TRAVAUX AGRICOLES
Mercredi ig mai.
Mon ami, M. Edgard Guilbeau, aveugle, professeur retraité de l’Institution nationale des Jeunes aveugles, poète de talent et fondateur du Musée Valentin Haüy, m’écrivait il y a quelques jours :
« Dans votre avant-dernier article, j’ai lu avec plaisir que M. Boyer vous soumet de justes observations, et je suis absolument de son avis. Oui! quand l’adaptation de l’aveugle nouveau à sa nouvelle vie sera accomplie, beaucoup sauront s’utiliser dans les métiers qu’ils avaient pratiqués avant la guerre et qu’ils connaissent bien, les ayant exercés y voyant clair, surtout dans la culture où, avec l’aide de leur femme, ils pourront faire mille choses insoupçonnées jusqu’ici. Il serait utile de faire une campagne pour exciter les femmes, les mères, les sœurs à se faire une mentalité appropriée aux besoins des chers mutilés. C’est d’elles que dépend particulièrement leur relèvement après les premières anxiétés. »
Je sais de quel poids est l’opinion de M. Guilbeau, surtout en ce qui concerne les aveugles, aussi le priai-je de me donner un aperçu des « mille choses insoupçonnées » dont il parle.
M. Guilbeau vit dans sa propriété ancestrale de Savennières, entouré de l’affection des siens et jouissant de l’estime universelle. Il consacre une part de son temps à l’éducation de son jeune fils et s’occupe efficacement de l’exploitation de son domaine où je ne suis jamais allé, mais qu'il me décrivit autrefois avec une précision telle qu’il me semble l’avoir connu.
Il me répond aujourd’hui en me laissant le soin « d’arranger cela comme il convient ». Je ne vois pas de meilleur arrangement que le sien et je reproduis tout uniment sa lettre si probante et si documentée :
Mon Cher Monsieur Vaughan,
Je prends la dactyle pour vous envoyer quelques notes dont vous ferez l’usage que vous jugerez le meilleur, dans l’intérêt du plus grand nombre des aveugles de la guerre. Si j’emploie le pronom personnel « Je », c’est pour vous bien montrer que ce dont je parle, je l’ai essayé, et que ce que je n’ai pas fait, quelques-uns de mes amis (aveugles) Font fait. Ce qu’ils ont fait, d’autres peuvent le faire, pourvu qu’ils travaillent sur un bien leur appartenant ou avec des parents. Et cela est absolument nécessaire pour faire quelque chose, car jamais un patron ne prendra à gages un ouvrier aveugle, parce qu’aucun ne croira aux services qu’il peut rendre et que, d’ailleurs, ces services sont souvent incomplets ou plus lentement rendus.
Toutes les fois qu’un aveugle de la guerre le peut, il est de son intérêt aussi bien que de celui de la Société, de continuerle métier qu’il pratiquait avant la cécité, et, dans nombre de cas, il peut continuer à faire ce qu’il faisait : mais il ne le pourrait apprendre. Il serait donc inutile d’essayer d’initier un jeune ouvrier des villes, quelle que soit son habileté, aux travaux de la campagne.
Jadis il y avait un aubergiste aveugle à Boulogne-sur-Gesse dans la Haute-Garonne, rien n’empêcherait un ancien aubergiste de continuer à tenir son auberge. Beaucoup de mes amis mettent leur vin en bouteilles. Il existe encore un aveugle qui fut caviste en Champagne, un ancien caviste aveuglé par la guerre pourrait reprendre son métier. A Bléneau, dans l’Yonne, il y avait, il y a une vingtaine d’années, un aveugle qui taillait sa vigne et cultivait son jardin.
Un de mes anciens élèves, de la Marne, faisait dans sa jeunesse, des javelles au temps des moissons. Un autre, dans la Charente, ramassait les pommes de terre et les ramenait à la maison dans une brouette. L’usage de la brouette n’est pas impossible à condition qu’elle soit roulée derrière soi et sur des chemins connus.
Sachant que j’aurais éventuellement à m’occuper de travaux
agricoles, j’ai essayé de me rendre compte de ce que l’aveugle peut faire en agriculture. Ainsi je peux ébourgeonner et rattacher la vigne, vendanger à la vitesse des coupeuses, écraser le raisin avec un moulin et serrer le pressoir. Qui a fait cela avec ses yeux peut le faire sans les yeux. On peut couper les choux verts pour les vaches avec un sécateur, arracher le chanvre, dépouiller le maïs, ce que j’ai fait et ce que mes amis ont fait en différents pays. On peut charmer à condition qu’un enfant conduise le cheval ou touche les bœufs, on peut baratter pourvu qu’une femme achève le beurre, on peut puiser de l’eau au puits, on peut traire les vaches quand on en a eu l’habitude et même soigner les bestiaux, ce qui fut le cas du fils d’un fermier à Beaucousé, aux environs d’Angers. ïl travaillait avec un domestique et le domestique m’affirme qu’il s’en tirait fort bien.
L’ancien cultivateur aveugle peut certainement rendre des services dans son exploitation agricole ou dans celle de ses parents, à condition qu’il soit secondé par une femme, une mère, une fille ou une sœur. Et ce qu’il faut avant tout, c’est qu’il soit encouragé par son entourage, que s’il commet une maladresse, au commencement, on ne lui fasse pas de reproches, qu’on ne trouve pas mal tout ce qu’il fait, qu’on le conseille, qu’on le stimule, qu’on l’encourage autant pour lui que pour la famille à laquelle il est rendu et qu’il peut sérieusement aider. Le rôle toujours très grand delà femme dans la ferme, sera encore plus grand quand le chef sera aveugle, et le devoir alors s’unira à l’intérêt pour qu’on lui réserve sa part des travaux communs.
Chaque région a ses habitudes spéciales, chaque culture a ses façons particulières, aussi ne peut-on donner que des conseils généraux que l’intéressé suivra dans la mesure du possible.
Pour qu’un aveugle arrive à reprendre son rôle dans son exploitation, il lui faut la volonté de bien faire, le courage qui surmonte les obstacles, la confiance en soi et la confiance des siens.
Qu’on n’oublie pas que l’entr’aide est la force de l’agriculture. L’homme ne peut faire qu’une demi-besogne sans la femme et la femme ne peut faire qu’une demi-besogne sans l’homme.
Je rappellerai, à ce propos, M. Charles Haüy, de qui j’ai parlé et qui était batteur en grange.
J’ajouterai que l’aveugle employé aux travaux de
la ferme aura tout avantage à savoir confectionner soit des brosses, soit des balais, soit quelques ouvrages de sparterie ou de vannerie, etc., pour utiliser les longs repos forcés de l’hiver.
Et maintenant, il me reste à remercier M. Guilbeau du précieux concours qu’il a bien voulu m’apporter.