CHAPITRE VII
L'impérialisme a détruit l'Europe et ne saurait la reconstruire.
— La Démocratie. — Démocratie et Autocratie. — Nature de la loi. — Nature de l'état. — L'état n'existe que pour protéger les droits naturels des citoyens. •—■ Autocratie signifie guerre.
— La démocratie établira la paix et reconstruira la concep-
\ tion de l'état.
Au point de vue de ses conséquences sur le problème de l'organisation internationale, une des questions fondamentales dans le grand conflit qui éclata en Europe en 1914 et s^est maintenant étendu au monde entier paraît être de savoir qui finalement triomphera, de l'autocratie ou de la démocratie. La guerre qui, au début, n'était, en apparence, qu'une simple lutte pour une question de prédominance nationale, est devenue aujourd'hui la bataille des institutions et des systèmes de loi. Le monde sera-t-il gouverné par la force ou par la loi ? Et s'il est gouverné par la loi, qui peut dire ce que sera celte loi ?
Aucun homme réfléchi ne peut douter plus longtemps que l'impérialisme n'ait détruit l'Europe et qu'il ne soit incapable de jamais la reconstruire. Et
cela pour une raison évidente. Impérialisme signifie domination par la violence d'une nation sur les autres. Les politiques impérialistes non seulement sont entrées en conflit, mais elles sont par elles-mêmes incapables de réconciliation.
Un appel est donc maintenant adressé à la démocratie pour rétablir la paix, l'ordre et la confiance mutuelles dans le chaos produit par le régime autocratique. Toutes les aspirations pour la création d'un monde véritablement humain — d'un monde où prévaudront les principes généraux de justice — paraissent se rassembler autour de ce mot comme s'il était la dernière espérance de l'humanité. Jamais auparavant le besoin d'un grand principe constructeur dans les aflaires internationales n'a été aussi apparent. Jamais auparavant le moment opportun de son intervention ne fut aussi favorable. Jamais auparavant l'humanité, comme si elle était inspirée par une commune impulsion, n'a si complètement brisé les traditions autocratiques. C'est aujourd'hui un fait que les quatre cinquièmes de la surface habitable du globe sont voués aux aspirations de la démocratie ; et sur cette superficie au moins les trois quarts de la race humaine. La Chine avec ses quatre cents millions d'êtres humains et la Russie avec près de deux cents millions ont rejeté le joug de l'absolutisme et se sont jointes aux grandes républiques de l'Ouest pour mener à bien la tâche immense du « self-government » national. Elles aussi, dans cette guerre, sont pour la démo-
i80 LA RECONSTRUCTION DE L'EUROPE
cralie. Quj signifie donc pour elles ce vieux mot grec qui a eu une histoire si brève et qui est si riche de conséquences? Quelle philosophie se cache en lui ou derrière lui ? Quelle nouvelle direction nous indiquet-il? Quelles énergies nouvelles libère-t-il? Quels nouveaux idéals dresse-t-il? Quelles nouvelles réalisations implique-t-il ? Favoriseront-elles ou non le travail mystérieux de ce nouveau levain qui semble devoir changer la destinée des nations ?
Si la démocratie n'était qu'une pure répudiation de l'autocratie, un simple moyen d'échapper à l'autorité, un objet flottant dans le vide, ce serait sans aucun doute pour toute nation une bien dangereuse expérience à tenter. Elle commence, en vérité, par une demande de liberté, mais elle n'est nullement une conception négative. Elle est plutôt une force constructive. La liberté est le renversement des obstacles aux activités humaines les plus grandes, les plus pleines, les plus fécondes. Mais elle n'est pas une fin, elle est seulement une condition. Et ce que réclame cette condition c'est la somme entière d'attente et d'effort de l'humanité pour arriver à se réaliser elle-même en pensée et en action. C'est, en un mot, l'humanité se pressant vers son but suprême.
C'est cette puissante et irrôsislible force intérieure qui donne une signification à la démocratie. Elle est impérative, elle est irrésistible. En supprimant la personne individuelle, cette aspiration peut sembler pouvoir être détruite pendant quelque temps. Mais, à un moment inattendu, elle éclatera de nouveau et ba-
layeratout devant elle. C'est essentiellement une masse en mouvement. Isolée, la personne individuelle est timide, circonspecte, obséquieuse même. Uni, le peuple est audacieux, impérieux, écrasant.
(( La volonté du peuple » -- comme le démagogue aime y faire appel, comme il l'invoque, l'inspire, l'utilise, et l'approprie à l'accomplissement de ses desseins ! Gomme elle répond immédiatement à tout contact ardent qui évoque son expression ! Le sentiment de la contrainte évanoui, la perspective des désirs réalisés, l'impulsion d'un pouvoir tout neuf — quelle exaltation, quelle intoxication !
Mais si c'était tout, si le changement de régime n'avait d'autre résultat que cette exaltation de l'esprit, nous pourrions expliquer l'origine des révolutions, mais nous ne pourrions les justifier devant notre intelligence. Lorsqu'on en vient à la question de philosophie politique et qu'on nous demandé d'établir l'excellence substantielle de la démocratie, nous entrons dans un champ de discussion singulièrement vaste. Accordons l'existence d'un haut degré d'intelligence : cela seul n'assure rien. L'homme est un être aux désirs mélangés ; certains sont bons, certains sont mauvais. Dans ce qu'on appelle « la volonté du peuple », tous ces désirs dissemblables entrent en composition comme motifs ou impulsions. Qu'est-ce qui prouve que cette volonté sera toujours une volonté bienfaisante? Comment saurons-nous qu'elle n'est pas quelquefois basse et égoïste ? Comment serons-nous sûrs que le mal ne l'emporte pas sur le bien, le grand nombre sur le petit
182 LA. RECONSTRUCTION DIî L'EUROPE
nombre, le vice sur la vertu, le paresseux et l'imprévoyant sur le laborieux et le prudent? Quelle sécurité, dira-t-on, garantira aucun principe de droit, là où prévaut la volonté arbitraire d'une majorité souveraine ? Qui pourra être tenu responsable de ses actes ? Qui Tempêchera de se mal conduire ? Pourquoi mettonsnous Técriteau : « Méfiez- vous des pick-pockets », dans les grandes assemblées et accroissons-nous les forces de police à mesure que la foule grossit ? Si, en tant que totalité, elle est honnête, pourquoi la masse at-elle besoin de se garder avec tant de soin contre ellemême? Si la vie et la propriété sont plus en sécurité sous la protection d'un agent payé que confiées aux impulsions spontanées d'une multitude, n'est-il pas plus sage, dira-t-on, de concentrer le pouvoir illimité dans les mains d'un maître capable, mis à part dans ce but et placé en deçà de l'influence des motifs ordinaires ?
C'est, en fait, la thèse de ceux qui défendent l'idée de monarchie comme forme de gouvernement. Une fois admis qu'un souverain personnel peut être placé et gardé en deçà de l'influence des motifs humains ordinaires, la théorie a des avantages distincts. Il serait difficile d'objecter qu'elle implique une concentration de pouvoir ; cette concentration est quelquefois nécessaire pour une action efficace; d'ailleurs dans les grandes circonstances, comme celles créées par la guerre actuelle, les démocraties y recourent aussi comme au seul moyen de préservation. Ce qui rend la monarchie indéfendable aux yeux de la démo-
LE POUVOm CONSTRUCTEUR DE LA DÉMOCRATIE 183
cratie, c'est qu'elle reconnaît comme suprême un pouvoir qui est au-dessus de la loi et qui prétend être une source arbitraire de loi. La protestation de la démocratie contre l'autocratie n'est pas basée sur le fait qu'une autorité définie et nécessaire est confiée à un seul homme. Le reproche consiste en ce que l'autocratie est l'exercice d'un pouvoir qui, non seulement n'est pas placé sous la contrainte de la loi, mais qui prétend ignorer toutes les lois — un pouvoir qui décide de la destinée des hommes et de nations entières sans égard à aucun principe de droit, les traitant comme de simples et passifs instruments de ses intentions et de ses desseins ou des intentions et des desseins inspirés par ceux qui sont en mesure d'influencer le souverain pour leur profit particulier et exclusif.
Lorsque nous allons au fond de l'acte d'accusation dressé contre l'autocratie, nous nous rendons compte que ce qu'on lui reproche n'est nullement qu'un seul homme représente la volonté de toute la nation, mais qu'une volonté arbitraire et sang loi commande à des forces dangereuses et insiste pour faire ce qu'une juste règle d'action défendrait. Chaque type de gouvernement humain doit nécessairement admettre le principe de la délégation des pouvoirs et ce n'est pas l'affaire d'une nation de s'occuper à qui une autre nation délègue ces pouvoirs. Toute la question se réduit à celle-ci : quelle est la source et la mesure -de l'autorité légitime ?
Ce que la démocratie affirme et l'autocratie nie, c'est que toute autorité légitime dans un gouverne-
ment humain dérive de la nature des êtres humains qu'il s'agit de gouverner. Quand donc l'Autocratie déclare : « Je crée la loi parce que je suis forte », la Démocratie répond : « C'est la justice et non la force qui doit créer la loi. »
Quelle est donc l'origine de la loi? Historiquement, des règles de conduite ont été posées par ceux qui ont eu le pouvoir de les faire obéir. Avant que de telles règles fussent consciemment formulées, la loi consistait dans les coutumes des groupes ou des sociétés dans lesquelles elles avaient fini par être adoptées comme des règles usuelles de conduite. Dans les sociétés où la conquête ou tout autre forme d'ascendance avait produit un chef personnel, les lois furent les édits ou les décrets du chef et de ses conseillers. Ces formes d'obéissance étaient imposées aux peuples sujets et elles étaient accompagnées d'une perspective de pénalités infligées au cas où elles n'étaient pas respectées. Pour l'école historique de philosophie du droit, la loi n'est donc que le total de ces règles de conduite qui ont une sanction extérieure. C'est une expression de la volonté souveraine. C'est un trophée du pouvoir. Quiconque parvient à imposer sa volonté peut faire la loi. Elle n'a rien de commun avec la morale ou le droit abstrait. Si elle est juste, ce n'est pas parce que la loi est essentiellement juste, mais parce qu'il est arrivé qu'elle a été prescrite dans un esprit de justice. Elle est, en fait, souvent injuste ; mais, juste ou injuste, il faut y obéir, car comme les lois de la nature, elle est une partie du milieu dans
lequel nous vivons, et les conséquences d'obéissance et de désobéissance devront raisonnablement suivre.
De cette théorie de la nature de la loi dérive une théorie aussi arbitraire de la nature de l'état. Etymologiquement, c'est le statut, la condition que le souverain a imposée. Les philosophes ne pouvaient naturellement pas négliger un sujet de spéculation aussi intéressant. Quelques-uns d'entre eux ont représenté l'état comme une sorte d'entité existant par elle-même, une émanation d'un absolu métaphysique, une incarnation de la divinité, et même, ainsi qu'un léviathan énorme, un organisme naturel dont le monarque est la tête et dont chaque individu est une simple molécule subordonnée. L'autocratie s'est empressée de s'approprier ces conceptions où elle voyait un véhicule convenable pour imposer ses prétentions en se représentant comme faisant partie de l'ordre de la nature.
Désirant se dérober aux exigences de la morale et au jugement de l'intelligence, elle s'est enveloppée des mystères impénétrables de la religion, se rendant ainsi inaccessible au commun des mortels et insondable aux esprits ordinaires.
La démocratie a irrévérencieusement balayé ce voile de mysticisme métaphysique. Pour elle la loi doit être cherchée et découverte dans la nature de l'homme en tant qu'être personnel et social. C'est quelque chose qui diffère de la somme des décrets souverains. C'est une révélation d'obligations mu-
tuelles. Comme les vérités naturelles c'est un objet de recherches sans fin. Ses principes fondamentaux, pareils aux axiomes géométriques sont des intuitions de la raison universelle. Elle jaillit des droits inhérents à la personne et s'écoule sous forme de devoirs sociaux. Elle est éminemment un principe d'intelligence. Elle trouve ses critériums dans les conceptions rationnelles universelles comme celles de justice et d'équité. Elle n'a jamais encore atteint son expression parfaite, mais elle est un mandat toujours présent de la nature, comme un torrent bondit au milieu de spectacles nouveaux et changeants, aussi variable dans son contenu que les besoins croissants des hommes, mais aussi ferme dans sa direction que les murs de granit qui enferment le cours d'un fleuve puissant dans son voyage vers la mer.
C'est cette idée de loi, considérée comme idéal humain qui a déterminé la conception démocratique de l'état, qui n'est pas une entité existant par elle-même, qui n'est pas non plus comme la société un produit purement naturel, mais une création de l'esprit et de la volonté de l'homme. Il appartient à la catégorie des rapports légaux plutôt qu'à celle de la substance matérielle. Les seuls éléments substantiels sont les volontés des êtres humains. S'il n'y avait pas de peuple, il n'y aurait pas d'état.
Historiquement, il est vrai, l'état a consisté surtout dans un rapport de subordination entre les individus gouvernés et ceux qui les gouvernaient. C'était un statut produit par la domination du faible par le
fort, n est, par conséquent, correct de parler de 1 état comme d'une « création de la force » et de la souveraineté, qui est son essence, comme du « pouvoir suprême ». C'est là l'état comme voudrait le maintenir Tautocratie, la création du pouvoir arbitraire en deçà de la juridiction d'aucune loi obligatoire et sans aucune forme de responsabilité.
Pour la démocratie, l'état a un sens entièrement différent. C'est un statut produit non par la force, mais par le consentement volontaire. C'est l'expression de ce qu'il y a de plus vital et de plus essentiel dans la nature de l'homme en tant qu'être moral et social. Comme la loi est dérivée des principes inhérents à l'intelligence rationnelle, l'état est une personnification de la loi dans ses institutions permanentes. La loi et l'état reposent tous deux sur l'axiome des droits inhérents à la personne humaine qui sont les droits à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur.
L'autocratie parle comme si la vie elle-même n'appartenait à l'individu qu'en vertu d'un acte de grâce. En fait, elle proclame ouvertement que l'état est l'unique créateur des droits et que ce qu'il a créé, il peut aussi le reprendre. La démocratie renverse ces rapports et déclare que le gouvernement est créé par le consentement des individus gouvernés. La priorité appartient par conséquent aux individus, parce que la société est entièrement composée d'individus, dans lesquels seulement on peut trouver une base ou une conscience des droits, Mais pas, en vérité, d'individus isolés ou considérés comme entités abstraites, car les
188 LA RECaNSTRUCTiON DE l'eUROPE
hommes n'ont jamais existé en dehors d'une société dans laquelle tous sont nés et dont ils forment tous une part. C'est de la nature des êtres humains existant en communautés que la démocratie dérive sa théorie des droits ; mais elle ne saurait être déduite du fait de la « solidarité sociale ». Car ce fait seul n'implique aucune autorité légitime ni aucune qualité morale quelle qu'elle soit. Chaque individu peut être membre d'une communauté sans observer aucune autre règle que son propre intérêt si telle est la disposition générale. Une distinction entre le droit et le tort ne pourrait jamais être déduite d'une pareille communauté. Une telle distinction existe seulement pour l'esprit et la conscience individuels et peut être affirmée seulement des consciences et des esprits individuels capables de connaître leurs droits et les devoirs correspondants à ces droits.
Si l'état ne peut être fondé sur le simple fait de la solidarité sociale, encore moins sera-t-il possible de le baser sur la fiction d'une « conscience sociale » existant par elle-même, car une pareille conscience n'existe pas. Il y a dans une communauté un consensus général d'idées et de sentiments, mais il n'est inhérent qu'aux esprits des individus membres de cette communauté. Pour eux seuls il a la valeur d'une règle de conduite et son expression devient le fondement solide de l'état. On reconnaît sa valeur à ce fait qu'il est reconnu comme une personnification de la justice et peut par conséquent être généralement accepté sans recours à la violence. Etant la formule
composite de leurs conceptions réunies de leurs droits, son respect peut être assuré par un minimum de sanctions.
Mais, s'il est vrai qu'un vrai gouvernement est une création des gouvernés, une question se pose : jusqu'à quel point quelques individus peuvent-ils légitimement imposer leur propre volonté particulière à à' autres individus? S'il existe une autorité légitime du gouvernement elle doit dériver d'êtres qui croient posséder eux-mêmes des droits inhérents parce qu'ils distinguent entre le droit et le tort dans leur conduite. Quels droits inhérents possèdent donc quelques individus, qui n'appartiennent à tous les individus? Et quel principe pourra être adopté comme critérium de jugement s'il n'est pas universel?
Nous voyons donc que, tandis que Tautocratie est sans fondement moral solide, le triomphe de la démocratie implique un principe de renoncement de soi-même que tous ses défenseurs ne voudront peutêtre pas accepter. Le peuple ne peut pas logiquement s'arroger et exercer l'autorité absolue et illimitée qu'il a répudiée. Nous sommes forcés de reconnaître le fait que, lorsqu'on en arrive à imposer une volonté absolue à une personne qui se trouve ainsi dépossédée d'un droit naturel comme le droit à la vie, à la liberté, à la propriété, peu importe si cette contrainte lui est imposée par un ou quelques individus, ou par une majorité de ses semblables, puisque dans ces divers cas le résultat est le même pour lui et qu'il se trouve
privé de son droit. Lorsque Tétat procède ainsi, quelle que soit la forme du gouvernement, il agit en despote et sa tyrannie est aussi odieuse sous un déguisement que sous Tautre.
Il est donc indispensable pour la démocratie de se placer solidement et invariablement sur le terrain des droits naturels de l'individu et de la doctrine que le gouvernement n'existe que pour garantir ces droits. Faute de reposer sur ces bases, elle n'a aucun titre à protester contre l'autocratie et aucun moyen de se justifier elle-même. Une société peut se transformer en une bande de brigands, mais, quelque nombreuse et puissante qu'elle soit, il est impossible d'identifier une pareille bande avec la conception démocratique de l'état. Une véritable démocratie ne peut ni opprimer le pauvre ni dépouiller le riche, car elle est basée sur des lois égales pour tous. Si elle ne garantissait pas loyalement le droit de chaque homme, quel que soit son degré d'humilité ou de fortune elle abandonnerait la base même de son autorité, elle pourrait, soutenue par d'importantes majorités, devenir formidable, irrésistible même, mais tout en nous contraignant par son pouvoir à l'obéissance elle ne réussirait pas à nous inspirer un sentiment de loyauté.
Le droit d'un gouvernement de se prétendre légitime et d'exiger que son autorité soit respectée n'est en aucune manière fondé sur sa puissance, mais sur sa fin qui doit être la protection de tous les droits naturels humains. Tout le reste n'est que supposition. Et il n'y a dans le monde aucuns droits qui ne
soient en un certain sens inhérents aux personnes, ou qui ne dérivent d'elles d'une manière ou de Fautre. Eliminez l'être humain de votre enchaînement d'idées, et non seulement vous faites de l'autorité légitime une pure illusion, mais vous détruisez en même temps le seul fondement possible de Tidée de droit et vous réduisez tout l'édifice social à un complexus de purs rapports mécaniques.
Si cela est vrai, il n'y a pas un être humain, si pauvre ou si faible soit-il, qui ne possède, en vertu de la nature et de la dignité de la personnalité, des droits naturels et des titres à un traitement équitable. Ces droits et ces titres, les majorités les plus formidables ne peuvent l'en déposséder, sans détruire leur propre droit de légiférer ; car le droit de faire la loi a pour unique et seul fondement celui de protéger les droits personnels de toutes les forces dont dispose la communauté.
C'est la profession de foi de la démocratie. L'autocratie lui oppose les traditions du pouvoir, les sophismes de la souveraineté et le tranchant de Tépée sortie du fourreau. Au-dessus de tous les droits humains elle place les intérêts de l'état en tant que pouvoir suprême, avec son prétendu droit de conquête dérivé d'un mandat mystérieux de la divinité au nom de laquelle elle revendique le droit exclusif de parler. Elle se vante de l'éclat de son armure brillante. Elle dissimule ses menées déshonorantes sous un masque vertueux. Elle promet gloire et pillage. Elle foule les poitrines des femmes sous les sabots de ses chevaux.
Elle fait pleuvoir le feu du haut des nuages, elle rend désolés les paysages les plus riants, elle mutile les temples, emmène des populations entières en esclavage et ajoute aux terreurs naturelles des mers les inventions diaboliques de l'ingéniosité humaine pour une œuvre de destruction générale.
Pendant que l'humanité frissonne, la démocratie arrive au secours. C'est la bataille de Saint-Georges et du dragon multipliée par tous les pouvoirs des grandes puissances. Mais ce n'est pas qu'une joute de forces matérielles. C'est une lutte de principes. Comment l'Europe pourra-t-elle être reconstituée ? Comment la civilisation pourra-t-elle être restaurée ? Comment le monde pourra-t-il reprendre son œuvre de culture et de développement social ?
A ces questions, l'autocratie ne répond pas. Triomphante, toutes les nations devraient passer sous son joug et céder à ses exactions. A moitié défaite seulement, même dans les affres de la mort, elle songerait à de nouvelles guerres, rêverait de barbaries encore plus cruelles, projetterait de nouvelles et encore plus grandes dévastations. Que la bataille soit donc livrée maintenant. Mais il faut qu'elle soit déjà gagnée dans les esprits des hommes. Qui est-ce qui parle au nom de l'humanité? Est-ce l'autocratie ou la démocratie T Qui peut mettre fin au triomphe de la tribu ? Qui peut établir l'humanisme universel? C'est l'homme et non l'état qui peut répondre.
Mais l'étaî doit continuer à exister. Les nations
LE POUVOTR CONSTRUCTEUR DE L* DîtMOCRATIE i93
sont des réalités persistantes. Elles peuvent être décimées, appauvries, elles ne peuvent pas être détruites. Ruinés, brisés, mutilés, les hommes peuvent s'enfermer dans les tranchées et les fortifications en compagnie de la mort maîtresse de leurs frontières, mais ils se cramponnent à leur nationalité. Dans cette extrémité désespérée ils apprendront de plus en plus à Taimer. Tant qu'un lambeau du drapeau de leur pays, déchiqueté et maculé de sang; flottera au-dessus du champ de carnage, ils sentiront qu'ils appartiennent à une nation.
Qu'est-ce donc qu'une nation sinon un groupe d'hommes ayant des traditions, des souvenirs, des intérêts et des buts communs ? Mais il reste encore une communauté plus étendue. Traditions, souvenirs, intérêts, buts peuvent en efifet être très différents : au-dessus et au-dessous d'eux, il y a la grande communauté des droits, qui ne sont pas ceux de la tribu, qui ne sont pas ceux de la nation, mais qui sont humains et universels.
Entre la démocratie et la fiction d'une souveraineté illimitée, il ne peut y avoir aucune alliance logique. Si les postulats de la démocratie sont vrais, la prétention de la souveraineté absolue est fausse. Un état n'a aucun droit qui ne soit dérivé des personnes qui le composent. Le gouvernement qu'elles créent n'a aucune autre source d'autorité. Mais même la source de tous ces droits ne peut créer une souveraineté absolue. De par leur origine, les vrais pouvoirs de l'état sont limités vis-à-vis de ses propres citoyens
comme vis-à-vis de tous les autres états; car les droits inhérents à ses éléments sur lesquels repose tout l'édifice de son autorité ne sauraient être justement lésés et les autres états représentent comme lui-même et avec une égale force les droits des autres nations qui ne sauraient par conséquent être justement déniés.
Ainsi comprise, la valeur de la démocratie en tant que base du droit international devient apparente. De même que les vrais pouvoirs des états séparés dérivent des droits personnels de leurs membres, de même l'idée des droits internationaux jaillit des rapports des états indépendants. Eux aussi, en effet, sont dotés de droits mutuels : droits d'existence, d'indépendance, de défense, de juste traitement. Mais Tattribut d'une souveraineté illimitée n'y figure pas : On ne peut le déduire que d'une seule et unique source : la force, le pouvoir physique. Or le simple pouvoir physique, en dehors de tout principe de justice n'est, en aucun sens, une autorité légale que puisse reconnaître une jurisprudence scientifique.
L'autocratie, qui n'est basée sur aucune distinction fondamentale du juste et de l'injuste, affirme la sujétion absolue de certaines personnes à la volonté et à l'autorité d'autres personnes. Aussi peut-elle affirmer sans illogisme la sujétion absolue de certaines nations à d'autres nations, le critérium de supériorité n'étant autre que leur puissance relative. Celui qui a le pouvoir d'agir ainsi a le pouvoir de com-
mander et la seule limite de ce droit est, selon Tautocratie, le pouvoir d'y résister.
Ce que cela signifie pour la démocratie n'est que trop évident. Cela veut dire que, quelle que soit leur répugnance, les nations paisibles doivent s'armer et préparer toute l'énorme et complexe machinerie de guerre sur terre et sur mer pour préserver leur existence. Cela veut dire que, tant que l'autocratie nourrit des projets de conquêtes, la démocratie est en danger. En vain élabore-t-elle des constitutions pour la garantie des droits individuels. En vain convoque-t-elle des conférences internationales. En vain signe-t-elle traités et conventions. A un moment inattendu, peutêtre au milieu de négociations délicates, elle entend soudain retentir le piétinement innombrable des armées d'invasion, elle voit le ciel s'obscurcir d'une multitude d'avions, pendant que les démons de l'abîme couvrent la surface des mers de débris de navires et de cadavres mutilés.
L'objet de ces horreurs ? Que leurs auteurs puissent imposer leur volonté aux autres. La vérité est que l'impérialisme est moins une forme de gouvernement qu'un système d'exploitation par des moyens coercitifs. Aucune nation moderne ne supporte le joug autocratique simplement par déférence pour une dynastie. Le dogme du droit divin est surtout soutenu par les despotes qui en bénéficient ; mais leurs peuples, consciemment ou non, sont leurs associés dans les entreprises de pillage. Le vrai motif qui pousse ces nations est le désir d'enrichissement
national. Commerce, colonies et ressources minérales qui seront exploitées au profit de la classe commerçante — tels sont les vrais piliers de l'autocratie, reposant sur les intérêts d'une caste militaire — race de cadets de famille qui, trop fiers pour travailler doivent être pourvus d'une carrière de gentleman. L'autocratie ne fleurit nulle part sans le stimulant de la guerre en perspective. De nos jours, c'est une guerre des peuples dont les Hohenzollern et les Habsbourg sont autant les instruments malheureux que les auteurs responsables. L'impérialisme est devenu une entreprise de pillage bien plus qu'une conviction politique : l'évidence en est si écrasante qu'on ne saurait la nier. Les organisations impérialistes allemandes qui poussèrent à la guerre sous le fallacieux prétexte que l'empire était attaqué déclarent maintenant « qu'il ne saurait y avoir de paix sans indemnités pour les énormes sacrifices que l'Allemagne a faits et pour qu'elle puisse développer sa vie économique, culturelle et sociale ». L'Allemagne, déclaret-on ce doit s'assurer une meilleure protection de ses frontières, des territoires de colonisation et de production alimentaire, le renforcement de sa position maritime, l'amélioration de son industrie par des ressources plus grandes de matières premières. » A défaut de tout cela, il a été ouvertement annoncé au Reichstag que l'Allemagne devrait être indemnisée de ses sacrifices par le peuple des Etats-Unis d'Amérique. Les autres peuples n'ont aucun droit d'intervenir à propos des préférences politiques d'une na-
tien. Mais lorsque l'entreprise impérialiste est convaincue,, par son propre aveu, de nourrir des projets de pillage, quand elle détruit capricieusement Tindépendance des petits états, exproprie leurs ressources et emmène en captivité leurs populations vaincues, Tintervention devient un devoir international.
Dans une soi-disant guerre de défense, les armées impériales campent sur les territoires de douze nations indépendantes, dont neuf sont victimes de leurs dévastations et dont trois sont leurs complices. Après des actes de piraterie inconnus dans l'histoire des pays civilisés comprenant le meurtre fou d'hommes, de femmes et d'enfants en haute mer, les Allemands se sont emparés de l'Océan Atlantique où aucun navire d'aucune nation n'est à l'abri de la destruction. Mais même ces énormités n'étaient pas la limite de l'arrogance et du mépris des lois de l'esprit impérialiste. En punition du ressentiment provoqué par les dommages supportés par les Américains, le territoire des Etats-Unis devait être envahi et démembré au moyen d'une coalition fomentée et payée pour porter un coup mortel à notre existence nationale.
Non seulement l'autocratie est organisée pour la guerre avec le dessein d'en vivre, mais elle communique un germe infectimix même aux corps politiques qui l'ont en horreur. Toutes les nations sont plus ou moins contaminées dès qu'elles entreprennent de se défendre. Toutes les mesures de guerre actuelle dénaturentjusqu'à un certain point la démocratie. Le service militaire obligatoire, les impôts exorbitants, la sup-
pression de la liberté de la presse, les pouvoirs dictatoriaux de l'exécutif, la restriction imposée au pouvoir législatif ; toutes ces mesures bien qu'inévitables constituent des empiétements sur les immunités des individus, suspendant la jouissance de la liberté individuelle et assimilent temporairement un état démocratique à la condition d'un pays gouverné par un autocrate.
Afin de préserver leurs existences, les démocraties doivent pour un certain temps se soumettre à ces sacrifices, mais ce faisant elles risquent de perdre à jamais quelques-unes de leurs libertés, car elles sont en partie momentanément oubliées et si cet état de choses dure il se peut qu'elles ne soient jamais entièrement recouvrées. Lorsqu'un gouvernement est obligé pour se défendre de s'emparer de toutes les industries des particuliers, d'organiser toutes leurs activités, dérégler leurs recettes et leurs dépenses, la démocratie se distingue à peine de l'autocratie, n'était la pureté et l'élévation de son but qui est de rendre effectifs ses moyens de défense militaire. La guerre actuelle a d'ailleurs démontré que ce n'était point là une inférence sans fondement. « L'Angleterre », écrivait un historien allemand au cours de la première année de la guerre, « si elle veut jouer un rôle quelconque dans l'avenir du monde, doit rebâtir du haut en bas son édifice politique et adopter une organisation analogue à celle qui prévaut sur le continent et qui a rencontré son plus complet développement et par conséquent sa plus complète efficacité dans l'Etat Allemand, d
Cette prédiction s'est trouvée déjà en partie réalisée
et a prouvé que l'existence même des gouvernements libres dépendait de la suppression de cette forme d'impérialisme qui menace Tindépendance de toutes les nations.
Il n'y aura donc pas de paix durable avant que le pouvoir autocratique ne prenne fin. Il est futile, illogique et répréhensible pour ceux qui aiment la paix de la réclamer avant que les conditions de sa permanence ne soient établies.
La démocratie réussira-t-élle jamais 5 dicter la paix? Elle le doit ou bien elle sera elle-même réduite. Elle seule possède le pouvoir constructeur d'imposer la paix par l'extension des principes universels de justice dont elle tire sa propre existence. Si elle trompait leur attente, la mission historique de la démocratie se terminerait par un échec. Elle n'est pas en querelle avec l'idée de nationalité ; mais le problème de la nationalité avec ses sérieuses complications géographiques ne saurait être résolu par un simple troc et une vente de nations ou par un procédé de vivisection nationale. Sa seule solution se trouve dans l'âme des peuples. Rendez-les libres de décider eux-mêmes, donnez-leur sans restriction leurs droits de libre affiliation, de développement culturel, de législation locale, de fédération selon leurs affinités natives ; assurez-leur l'indépendance des groupes ainsi librement formés et de justes avantages économiques. Tout cela réalisé, il ne restera plus aucun problème sérieux des nationalités.
Mais cette réalisation implique une reconstruction
de ridée de souveraineté. Dans son sens dynastique le mot doit être éliminé du vocabulaire de la politique internationale. Aucun monarque ne devrait devenir possesseur de populations entières par la seule raison qu'il les a conquises. Pour les démocraties, le mot souveraineté dans son sens absolu n'a aucune signification. Tout ce qu'il en reste et à quoi peuvent prétendre aussi les états constitutionnels, c'est simplement le droit pour une nation libre et indépendante d'exister, de légiférer pour elle-même, de se défendre et d'entrer en relations avec d'autres états semblables sur la base de l'égalité juridique et sous l'égide du droit international qui respecte ses droits naturels d'état séparé comme les constitutions libres respectent les droits des individus qui vivent dans son sein. Avec ce but élevé : établir la loi et la liberté, jeunes et vieux peuvent ceindre l'épée pour le conflit. Quiconque est pénétré de cela, peut reposer tranquillement sous le regard des étoiles éternelles qui brillent à minuit dans le vaste firmament au-dessus de son bivouac et il peut affronter avec sérénité le rideau de feu dans la nuit noire d'une bataille, car il sera en communion avec ce qu'il y a de plus noble dans le passé et de plus grand dans l'avenir. Et s'il tombe dans cette lutte, il peut fermer les yeux avec l'assurance que son sacrifice lui assurera une communion plus profonde et plus intime avec l'Être qui a confié à sa garde, pour un usage immortel, les puissances d'une vie mortelle.