ils s'assemblaient soudain comme des nuages et se dissipaient aussi vite. Le soi-disant Saint Empire Romain de la nation allemande, dans lequel les états allemands figuraient nominalement, fut, sous les Habsbourg, complètement dépourvu d'unité : la plu-
part de ses membres étaient toujours soumis à des influences étrangères qui s'insinuaient sous le prétexte de les protéger contre l'autorité de ce même empire dont ils faisaient partie.
Aujourd'hui, sous la pression d'une hostilité commune, l'empire allemand unifié par la Prusse, et la Double Monarchie Austro-Hongroise, sentant la nécessité de coopérer, ont conscience d'être unis dans une lutte pour leur existence. Le séparatisme n'est plus défendable. La guerre a créé une âme de l'Europe centrale qui doit maintenant prendre un corps adopté à ses besoins.
Mais ce n'est pas à une simple nécessité temporaire qu'est dû ce résultat. Les grandes affaires ont créé la grande politique et l'organisation de l'état doit être en rapport. Nous devons, dit Nauman après Cecil Rhodes, « penser en continents ». La souveraineté dans un sens réel ne peut plus être attribuée à de petits peuples. Sans alliés ils ne sont rien. Isolement signifie faiblesse et danger. La Prusse même, isolée, est trop petite pour un état moderne. « L'Etat », enseigna Treitschke, (( est puissance », et il ajoutait : « Il y a quelque chose de risible dans l'idée d'un petit état. Sans doute, dans la bataille des géants, il peut paraître risible que le faible vienne demander liberté ou justice et cependant, comme on l'a dit avec raison, « n'y a-t-il pas quelque chose de honteusement brutal dans ce rire? » Puisque, selon cette philosophie, il n'y a pas de rôle historique des petits états, ils ne sauraient trouver place dans le champ d'activité de
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TEurope centrale. Ils se montreraient trop indépendants, trop réfractaires et certainement trop faiblement inspirés par Tesprit impérialiste, pour être incorporés à l'actif et puissant noyau nécessaire pour la réalisation de cette vaste conception politique. L'Italie, si elle était plus accessible à l'influence teutonne, pourrait être une acquisition acceptable ; mais pour le moment elle est trop latine dans ses affinités pour être incorporée à l'Europe centrale. Comme la Hollande, la Suisse, les Etats balkaniques, la Turquie et les pays Scandinaves, l'Italie est trop périphérique pour pouvoir former un organe vital du nouvel organisme. Tous ces pays, malgré la conception quantitative grandement exagérée de l'état moderne en tant que grande puissance, « puisqu'ils ont encore devant eux une période d'attente historique avant de se décider », doivent être tenus pour le moment dans une position d'expectative. La grande et pressante nécessité est de créer ce noyau de l'Europe centrale — combinaison de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie — autour duquel les petits états pourront plus tard se cristalliser. Lorsque ces derniers, pense Nauman, verront clairement quel avenir les attend, ils viendront un par un chercher avantage et sécurité en adhérant aux puissances centrales.
Tel est dans ses grandes lignes le programme d'avenir de Nauman. Ce n'est qu'un programme, mais il prodigue tout son art pour le rendre attrayant.
Pour lui, le moment critique, ce sera le moment des négociations de paix. Ce que seront les condi-
tions de la paix, il évite prudemment de nous le dire; mais quelles qu'elles soient, « que les frontières extérieures des empires du centre soient élargies davantage vers l'Est ou vers l'Ouest selon l'importance des triomphes militaires, la question demeure entière : est-ce que les plénipotentiaires de Berlin, de Vienne et de Budapest quitteront la salle du Congrès de la paix, comme de vrais amis ou comme des ennemis secrets. » « Nous espérons qu'ils reviendront avec cette devise : « Eternellement unis. »
Dans ce cas évidemment l'Europe entrera dans une période de développement différant totalement du passé. Mais cette union sera-t-elle réalisée? Nul plus que le théoricien de l'Europe centrale ne comprend qu'on ne saurait répondre avec certitude à cette question. « Toutes les guerres de coalition depuis l'antiquité la plus haute ^>, dit-il, «ont été suivies de conclusions de paix difficiles, car elles ont toujours fini par des gains et des pertes qui durent faire l'objet de transactions. » Une paix comme celle de 1815 au Congrès de Vienne, insiste Nauman, ne doit pas être renouvelée. Le véritable grand trophée de la guerre sera enfermé dans la question d'union permanente. Si l'Allemagne et l'Autriche peuvent être tenues éloignées l'une de l'autre, ce sera pour l'Entente une grande et durable victoire. Mais si elles s'unissent pour former une Europe centrale, les fils do l'Allemagne et de l'Autriche' ne seront pas morts en vain.
Ce ne sont pas cependant une réorganisation gêné-
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raie de la vie nationale et une meilleure assurance de paix qu'on peut attendre de la fusion des empires du centre, mais un renforcement de leur défense mutuelle et une préparation encore plus rapide et plus forte en vue de nouvelles possibilités militaires. Il est admis qu'au cours des négociations pour la paix chaque belligérant recherchera à réaliser sa liberté d'action en même temps que des avantages, mais, insiste Nauman, « ce serait se placer à un point de vue démenti par l'histoire que de penser que cinq ou huit grandes puissances quitteront la salle du Congrès de la paix sans avoir déjà de nouveaux traités en poche. » En tout cas, ce ne sera point, pense-t-il, l'aurore d'une paix éternelle. 11 y aura des efforts pour assurer une paix durable et peut-être des assurances nouvelles, mais un nombre incroyable de questions nouvelles et anciennes resteront sans solution et deviendront une source de préoccupations pour l'avenir. « Tous les Ministères de la Guerre, tous les états majors, toutes les amirautés », affirme Nauman, « méditeront les leçons de la Guerre lorsqu'elle sera finie ; une technique encore plus scientifique inventera de nouvelles armes ; les forteresses des frontières deviendront plus importantes et plus étendues. » La conséquence sera qu'aucun état ne pourra rester isolé. L'empire d'Allemagne et la monarchie austro-hongroise, si elles doivent durer, doivent s'unir pour leur sécurité et leur soutien mutuel.
Cette nécessité d'ailleurs leur est en partie im-
posée par leur unité territoriale considérée au point de vue orographique. La nature, de la mer du Nord à la Baltique et aux Alpes, à l'Adriatique et à la plaine méridionale du Danube en a décidé ainsi. « Déployez une carte », ditNauman, « et voyez ce qui s'étend entre la Vistule et les Vosges, entre la Galicie et le lac de Constance 1 Cette étendue géographique ne peut être considérée que comme une unité, comme une unique patrie bien articulée, comme une confédération défensive et un ensemble économique se suffisant à lui-même. Tout le particularisme hi^orique qui a pu peser sur la guerre mondiale doit s'effacer et confirmer le princij>e d'unité. »
L'unité ainsi favorisée doit être assurée d'une ma- .nière durable par des conditions physiques. Ces conditions, la guerre nous les a révélées. Le résultat de l'expérience technique militaire le plus solidement établi est que les batailles de l'avenir se dérouleront sur de très longues lignes et que les retranchements de campagne fourniront la base de la défense de la patrie. La politique de tranchée consiste en ceci que chaque état doit calculer dans quelles limites il peut ou ne peut pas établir sa ligne de tranchées de défense. Si les Français s'étaient retranchés de Belfort à Dunkerque, il est probable que l'invasion de la France par la Belgique aurait été impossible. Ce raisonnement s'applique aussi à la Prusse orientale et aux frontières austro-galiciennes. Après la guerre, des fortifications de campagne seront faites le long des frontières partout où apparaîtra une possibilité
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d'invasion. Des nouvelles niurailles de Chine s'élèveront si les nations veulent vivre en bons termes. Deux longs murs, allant du nord au sud diviseront l'Europe continentale] en trois bandes. La question de l'Europe Centrale est de savoir si entre ces deux murs courant du nord au sud, il faudra qu'il s'en élève un troisième entre l'Allemagne et TAutriche- Hongrie. Nauman affirme que, si l'unité des politiques du lendemain de la paix n'est pas assurée, l'établissement de ce mur sera une nécessité impérative, et naturellement dommageable au plus haut degré et féconde en conséquences funestes pour les deux pays.
Inclusion ou exclusion, telle apparaît être Talternative oflerte à l'Autriche par ce nouveau système d'insularisme fortifié, présenté comme le seul moyen possible d'assurer des relations amicales. Qu'est-ce donc qui exige ces infranchissables barrières élevées entre nations ? Est-ce la négation finale de toutes les possibilités morales et légales de réconciliation entre elles ? D'où vient, alors, cette incompatibilité radicale entre nations situées à l'est et à l'ouest de ces barricades ? Qu'est-ce donc qui les forces à se séparer pour toujours par des fossés infranchissables et éternellement gardés ? C'est apparemment que l'Europe centrale peut être ainsi constituée comme une puissance teutonique consolidée et rendue pour toujours indépendante de ces concessions volontaires, transactions, arrangements et accords au moyen desquels les peuples limitrophes ont toujours réglé
leurs rapports. Mais pourquoi une nation rechercherait-elle cette exemption des conditions ordinaires d'existence humaine dans un état social? Est-ce purement un moyen de défense destiné à préserver contre un attentat le principe sacré de la nationalité ? Estce en vue de maintenir intacte une neutralité absolue et désintéressée au milieu de l'activité guerrière de l'Europe ?
Aucune de ces considérations n'est invoquée comme la raison de cette consolidation et cet emmurement. Il n'est même pas question d'une base possible pour des arrangements pacifiques. On ne propose rien pour restaurer l'autonomie des nationalités supprimées dans les royaumes allemands et austro-hongrois. Pas un mot pour les Polonais, les Tchèques, les Roumains et autres peuplés déjà emmurés dans les empires du centre. Aucune allusion enfin à la neutralité, si ce n'est pour faire remarquer que la politique de tranchée la rendra bien difficile pour les petits états, et tendra ainsi à les attirer dans le cercle des puissances centrales. Les seuls liens possibles d'union, est-il affirmé, et les seules conditions possibles de relations amicales sont d'une nature purement mécanique. Les petits états, insiste-t-il, ne pouvant recourir au système de la tranchée à cause de son coût et de leur voisinage naturel, resteront sans défense et par conséquent constitueront une matière première disponible pour de futures exploitations économiques. Lorsque l'Europe centrale sera organisée et fortifiée, ces états qui, selon les mots mêmes de Naumann,
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« n'appartiendront ni à la Confédération anglo -française ni à l'empire russe », tomberont comme un fruit mûr, sans effort ni sacrifice de la part de la nouvelle Union impériale, dans sa main tendue.
Naumann nous assure avec une insistance particulière qui n'est pas sans trahir une certaine anxiété, que nulle pensée de ce genre n'a contribué à précipiter la guerre à Vienne ou à Berlin et encore moins à la causer directement. En Allemagne, est-il dit franchement, existait cette idée qu'un jour il devrait y avoir un règlement de comptes avec la Russie et aussi une lutte avec l'Angleterre pour la domination de la mer. Ces éventualités, admet-il, étaient déjà envisagées par le gouvernement et le peuple allemands. Mais ce qui constitua un développement inattendu de la que>tion, ce fut ce fait que les trois guerres avec la France, la Russie et l'Angleterre éclatèrent soudain et en même temps, comme une formidable inondation. Dans la guerre maritime et la guerre avec la France, l'Autriche-Hongrie n'avait aucune part, mais elle avait à faire face à des périls imminents : périls balkaniques, slaves et italiens. Ainsi deux grands intérêts fusionnèrent d'une manière inattendue et les trois guerres n'en devinrent virtuellement qu'une seule. Cependant, et justement à cause de cette dualité d'origine, le conflit, vu de Berlin, de Vienne ou de Budapest prit un aspect différent. Au début, l'idée de direction et de responsabilité communes faisait défaut ; mais le développe ment de la guerre l'enfanta et prouva que le conflit
n'est ni allemand ni danubien, mais la preuve historique de l'existence d'une Europe centrale.
« La guerre cimente ! » s'exclame Naumann ; mais il réalise pleinement quels intérêts contraires doivent fusionner, quels antagonismes doivent être surmontés si l'Europe centrale doit vraiment surgir de la lutte comme unité politique. Il reconnaît que l'Autriche-Hongrie est un foyer de particularisme et de lutte de nationalités en partie submergées, tandis que l'Allemagne est une unité récente tendant vers une plus grande centralisation. L'Allemagne est passée de l'état de confédération relâchée à celui d'état fédéral. L'Autriche-Hongrie est une confédération de monarchies indépendantes conventionnellement unies. L'Allemagne est plus septentrionale, plus froide, plus uniforme, plus technique. L'Autriche-Hongrie est plus méridionale, plus gaie, plus romantique et elle a plus de tempérament. La majeure partie de l'Allemagne est protestante, tandis que l'Autriche est surtout catholique. L'Autriche-Hongrie a un passé et peut-être un avenir plus riches, mais l'Allemagne a pour elle le présent. Le rythme de vie des deux empires est différent. C'est comme si l'est et l'ouest, le nord et le sud, le xviii" et le xx^ siècles étaient fondus.
Quelles que puissent être les contradictions* de nature ou d'inclination, conclut Naumann, l'existence future des deux empires dépend de leur union. Ni l'un ni l'autre n'a d'alliés possibles sur lesquels il puisse compter. La fusion apparaît donc comme une nécessité réciproque.
Des deux empires, c'est la monarchie austro-hongroise qui renferme la plus grande quantité de diversités ethniques et d'aspirations nationales. Il n'y a là aucune cause de séparation, car l'union avec un pouvoir fort est essentielle à l'existence de ces nationalités submergées. Les Tchèques, les Moraves, les Polonais, les Serbes, les Croates et les Slovaques, et môme les Magyars, seraient, seuls, trop faibles pour maintenir dans l'isolement leur indépendance nationale. C'est une conséquence de la nature des choses que leurs luttes futures se développeront dans une sphère de politique domestique plutôt qu'étrangère. C'est seulement sous la protection et grâce à l'indulgence de leurs soi-disant oppresseurs qu'ils ont pu se livrer à des déclamations patriotiques. Une pareille tolérance serait moins dangereuse et peut-être moins nécessaire dans la future Europe centrale, car l'avis et au besoin l'aide de la Prusse seraient à portée de la main pour compléter l'œuvre d'absorption et d'assimilation. Après avoir prussianisé toute l'Allemagne, qu'est-ce qui pourrait l'empêcher de prussianiser aussi toute l'Europe centrale ? Les Prussiens eux-mêmes ne sont-ils pas d'origine slave ?
Il y a, en fait, dans ce vaste projet d'empire, comme une sorte de suppression ostentatoire du Deutschland ûber Ailes. Le projet ne découvre pas, si ce n'est par inférence la sainte mission de la Kultur allemande dans l'œuvre de rédemption du monde. Il n'y a même pas, en apparence du moins, la moindre exagération de nationalisme. Et cela, pour des raison évidentes.
« Il est naturellement sous- entendu », dit Naumann, « que dans l'Allemagne en guerre tous nos vieux souvenirs héroïques se lèvent du fond des tombeaux et que se dressent devant nous le roi de Prusse Frédéric II, Moltke et Bismark. Nous nous battons comme Allemands, mais nous luttons aussi en compagnie de millions de non-allemands qui sont prêts à nous suivre dans la bataille et dans la mort, sMls sont respectés par nous et si on leur permet de croire que notre victoire est aussi leur victoire. »
. C'est surtout sur cette croyance et sur le sentiment d'agir de concert librement que l'on paraît compter pour la constitution de l'Europe centrale. C'est pourquoi une union politique qui eut été complètement irréalisable en temps de paix est jugée possible en temps de guerre. Le projet n'est pas considéré du tout comme une affaire de chancelleries ou de parlements. Sa réalisation ne saurait être assurée par de simples traités formels. Dans de pareils engagements il y a toujours trop ou trop peu et il n'y a, pense Naumann, et ne peut y avoir, aucune certitude que de simples traités seront toujours respectés. C'est dans l'identité actuelle des buts et des aspirations des peuples et non dans les accords artificiels des cabinets qu'un véritable trait d'union doit être recherché. « La sécurité », dit-il, « repose dans les différents aspects de la vie associée, aux différents points de vue politiques, économiques et privés ; dans le débordement spontané et organisé d'un corps politique dans un autre ; dans la communauté des idées, de l'histoire, de la culture, du travail.
des conceptions du droit, d'un millier de grandes et de petites choses. Seulement lorsque nous aurons réalisé cette condition, nous pouvons nous considérer comme solidement unis. »
Il y a une vue profonde dans cette conception de l'union. On ne saurait rien espérer de fécond d'aucune forme de gouvernement humain et d'aucune combinaison politique, surtout internationale, qui ne soit fondée sur le caractère, les intérêts et les buts de ceux qu'elles concernent. C'est pourquoi c'est le moment pour les Austro-Hongrois de considérer si une union qui ne pouvait être ouvertement conçue qu'en temps de guerre est la plus avantageuse pour la double monarchie en temps de paix.
Il est évident que l' Autriche-Hongrie constitue le point faible du plan pan germaniste d'expansion méridionale. Sans la subordination pratique de la double monarchie au contrôle du gouvernement impérial allemand, le rêve d'un chemin de fer Hambourg-Bagdad avec des ports allemands sur toutes les mers du sud, s'évanouit dans l'air fluide. C'est pour cette raison que Naumann a écrit son livre. Il comprend parfaitement, en effet, que, d'elles-mêmes, ni l'Autriche ni la Hongrie, la dernière surtout, seront difficilement persuadées de prendre en considération le projet d'union qu'il affirme conforme à leur caractère, à leur intérêt ou à leurs aspirations nationales, car il entraînerait clairement leur disparition finale en tant que nations séparées. Il est douteux qu'elles soient volontairement induites à entrer dans une association aussi
étroite avec un associé d'une nature aussi dominatrice que le gouvernement impérial allemand. Déjà même, sous le contrôle prussien existant des signes d'inquiétude se manifestent. La réponse austrohongroise au projet d'une Europe centrale sous la direction prussienne n'a pas été encourageante pour Berlin. Aussi pour pouvoir réaliser le projet Hambourg-Bagdad avec le contrôle politique qu'il comporte, le gouvernement impérial allemand serait certainement heureux de se rendre les mains libres en renonçant pour le moment à tous les avantages obtenus dans Pouest^ quitte à recouvrer plus tard ce qu'il abandonnerait temporairement en France et en Belgique.
Le sort, non seulement de l'Autriche-Hongrie et de ses nationalités à demi submergées, mais celui de la Grèce, des Etats balkaniques, de l'Empire Ottoman et même celui de la Belgique, de la Hollande, de la Suisse et des royaumes Scandinaves sera déterminé par le règlement de la question Mideuropéenne. Une fois organisée, comme la science et l'adresse allemandes savent le faire, l'Europe centrale que Naumann a esquissée ne deviendrait pas seulement maîtresse de toute l'Europe continentale, mais le plus formidable pouvoir maritime qui ait jamais existé.
C'est ce rêve de domination européenne qui a ins" pire le gouvernement impérial allemand à proposer des négociations de paix tout en menant la guerre avec une vigueur nouvelle dans l'espoir que l'un ou l'autre de ses ennemis puisse être éliminé du conflit.
C'est aussi là-dessus que se fonde son hostilité pour toute forme d'internationalisme. L'impérialisme économique allemand se soucie aussi peu que la dynastie prussienne de prendre place dans un monde réglé par des accords généraux. « Nous n'avons jamais caché nos doutes qu'une paix permanente pût être garantie par des organismes internationaux tels que les cours d'arbitrage », a dit le chancelier impérial Bethmann- Hollweg, en parlant devant une commission du Reichstag ; et son attitude, à ce propos, rencontra une approbation générale en Allemagne.
Il y a quelque chose de déconcertant pour le reste du monde dans ce farouche esprit de tribalisme teuton qui lîe parait même pas désirer des amitiés plus étendues. Une disposition à rejeter toutes relations internationales, une dépendance complète de la force mécanique, économique et militaire, enfin l'absence totale de cet humanisme qui caractérisait la vieille Allemagne que nous avons aimée, tels sont les traits essentiels qui rendent cet empire allemand transfiguré, sauvage, étrange et en même temps formidable — comme un géant des cavernes, habitant seul, absorbé pendant ses heures de veille par des préparatifs de combat, et rêvant, pendant son sommeil d'ennemis et d'hostilités, uniques préoccupations de son existence.
Les précurseurs du pacifisme : Grucé, William Penn, Fénelon, l'abbé de Saint-Pierre, Emmanuel Kant. — La Sainte Alliance. — La souveraineté aux Etat-Unis. — L'état est fondé sur les droits naturels des citoyens. — Difficultés d'une union générale de toutes les nations. — Opportunité de la constitution d'un groupe limité d'états constitutionnels en vue d'un commencement d'organisation internationale. — Pourquoi les conférences de La Haye (1899 et 1907) furent stériles. — Réunion d'une première conférence internationale. — Noyau d'un corpus juris international. — Magistrature internationale. — Voies d'exécutions internationales. — Le rôle de la diplomatie. — L'œuvre internationale du siècle dernier. — Le problème des pays arriérés. — Les méthodes commerciales appliquées aux affaires du monde.
Malgré la méfiance allemande pour les cours d'arbitrage, le chancelier von Bethmann-Hollweg n'en a pas moins montré à quelle conclusion toute intelligence humaine doit forcément en arriver lorsqu'elle s'adonne à un examen attentif des rapports internationaux. Il dit : « Si, à la fin de la guerre et après, le monde réalise pleinement l'affreuse destruction de vies et de propriétés, dans l'humanité tout entière s'élèvera un cri en faveur des arrangements pacifiques et des accords qui, autant qu'il est dans le
pouvoir humain, empêcheront le retour d'une aussi monstrueuse catastrophe. Ce cri sera si puissant et si justifié qu'il devra aboutir à un résultat. »
Mais quel sera ce résultat ? Ce ne saurait être la domination d'une seule nation : c'est là une forme de paix à laquelle le monde ne se soumettra pas.
Si les hommes étaient gouvernés par rintelligence pure, il ne serait pas difficile de mettre fin pour toujours à la guerre et à ses dévastations ; mais l'expérience a montré que ni gouvernants ni gouvernés ne sont de purs êtres intellectuels. Il y a dans la nature de chaque homme et par conséquent de chaque nation un élément de raison. Mais il y a aussi les instincts, les émotions et les passions. Certains de ces derniers éléments proviennent des limitations et des nécessités de la nature, complexus de forces actives, gouvernée par les grandes lois de la lutte, de la sélection et de la survivance. De plus il faut aussi compter avec les associations fortuites d'idées, les traditions tribales, et les préjugés inhérents qui ont leur origine en dehors de la sphère des processus mentaux conscients. Les nations comme les hommes ont leur héritage de traits naturels qui les assimilent aux différentes espèces animales telles que le loup, le renard ou l'agneau. En conséquence, la conduite probable de certaines races d'hommes peut devenir un sujet de calcul offrant presque autant de certitude que létude de l'instinct des oiseaux et des animaux sur lequel l'intelligence supérieure base son pouvoir de capture et de contrôle.
Dans le calme de leur cabinet de travail, les philosophes, partant de quelques principes, a priori de la raison, trouvent facile de construire dans leur esprit un état universel et de concevoir les relations réciproques des états séparés de manière à conclure que rien n'est plus simple que de réaliser une fédération générale du monde. Au contraire, tous ceux qui ont été des observateurs attentifs de la nature humaine et surtout ceux qui ont été en contact avec beaucoup de populations diverses dans de nombreux pays différents trouvent difficile de croire qu'un état universel ou une harmonie d'états séparés soit possible à moins que la nature humaine ne soit radicalement modifiée. Ils perçoivent immédiatement les fatalités de l'exisence nationale qui sont un obstacle au triomphe des idéals internationaux et ils s'étonnent comment d'autres hommes de grande intelligence peuvent s'imaginer qu'un plan de coopération est presque effectivement réalisé simplement parce qu'il a été pensé logiquement.
Une conséquence du conflit européen actuel et de sa révélation des fins et des buts nationaux sera sans doute que les nations considéreront avec plus d'attention les causes d'antagonisme international et que des plans élaborés avec soin seront sans doute proposés pour assurer une harmonie internationale plus parfaite. Sans aucun doute le sens moral de tous les hommes intelligents sera remué profondément et le caractère inique et irrationnel de la guerre entre nations civilisées les frappera fortement. Mais ce ne
sera point après tout une expérience nouvelle. Dans les temps modernes les atrocités accompagnant les grandes guerres n'ont jamais manqué de donner naissance à des projets embrassant une réorganisation complète du monde. C'est ainsi qu'au milieu de la guerre de Trente ans, Emeri'! Crucé proposa que la ville de Venise fût choisie comme siège permanent d'un corps d'ambassadeurs dont les votes régleraient tous les dijfférends internationaux. Ce fut pendant les guerres de Louis XIV que William Penn, que Montesquieu appela « le moderne Lycurgue », proposa son plan de paix universelle. Ce fut à la conclusion de la guerre de la Succession d'Espagne que Fénelon présenta au Congrès d'Utrecht la fameuse dissertation dans laquelle il disait :
« Les états voisins ne sont pas seulement dans l'obligation de se traiter les uns les autres selon les règles de la justice et de la bonne foi; ils devraient, de plus, pour leur propre sécurité autant que dans leur intérêt commun former une sorte de société générale et de république. »
Ce fut à la même occasion que l'abbé de Saint- Pierre élabora son extension du « Grand Dessein » de Sully, dans lequel, anticipant sur le programme actuel de la Ligue pour la paix obligatoire, il proposait, non seulement de soumettre les différends à la décision d'un tribunal, mais aussi l'abolition totale de l'usage séparé de la force. Il proposait aussi la conclusion d'un accord par lequel en cas de refuâ d'observer les traités ou d'obéir aux règles et aux
jugements, les autres membres de l'alliance forceraient le souverain réfractaire à se soumettre en s'armant tous ensemble contre lui et en lui faisant payer les frais de cette contrainte. Enfin ce fut pendant la conquête de l'Italie par Napoléon Bonaparte qu'Emmanuel Kant publia son fameux essai sur « La paix éternelle ».
Il serait fastidieux d'examiner ou même d'énoncer les innombrables plans qui ont été proposés pour assurer la paix et l'harmonie parmi les nations. Presque sans exception ils ont affirmé que la base de réorganisation est exclusivement politique, et qu'il faut par conséquent instituer l'équivalent d'un superétat, nouvelle souveraineté placée au-dessus des états nationaux comme celui-ci est placé au-dessus des membres qui le composent. Pour atteindre ce but, beaucoup ont jugé qu'il serait nécessaire d'établir non seulement une législation et une magistrature internationales, mais aussi une force executive internationale commandant les armées et les flottes ou disposant tout au moins d'une force armée constituant une police internationale effective. Mais ils ne semblent pas généralement avoir eu une notion très claire de l'importance que devrait avoir cette force.
Il est prudent de rejeter tout de suite une futilité aussi caractérisée que ce super-état. Un état universel de cette nature impliquerait l'annihilation soudaine de toutes les caractéristiques nationales qui difï'érencient, par exemple, la Turquie de la Suisse et la
France de l'Allemagne . Une proposition de fédérer des unités politiques aussi disparates provoquerait de tous côtés une prompte résistance.
Des types de gouvernements approximativement identiques paraissent seuls convenables pour toute véritable organisation internationale qui pour constituer un organisme doit être composée d'organes mutuellement adaptables. En un mot, les divers éléments de cet organisme doivent être chacun des expressions d'une vie commune. Les états absolus et les états constitutionnels n'appartiennent pas à la même espèce de corps politiques. Il existe entre eux une hostilité inhérente. Tout essai de les incorporer à une ligue en vue d'imposer la paix aboutirait à créer de nouvelles causes de guerres. Cet essai a déjà été fait et il a abouti à un échec complet. La Sainte-Alliance fut organisée pour soutenir les idéals internationaux les plus élevés des puissances signatrices, n'ayant « aucun autre objet que de publier, à la face du monde entier, leur résolution arrêtée de prendre pour leur seul guide de gouvernement, dans Tadministration intérieure de leurs états respectifs comme dans leurs relations politiques avec chaque autre gouvernement, les préceptes de la sainte religion qu'enseigne Notre Sauveur, c'est-à-dire la Justice la Charité chrétienne et la Paix. » Cependant la Grande-Bretagne et la France ne purent entrer dans cette alliance dont le véritable objet était d'assurer la tranquillité en écrasant dans l'œuf tous mouvements ayant un caractère constitutionnel ou d'indépendance nationale. Comme Alison
Phillips l'a clairement montré dans son ouvrage sur a La Confédération de l'Europe » « le libre jeu d'un système fédéral international exige une bien plus grande uniformité d'institutions politiques et d'idées parmi les nations du monde qu'il n'en existe pour le moment. »
La différence fondamentale entre les états, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, réside dans la manière de concevoir la souveraineté. Dans le cas des états constitutionnels, il y a eu une limitation du pouvoir du Souverain et dans les grandes démocraties il s'est produit une modification dans la conception delà souveraineté elle-même. Aux Etats-Unis, par exemple, on a beaucoup discuté la question de savoir si la souveraineté appartient au gouvernement fédéral ou aux Etats séparés. La vérité est que dans son sens absolu de pouvoir illimité, elle n'appartient ni à l'un ni aux autres, même pas au peuple, dont la conviction sur la question est exprimée par la déclaration que le gouvernement existe seulement « pour garantir les droits des gouvernés » et est par conséquent essentiellement limité. C'est la doctrine de la Déclaration d'Indépendance et de tous les bills de droits dans lesquels l'idée de souveraineté n'est pas explicitement reconnue ; et ce mot que le système américain n'aurait jamais inventé est devenu le sujet d'une discussion étendue. Le résultat de cette dernière est que, tandis que certains pouvoirs appartiennent au gouvernement fédéral et d'autres aux gouvernements des états particuliers, ils doivent être considérés comme étant d'un
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rang égal sans que les uns puissent exercer sur les autres une suprématie sans réserve et absolue. Dans les questions internationales on n'a jamais soutenu sérieusement que l'autorité des Etats-Unis dépassât en quoi que ce fût ce que « les Etats indépendants peuvent faire c?e droit », comme le dit la Déclaration d'Indépendance.
Il est évident que les pouvoirs autocratiques, basant leur autorité sur les postulats de Tabsolutisme n'accepteront, ne peuvent d'ailleurs logiquement accepter cette interprétation de l'autorité de l'état essentiellement limitée avec, comme conséquence, l'existence d'obligations internationales inhérentes et les liant, par la raison que ces limitations et obligations sont à leur point de vue des empiétements sur la volonté sans limite du souverain.
On peut dire que ces limitations et obligations cessent d'être des empiétements lorsqu'elles sont librement et explicitement acceptées parle Souverain^ et qu'alors elles sont aussi obligatoires entre gouvernements absolus qu'entre gouvernements constitutionnels. Mais cette remarque élude la question fondamentale qui est de savoir s'il y a des obligations issues de la nature essentielle de l'état qui soient sus* ceptibles de régir les rapports et la conduite des états souverains et que ceux-ci ne puissent pas rejeter par un acte arbitraire de volonté ; car, s'il existe des obligations qui les lient nécessairement entre eux de par la nature de l'état, un état, quoique souverain, ne peut pas être libre de les rejeter; mais si, au coa-
traire, comme l'affirme la théorie absolutiste de Tétat, la souveraineté de Tétat est illimitée, un tel état n'est lié que par sa propre volonté qui est accidentelle et changeante. Sa volonté de rejeter une obligation est aussi absolue que sa volonté de l'accepter.
C'est donc par conséquent par une modification de l'idée de la souveraineté absolue qu'on peut espérer trouver une organisation pacifique permanente de l'humanité. Et à moins de partir de ce postulat que l'état est fondé sur les droits inhérents des citoyens qui le composent et atteint donc la limite de son autorité là où finissent leurs droits collectifs de sécurité et de possession, nous n'aurons aucun principe constructif sur lequel baser une meilleure organisation du monde. Le droit de la force arbitraire agressive une fois admis, quelles que soient la noblesse et l'élévation de ses buts, l'impérialisme triomphe ; et si l'impérialisme doit triompher, il créera ses propres règles d'action qui seront un défi au droit international.
A la base de tout projet pratique d'organisation du monde il est nécessaire de poser ce postulat que toute libre communauté d'hommes peut former un gouvernement pour la protection des droits inhérents à chacun de ses Membres. Mais ce droit politique fondamental que nous appelons du nom ambigu de « Souveraineté » n'est nullement un droit illimité. 11 est d'abord limité nécessairement par les droits semblables des autres communautés coexistantes. Il
est ensuite limité bien davantage par le fait de l'existence de ces droits personnels inhérents que nul gouvernement n'a le droit de supprimer.
C'est pourquoi il est absolument inutile d'attendre qu un projet de gouvernement international pratique puisse être réalisé avec des gouvernements qui admettent le caractère absolu de la souveraineté. Aucun traité ne les oblige, car ils se réservent toujours le droit de le violer chaque fois qu'ils croient y avoir un intérêt. Aucun droit international ne peut les contrôler puisqu'ils ne veulent pas admettre qu'il existe une loi qui ne soit un décret absolu du pouvoir souverain. Il n'y a au-dessus d'eux ni congrès ni conférences, puisque ces assemblées n'ont d'après eux aucune autorité. Par conséquent nouer des rapports contractuels avec des pouvoirs qui ne se reconnaissent pas soumis à la loi morale équivaut à écrire sur l'eau courante. Ils n'ont aucune valeur. Qu'attendre, en effet, d'un pouvoir qui prétend posséder un droit illimité d'expansion nationale, droit qui n'est restreint que par ses moyens d'attaques contre ses voisins? L'expression polie employée pour désigner ce privilège exalté est « liberté d'évolution nationale ». Mais que signifie cette liberté d'évolution nationale sinon la liberté pour une nation de faire tout ce qu'elle désire sans tenir compte des intérêts collectifs des autres puissances et des limitations imposées par des principes de droit arrêtés ?
Il est donc évident que toute forme eflective de gouvernement international implique au moins jus-
qu'à un certain point la renonciation à la souveraineté absolue. Jusqu'à quel point? Certainement pas au point d'admettre l'interférence dans les affaires purement intérieures de l'état. Mais jusqu'à un degré qui permette d'admettre le jugement collectif d'au moins un groupe d'états sur des questions strictement internationales dans lesquelles ils ont un intérêt.
Il y a lieu de faire ici une double distinction : 1° entre les questions strictement intérieures des états séparés et les questions strictement internationales ; 2° entre les états capables de s'unir sur un pied d'égalité pour la solution des questions purement internationales et les états qui ne veulent pas se soumettre à une décision collective.
Il peut être souvent délicat de distinguer entre ce qui est purement domestique et ce qui est, à proprement parler, international, dans l'action des pouvoirs souverains. Dans le passé les grandes puissances n'ont jam^ais hésité à intervenir dans les affaires entièrement domestiques des petits états; à propos, par exemple, des réformes administratives en Turquie et des tarifs douaniers en Chine. Une pareille interférence constitue sans aucun doute une atteinte à la souveraineté. Elle ne peut être justifiée que lorsqu'elle a pour but de supprimer un état de choses interne qui lèse cependant les droits de puissances étrangères, comme par exemple l'existence d'un état d'anarchie, une barbarie inhumaine ou une forme persistante de mauvaise administration. Mais lorsqu'elle n'a d'autre but que l'extorsion d'un avantage
commercial, il ne saurait y avoir de justification. Il est par conséquent naturel que des états petits et faibles se sentant exposés à de pareils abus de la part de pouvoirs plus forts, redoutent toute forme de contrôle international qui puisse porter injustement atteinte à leur souveraineté. Aussi serait-il nécessaire de marquer clairement, dans tout projet de constitution conçue comme le mandat légal d'un gouvernement international, les limites dans lesquelles il pourrait agir afin de protéger les états faibles contre rintervention abusive des forts.
Il est aussi évident que la formation d'une union générale en vue de l'établissement d'une législation, d'une juridiction et de voies d'exécution impliquerait de graves problèmes. Pendant que tous les états indépendants, quelle que soit leur importance et leur pouvoir, sont juridiquement égaux, ils ne sont pas cependant égaux dans un sens économique au militaire. Si par conséquent leur représentation dans les corps internationaux — législatifs, judiciaires et exécutifs — était égale, ce seraient les grandes puissances qui se trouveraient jusqu'à un certain poin** soumises à la volonté des petits états auxquels il leur serait certainement difficile de se soumettre. Si, au contraire, la représentation était proportionnelle à la richesse, à la population, à l'étendue du territoire ou à tout autre critérium analogue, les petits états se sentiraient exposés à être submergés par leurs voisins plus puissants. Enfin il y aurait une incompatibilité inhérente entre les pouvoirs absolus et les
pouvoirs constitutionnels, les premiers n'étant pas disposés à se soumettre aux restrictions que leur imposeraient nécessairement les principes généraux de la loi ; les derniers étant incertains de la bonne foi des pouvoirs dont la politique est en principe opposée à toute contrainte extérieure et à laquelle ils pourraient, à un moment critique, décider soudain de renoncer, d'accord en cela avec leur théorie de l'absolutisme.
Nous sommes donc amenés à repousser décidément la théorie qu'un gouvernement général international est possible au désirable. Une pareille organisation, en effet, comprendrait nécessairement les grands et les petits états, des empires et des démocraties, des puissances rongées d'ambitions mondiales inassouvies et de petites, minuscules, souverainetés sortant à peine d'une demi-barbarie ; et parmi elles de simples aspirants à une nationalité non encore nettement caractérisée, états encore informes, en réalité simples vassaux ou protégés des grandes puissances, mais revendiquant tout de même âprement leur droit égal de vote dans le corps international.
En fait, ce qu'il y aurait de plus raisonnable comme organisation internationale apte à légiférer et à juger, ne serait-ce pas, du moins au commencement, un groupe solide mais limité de puissances ? Chacune d'entre elles étant décidée à sacrifier quelque chose de sa propre souveraineté dans le but d'assurer la paix et l'équité, elles constitueraient ainsi une force cohérente qui ne reposerait plus sur le principe
de l'équilibre des forces, un noyau de l'union future de toutes les nations responsables et socialement inclinées vers un idéal de paix. Ce groupement devrait naturellement posséder une force suffisante pour défendre ses membres contre une attaque et pour protéger même l'indépendance des petits états désireux d'entrer dans son sein. Ce ne serait pas nécessairement une fédération, ce qui impliquerait la création d'un nouvel état, ni même une alliance. Ce pourrait être en substance la simple reconnaissance formelle de l'existence d'une société d'états réelle et non purement fictive, basée sur des intentions communes et une déclaration de principes définis de droit que les membres s'engageraient à accepter, à observer et à défendre.
Cependant une pareille société d'états serait tout de même une pure fiction de l'esprit si elle ne possédait des pouvoirs législatifs, judiciaires et exécutifs. Il est possible qu'une société d'états possède, jusqu'à un certain point de pareils pouvoirs sans constituer nécessairement un nouvel état. L'établissement de nouvelles relations n'équivaut pas à la création d'une nouvelle entité. Or, ce n'est simplement que l'établissement de nouvelles relations qui est ici en vue. Ce ne serait pas le développement d'une nouvelle souveraineté, mais simplement l'action concomitante de souverainetés préexistantes. Pour des états constitutionnels il n'y a virtuellement aucune remise d'autorité souveraine dans le fait de se soumettre à une
loi internationale : étant eux-mêmes constitués pour la justice, fin de leur existence, le droit international ne saurait contredire rien d'essentiel en eux. Pour un état absolutiste, naturellement, le cas est différent. Prétendant posséder une autorité illimitée et trouvant la fin de son existence dans l'augmentation de son propre pouvoir, Tétat absolu ne se considère pas comme obligé d'accepter une loi qui n'est pas l'expression de sa propre volonté.
C'est là la raison pour laquelle les conférences de La Haye de 1899 et de 1907 furent presque stériles en tant que corps législatifs. Elles furent pourtant considérées généralement comme des assemblées ayant mission de faire des lois sujettes d'ailleurs au veto par le refus des états séparés de les ratifier. Dans la première conférence vingt-six états, dans la deuxième conférence quarante-quatre états -- tous les états indépendants du monde à l'exception de quatre — s'unirent pour élaborer des conventions devant avoir un caractère légal et universel. Mais les objets de ces conventions furent extrêmement limités, parce que, les deux fois, le champ d'étude fut restreint par suite d'un accord préalable. L'unanimité était nécessaire pour assurer l'adoption par la conférence de chaque paragraphe séparé et les conventions qui avaient réussi à triompher de ces difficultés étaient encore nulles et non avenues pour toutes les puissances qui ne les ratifiaient pas expressément. Il n'est donc pas surprenant que le résultat ait été plutôt maigre.
Pendant que ces conférences prouvent qu'une lé-
gislation internationale est possible par une association de pouvoirs souverains, elles montrent aussi ce qui leur a manqué et ce qui est nécessaire pour les rendre réellement fécondes. D'abord, l'unanimité stricte doit être abandonnée : les nations doivent admettre leur obligation d'obéir aux règles internationales ayant reçu l'assentiment sinon de la majorité pure et simple du moins d^ne très importante pluralité. Cela, les gouvernements absolutistes ne l'accepteront jamais, car ils n'ont que faire de règles qui peuvent leur être désavantageuses quelque justes qu'elles puissent être. Mais un état constitutionnel peut accepter toute règle juste sans rien abandonner de ses droits souverains, car il ne revendique aucun droit qu'une législation équitable puisse mettre en péril.
Le principal problème est donc celui-ci : comment organiser une conférence internationale réunie pour perfectionner le droit international de manière à prévenir une législation injuste ou ex parte. La seule méthode pratique, peut-être, serait celle-ci : d'abord, les nations résolues à participer à une pareille conférence et à en accepter les décisions commenceraient préalablement par discuter entre elles par voie de négociation le cadre général d'une constitution avec des pouvoirs définis et limités. La procédure devant être nécessairement expérimentale, on laisserait à la conférence elle-même le soin d'amender et de mettre au point subséquemment, tout en respectant les principes essentiels du projet et les droits explicitement réservés par les états participants. Pour des raisons
déjà énoncées une pareille conférence ne serait pas universelle. A La Haye, on avait estimé nécessaire que la conférence fût universelle : d'où la règle de Tunanimité absolue. On 'craignait aussi d'isoler une ou plusieurs puissances qui auraient pu dès lors faire échec à la conférence sur toutes les questions capitales et empêcher ainsi l'adoption des mesures les plus nécessaires à la paix et à la sécurité du monde.
Certes, l'unanimité est grandement désirable ; mais il serait cependant absurde qu'une seule puissance récalcitrante, fût-elle une grande puissance, puisse rendre vains les efforts de toutes les autres. Une pareille procédure non seulement interdit la possibilité d'arriver à une solution dans toutes les questions d'intérêt vital, mais çUe peut même empêcher la discussion des sujets dont l'étude est une nécessité pressante. A la fin de la seconde conférence de La Haye, après quatre mois d'études dans l'art délicat de n'arriver à aucune conclusion, sous des maîtres consommés dans l'art de la diplomatie obstructive, beaucoup des délégués les plus réfléchis étaient d'avis d'une seconde conférence réunie dans les mêmes conditions serait une perte de temps et d'énergie.
Quelle devrait donc être la compétence d'une conférence internationale ? Quelle autorité pourrait-on lui confier avec sagesse et sécurité? En d'autres termes, jusqu'à quel point une nation indépendante peut-elle se soumettre aux décisions collectives d'une pareille assemblée?
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Son indépendance politique et son intégrité territoriale étant réservées dans le mandat constituant une pareille conférence — à supposer qu'elle soit exclusivement composée d'états constitutionnels — pourquoi ne se soumettrait-elle pas à toutes les décisions ayant un caractère de lois générales qu'après ample discussion une imposante majorité accepterait et prendrait l'engagement d'observer ?
Nous touchons ici au nœud de toute la question de l'organisation internationale. En effet, si tout doit être strictement volontaire, une telle organisation est inutile. Mais si au contraire tout est obligatoire, c'est la fin de l'indépendance de l'état et le transfert de sa souveraineté à un corps central.
La clef du problème, nous la trouvons dans l'expression a décisions ayant le caractère de lois générales ». Il n'y a aucune raison pour que de pareilles décisions prises en tenant compte des réserves constitutionnelles ne soient pas librement acceptées comme obligatoires. C'est d'ailleurs le seul moyen par lequel les règles du droit international sont susceptibles d'être portées à un haut degré de perfection. Et c'est leur perfection — c'est-à-dire leur plus ou moins de conformité aux principes de la justice — qui peut seule fournir une base pour la vie normale d'une société d'états.
Un corpus de lois acceptables étant donné, le mécanisme nécessaire du gouvernement international se réduit à une extrême simplicité. Vient ensuite le besoin de la décision judiciaire. La répugnance qu'é-
prouvent les gouvernements constitutionnels à soumettre leurs différends à l'arbitrage ne provient pas d'un désir d'agir injustement. Elle provient plutôt de cette conviction qu'en l'absence totale de critériums fixes de jugement, on ne saurait arriver qu'à des décisions purement arbitraires — simples essais pour mettre fin au différend par des expédients et des compromis qui ne représentent la justice pour aucune des parties. Lorsque la loi est claire, il est relativement facile d'amener un gouvernement responsable à soumettre à un tribunal international des différends qui pour employer le terme technique sont « justiciables » c'est-à-dire qui ont un caractère légal. Mais il est évident que la raison pour laquelle tant de questions internationales n'ont pas un caractère légal consiste simplement en ce que la loi est si incomplète, si imparfaite, ou que les coutumes sont si contradictoires, qu'on n'aperçoit aucune base légale de solution, puisqu'il n'y a virtuellement aucune loi définie sur la question.
Le remède sera simple. Il consiste à perfectionner la loi ; et la loi ne peut-être perfectionnée que par le moyen de la discussion et de la décision au cours d'une conférence internationale dont les membres acceptent leur hona fide mutuelle et respectent les jugements collectifs clairs, sages et prépondérants des délégués.
Il est vrai que des difficultés se sont élevées concernant la formation d'une judicature internationale. La raison principale provient de l'idée qu'un pareil tribunal doit avoir un caractère universel, c'est-à-dire que chaque état doit avoir un représentant sur le banc
international. Une cour composée de quarante-quatre juges n'aurait aucun caractère pratique. Ce n'est d'ailleurs nullement nécessaire. La supposition que chaque état doit être représenté au sein de la cour provient de cette idée que chaque état doit siéger dans sa propre affaire, ce qui est absurde. Cette idée provient entièrement du vague et de l'imperfection de la loi qui soumet un différend au jugement personnel d'un juriste qui peut être influencé dans sa décision par ses préjugés nationaux. Mais lorsque la loi est claire et complète, la décision est grandement simplifiée. Il n'y a alors qu'à établir les faits qui doivent reposer sur un témoignage suffisant et à appliquer la loi aux circonstances de l'affaire. Le péril du préjugé national dans ces conditions se trouve virtuellement écarté ; et lorsque la loi se trouve clairement énoncée, les qualités nécessaires à un bon juge international sont simplement l'honnêteté commune et la claire intelligence qui ne sont pas heureusement des monopoles nationaux et ne sont pas impossibles à trouver.
Quant à la forme ou à la constitution de la cour, c'est une question beaucoup moins importante qu'on ne le croit ordinairement. L'important est qu'il y ait une cour compétente prête à fonctionner. Pour les affaires ordinaires, peut-être, un petit tribunal permanent ^d'experts juristes, toujours prêt à entendre les causes suffirait ; pour les controverses spéciales, et délicates, des juges spécialement choisis ad hoc par les parties.
Lorsqu'on en arrive à l'exécution des décisions ju-
diciaires, d'autres difficultés se présentent, mais la plupart d'entre elles sont imaginaires, du moins en ce qui concerne les états constitutionnels, car ces derniers sont habitués à accepter sans hésitation les décisions de cours dûment constituées. Quant aux gouvernements absolus basés sur la force et non sur la loij ils sont par définition hors la société des états comme nous les concevons ici. Il y aurait les mêmes inconvénients à les admettre au sein de ces cours, qu'à inviter une bande de voleurs de grands chemins à faire partie d'un corps de police pour assurer la sécurité de la propriété.
La conséquence naturelle du refus de respecter la décision d'une cour internationale acceptée serait que l'état récalcitrant serait à partir de ce moment considéré comme étant hors la loi et traité comme tel.
Jusqu'à quel point la force militaire pourrait-elle être employée pour assurer le respect des obligations internationales ? C'est là une grave question. L'usage de Ja force militaire signifie purement et simplement la guerre. La question peut donc se poser : pour quelles fins les nations seraient-elles prêtes à faire la guerre ? Certainement pas pour aucun des objets susceptibles d'être réalisés pacifiquement sans sacrifier aucun droit essentiel ; certainement pas pour une pure idée abstraite de la paix, en dehors de circonstances particulières, connues et concrètes. Donc, aucune nation sage n'entrera dans une ligue générale « pour imposer la paix», qui pourrait l'entraîner à des obligations odieuses à soû jugement et à sacons-
cience. Pourtaot un pareil accord obligerait solennellement tous ses cosignataires à maintenir le siatuquo, au moins temporairement, dans toute situation injuste. L'imposition d'un délai n'offrirait pas moins de danger, car il serait susceptible de produire des conséquences pires qu'une prompte action. Mais on pourrait à juste titre faire une déclaration internationale sur ce qui peut constituer une cause juste ou injuste de guerre. Cette déclaration serait pour les agresseurs injustes un avertissement et pour les neutres une indication précieuse pour les aider à savoir où placer leurs sympathies au cas oii les règlements internationaux seraient violés. Il n'est pas concevable que des hommes d'état prudents s'unissent jamais dans un engagement de faire la guerre dans des circonstances qui leur sont totalement inconnues et n'affectant ni les intérêts directs des puissances qu'ils représentent respectivement ni leurs obligations spécifiques envers leurs voisins et leurs alliés. La moralité internationale trouvera son champ de développement le plus favorable dans un état de choses qui laissent les nations libres de consulter, en pareil cas, leur raison et leur conscience à la lumière des circonstances.
11 reste, naturellement, un grand nombre de questions internationales qui ne peuvent trouver place dans les prévisions du droit international ou être soumises à la décision des cours. Ce sont les questions de politique nationale dont chaque nation doit se réserver la solution. Quels moyens prendra chaque
nation pour sa propre défense, sur terre ou sur mer? — à elle seule de le décider ainsi que où trouver ses amis et qui considérer comme ses ennemis.
Mais cette réserve au sujet de l'indépendance nationale n'exclut nullement des relations internationales en dehors de celles qui ont trait à la détermination et aux voies exécutoires du droit international. Il reste, en efïet, un champ assez vaste pour l'entretien de relations sociales amicales, les échanges de vues et de bons conseils et la culture de toutes les influences qui entretiennent la confiance et consolident l'amitié. C'est là l'œuvre de la diplomatie qui verra sa tâche allégée, mais nullement rendue inutile par le perfectionnement du droit international et le recours aux tribunaux internationaux.
La diplomatie, envisagée comme il faut, est une fonction créatrice. Elle fraie un chemin à des ententes meilleures et des relations plus étroites. Les nations sont constamment occupées à forger un monde nouveau. De nouveaux besoins, de nouvelles inventions ouvrent incessamment la voie à de nouveaux contacts internationaux. Il n'y a plus aujourd'hui de possibilité d'isolement. Il n'y a plus place dans le monde moderne pour une nation ermite. Le commerce renverse les vieilles barrières et la multiplication de nouveaux désirs, même chez les peuples à demi-barbares, ouvre de nouveaux ports et de nouveaux marchés. Le monde entier est maintenant contraint de penser et d'agir internationalement. Le public se rend à peine compte de ce qui a été accompli au cours du
dernier siècle au point de vue de l'organisation des relations internationales par la création d'organismes tels que l'Union Postale Universelle, l'Union Télégraphique, r Union Radiotélé graphique, l'Union métrique, l'Association géodésique et une demir r*^ douzaine d'autres associations administratives ou permanentes et quasi-législatives, ayant toutes un caractère international.
Il existe aussi d'ailleurs plusieurs conférences périodiques relatives à la propriété industrielle, à la propriété littéraire et artistique, aux transports par chemins de fer et transocéaniques, au sauvetage maritime, à la Santé, à l'usage et à la vente des poisons et drogues nuisibles, aux statistiques commerciales, aux questions monétaires, et autres affaires d'un intérêt général humain. Il faut y ajouter les commissions permanentes telles que le Bureau du Tribunal de La Haye, la Commission des Sucres, la Commis- % sion de l'Opium, le Comité de la Carte du monde, le Bureau pour la publication des tarifs douaniers, etc..
Certaines de ces institutions ont un caractère officiel et sont le résultat de l'activité diplomatique ; d'autres sont le résultat de l'initiative privée ; mais toutes unissent leurs efforts pour unifier les nations et les accoutumer à coopérer et à se soumettre à des décisions collectives.
Le succès de ces efforts suggère Futilité d'une action commune encore plus ample pour le traitement de ces problèmes qui ne peuvent être résolus par des moyens légaux parce qu'ils n'ont pas un caractère
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strictement juridique mais appartiennent au domaine de la politique nationale.
Je fais allusion à ces grandes questions internationales à caractère surtout économique, qui créent les conditions mêmes de Timpérialisme économique et qui plus que toutes autres causes mettent en danger la paix du monde. La semence des guerres futures, on la trouvera dans les contrées non encore développées. Incapables de se protéger elles-mêmes, elles sont obligées de compter sur la protection de nations plus puissantes et elles deviennent souvent victimes de leurs desseins. La Chine, la Perse, le Maroc, la Turquie, les Etats Balkaniques, l'Afrique du Sud ont été les grands centres de troubles internationaux. Ce n'est pas que ces contrées ne soient seulement des marchés pour l'industrie. Une rivalité de marchands serait relativement inoffensive. L'impérialisme économique a ses racines dans l'exportation de capital cherchant des placements avantageux et sûrs dans des pays arriérés, dans la course aux concessions, dans les influences politiques qui les arrachent et surtout dans le pouvoir gouvernemental étranger qui appuie et soutient ces extorsions. La rivalité pour le monopole entre sujets ou citoyens de différents gouvernements finit par aboutir à une fiction. Les intrigues suivent, les contrats s'opposent entre eux ou sont dénoncés, on insiste sur les droits acquis et de puissantes influences financières sont mises en jeu pour exiger l'emploi des armées et des flottes pour les soutenir L'impérialisme dyûastique masque ses desseins politiques
SOUS le prétexte de prétendus droits et intérêts nationaux et saisit l'occasion de faire une guerre populaire ; tandis que faute de prétexte et d'excuse il se serait produit dans le pays une opposition à une aventure militaire.
On ne peut soutenir que le développement des pays arriérés n'est pas désirable ou que la protection de ses propres ressortissants nationaux par un gouvernement n'est pas un devoir. Au contraire, c'est seulement grâce aux capitaux étrangers que les ressources de ces territoires négligés peuvent être utilisées pour le profit de l'humanité ; et chaque citoyen a le droit d'en appeler à son gouvernement pour le protéger contre l'injustice même dans un pays étranger. L'extension de la civilisation sur la terre exige l'initiative du pioHnier et l'affirmation de l'autorité civile. Le crime des gouvernements est que dans un but d'af vantage politique ils associent les afiaires aux projets ' d'une entreprise militaire ; et la folie du monde des affaires est qu'il invite le pouvoir de l'épée à fausser l'équilibre de la concurrence commerciale, s'engageant ainsi dans des dépenses militaires qui pèsent lourdement sur Tactivité industrielle et commerciale en temps de paix et la mènent au bord de la ruine en temps de guerre-
De ces faits indéniables on tire quelquefois deux conclusions fausses : d'abord que les capitalistes qui placent leurs fonds à l'étranger et les diplomates conspirent contre la paix ; ensuite, que tous ceux qui se lancent dans des entreprises à l'étranger mé-
ritent à cause de leur cupidité de supporter des pertes si leurs affaires tournent mal.
Ni l'une ni l'autre de ces deux conclusions n'est fondée et ne peut se soutenir. Si toutes les nations y souscrivaient ce serait la fin de tout commerce avec l'étranger. Il est vrai que les capitalistes qui font des placements à l'étranger cherchent à s'assurer la protection de leurs gouvernements et que ces derniers, s'ils sont sages, doivent la leur accorder. Mais ni l'un ni l'autre ne font tort à personne. Le mal est que, au lieu de conduire les affaires à l'étranger d'après les principes propres aux affaires en général, par des accords internationaux et la coopération, les gouvernements, sans faire aucun effort pour éviter l'emploi de la force militaire, l'emploient au contraire volontiers comme un instrument de succès commercial et d'expansion territoriale. La possession de points importants permet le contrôle politique de lointaines régions et favorise ainsi l'extension impérialiste. Exploitation, monopole, colonisation et conquête, telles sont les phases successives de l'opération.
A de tels procédés appuyés par la force militaire, le droit international elles cours d'arbitrage n'offrent qu'une bien faible barrière. Tant que les politiques nationales ne changeront pas de méthodes, que de choses qui échapperont au contrôle de la législation internationale 1 Mais ne saute-t-il pas aux yeux que ces purs intérêts commerciaux sont par nature sujets à la négociation et à la conciliation? Dès que tout problème commercial est envisagé comme une pure
aftaire, toutes considérations d'ordre dynastique mises à part, il devient clair que Textension de la civilisation par des moyens militaires n'est dans l'intérêt d'aucun peuple, pas même dans l'intérêt — bien compris — de ceux qui Tencouragent pour des raisons commerciales.
Il est donc grand temps pour les hommes d'affaires — grands manufacturiers, banquiers, armateurs et commerçants, de dire à leurs gouvernements : « Nous ne vous demandons pas de soutenir nos intérêts avec des armées et des flottes, mais nous voulons que vous nous donniez l'opportunité d'organiser les affaires du monde d'après des méthodes purement commerciales. Pendant que vos diplomates et vos juristes se rencontrent à La Haye pour résoudre des questions de droit, réunissez-vous dans un Congrès mondial avec les représentants des autres nations pour y envisager nos intérêts réciproques. Nous parlerons charbon, fer, fret, production de l'or, répartition ; nous nous faisons forts de démontrer que, si les gouvernements veulent bien ne pas s'en mêler et nous laisser faire nos affaires nous-mêmes, le monde entier sera bien nourri, bien chauffé, bien vêtu ; et, en même temps, nous aurons tous plus de richesse que nous n'en avons maintenant ou que nous pouvons en espérer avec le système militaire. Et lorsque, nous, les hommes d'affaires nous aurons établi nos plans et fait nos arrangements, nous vous demanderons à vous, gouvernements, de vous unir à nous, pour veillera ce que les mers soient libres de pirates menaçant la vie et la
propriété et nous assurer que les forces unies des gouvernements civilisés sont derrière nous pour nous protéger contre tout dol ou abus de la part de l'un quelconque d'entre eux. »
En résumé, un Conseil international de conciliation commerciale, composé de représentants du monde des affaires, appuyé par de nombreuses conférences générales. Ce Conseil, sans autre force derrière lui que l'évidence des faits et le pouvoir de persuasion, pourrait, avec l'aide d'une large publicité, faire plus en cinq ans pour la paix et la prospérité du monde que toutes les négociations secrètes des diplomates appuyées par toutes les armées du monde. Si les aflaires du monde étaient une bonne fois franchement établies sur une base mondiale, la communauté des intérêts aurait tôt fait de décourager la guerre, car les guerres modernes ont généralement pour origine les inégalités et les ambitions économiques. Et les agents du pouvoir économique, s'ils n'étaient pas alliés avec la puissance militaire entretenue dans l'intérêt des desseins dynastiques, pourraient plus facilement les satisfaire par des moyens purement économiques.
Il reste la question de la liberté des voies maritimes, sentiers des relations mondiales, dont quelques nations sont exclues, la question de la « porte ouverte » dans les pays de marchés encore libres, enfin la question des « murs de tarifs ». Ce sont là aussi questions d'affaires et problèmes d'hommes d'affaires que l'épée ne saurait jamais résoudre d'une manière satisfaisante. Presque toujours on les a regar-
dées aussi comme des questions purement politiques et on les a traitées comme telles. Mais toutes les questions politiques sont principalement des questions de profit ou de convenance et non des questions de droit ou de tort, quoiqu'elles puissent cependant impliquer une question de droit ou de tort. La différence est importante, car le droit et le tort ne peuvent faire l'objet d'un compromis, tandis que les convenances et les bénéfices sont toujours affaires de transaction. Il n'y a donc rien d'insoluble dans ces problèmes à propos desquels on peut discuter mais non se battre.
Problème économique autant que juridique, l'organisation internationale doit être réalisée par une combinaison de facteurs gouvernementaux et de facteurs commerciaux. On ne saurait confier la totalité de la tâche ni aux uns ni aux autres. Les besoins matériels du genre humain ne peuvent être réglés par de rigides formules légales qui imposeraient un despotisme trop déprimant pour pouvoir être supporté. Mais d'un autre côté, les motifs purement commerciaux, laissés entièrement libres, pourraient aboutir à d'intolérables trusts commerciaux qui finiraient par devenir plus* puissants que les gouvernements eux-mêmes. Ils doivent donc être l'objet d'un contrôle légal. C'est donc par la coopération de ces deux facteurs, économique et légal, que l'organisation internationale réalisera ses fins normales pour le bien être de l'humanité.