POUR TOUS LES MUTILÉS DE LA QUERRE
Dimanche 27 juin.
J’ai reçu de Rome la lettre suivante :
Monsieur,
Comme membre du « ! Comité National » aidé par l’œuvre généreuse du très illustre professeur Mariano Scellingo, directeur de l’hôpital ophtalmique provincial, j’ai constitué un cours d’assistance oculistique, visant aussi à l’éducation des sens subsidiaires de la. vue, pour les malheureux que la guerre en aurait privés.
A cette éducation on fera suivre l’apprentissage, ou la continuation selon les cas et dans la limite du possible — des métiers — exercés auparavant, ou bien la continuation des études, et cela dans le but que chacun puisse atteindre une profession quelconque. Nous nous adressons pourtant à vous, Monsieur, à vous qui avez déjà initié, avec tant d’élan humanitaire dans la « Guerre Sociale », une glorieuse campagne en faveur des soldats français devenus aveugles, et nous vous prions de vouloir bien venir à notre aide afin que toutes les femmes de France, de Belgique, d'Angleterre et de Russie se joignent aux femmes italiennes dans cette œuvre pieuse. En outre, nous vous serons bien obligées si vous avez la complaisance de nous faire connaître tout ce qu’on a fait chez vous jusqu’ici à ce propos et le résultat de vos expériences.
Nous ne doutons point que vous voudrez bien venir à notre aide avec un vif échange des idées pour que cette institution devienne un nouveau lien entre nos deux Etats alliés ; et dans cette parfaite confiance, nous vous envoyons nos salutations empressées.
Pour le Comité National féminin, Léonilde Serrao Vve Rizzani.
Je transmets de grand cœur à nos sœurs italiennes les indications que je possède. Non plus qu’elles nous ne
voulons laisser impayée la dette contractée par la France envers les généreux enfants mutilés à son service.
Depuis quelques mois, M. Brisac, le dévoué directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publiques, a fondé à Reuilly, d’accord avec le gouvernement militaire, une maison de convalescence où devront passer et séjourner le temps qu’il faudra pour les accoutumer à leur nouvel état, tous les aveugles de la guerre.
Un seul établissement y suffira-t-il ? J’en doute. Quoi qui! en soit, il y a lieu de féliciter M. Brisac de son initiative et de lui souhaiter de dignes collaborateurs. J'ai plaisir à constater qu’il en a déjà trouvé un en la personne de M. Paul Emard.
La maison de Reuilly doit être pourvue d’ateliers, elle recevra 3oo soldats au maximum et les gardera de deux à trois mois.
On s’efforce d’abord à faire renaître en eux le goût de la vie en leur donnant la certitude d’un avenir, non pas seulement supportable ; mais pleinement heureux et dont ils auront la fierté et la joie d’être les artisans.
Cette tâche délicate devrait être confiée à des femmes d’esprit élevé, de cœur pitoyable— on n’aurait que l’embarras du choix — et à des aveugles-nés vivant, en famille, du produit de leur industrie, tels qu’il en est dans tous les corps de métier pratiqués par les nonvoyants.
L’alphabet Braille est, pour les aveugles récents, la première connaissance à acquérir. Elle est indispensable à qui veut, n’y voyant plus, rester en communication, autrement que par la parole, avec le monde extérieur. On l’acquiert en deux ou trois semaines.
Vient ensuite l’apprentissage de la brosserie, du cannage, de l’empaillage, de la vannerie, etc. Un bon professeur donne des leçons de massage. Certains appren-
tis s’exercent au montage de roues d'automobiles. Il est, enfin, question de consacrer à la matelasserie les locaux nécessaires.
Tout cela, naturellement, convient surtout aux travailleurs manuels hors d’état de continuer, en tout ou en partie, leur métier d’avant la guerre.
Aussitôt après la fondation de la maison de Reuilly une société s’est formée sous la présidence de M. Vallery-Radot, dans le but de faciliter aux soldats aveugles l’exercice de la profession apprise et de les aider efficacement à la fondation d’un foyer. Cette société a pour titre : « Les amis des soldats aveugles » et pour siège la mairie du 12e arrondissement. Elle apporte sa contribution volontaire à la maison créée en dehors d’elle; mais
dont le budget comme celui des fondations de l’Etat manque parfois— on pourrait dire « toujours » sans risque de se compromettre — d’élasticité. C’est ainsi que la Société des « Amis des soldats aveugles » paie une partie du traitement des professeurs. Elle achète outils et matières premières. Elle fait les frais des voyages de parents venant voir leurs enfants ou d’enfants allant passer quelques jours dans leur famille. Elle a organisé une Imprimerie Braille de mon système. Elle fait, en un mot, sous la généreuse autant que délicate impulsion de son Président tout le bien imaginable. Il serait injuste de ne pas signaler le généreux appoint apporté à l’oeuvre par Madame Léopold Kahn, fondatrice du Cours de massage, qu’elle dirige et entretient de ses deniers. Ce cours, sérieusement organisé, est appelé à former, scientifiquement et pratiquement, de parfaits masseurs.
Une autre association bienfaisante « Pour le foyer
du soldat aveugle », s’est constituée sous l’inspiration de Madame Lévy-Durhmer, rue du Rocher, n® 64. Elle allouera des pensions complémentaires de 1 00 à 400 francs aux soldats aveugles les plus chargés de famille, ou incapables d’améliorer leur sort par le travail. Vingt-neuf allocations annuelles de 225 francs, payables par quart, sont déjà réparties par ses soins.
Tout cela est bien.
L’aveugle militaire, pourvu de sa pension, et connaissant deux ou trois fabrications, pourra en toute confiance se marier, et ouvrir boutique dans son pays, au milieu de ses amis et de ses parents. Il prospérera. On peut en référer sur ce point à l’excellent abbé Moureau, fondateur de la « Société des aveugles travailleurs du Sud- Ouest », qui a établi et bien établi déjà plusieurs de ses élèves.
J’avais, il y a quelques jours, le plaisir de sa visite :
— Figurez-vous, me dit-il, que mon meilleur ouvrier, mon contremaître, m’annonça dernièrement qu’il me quittait pour se mettre à son compte. — Tu aurais dû le faire depuis longtemps, lui dis-je, et je présidai à son installation.
Eh bien ! le gaillard, non content de m’avoir enlevé mes meilleurs clients, vient, tous les mois, me demander à dîner en ami, et m’acheter, au prix coûtant, ce qu’il lui faut de matières premières ! »
Le bon abbé riait d’aise en me contant cela.
En voilà un qui dirigerait au gré de tous, un établissement de soldats aveugles et qui, sans rien abandonner de sa propre foi, entourerait d’une même affection, d’une même sollicitude, catholiques, huguenots, juifs et vulgaires mécréants 1
M. Herriot, maire de Lyon et sénateur du Rhône — encore un homme à ne pas rester inactif quand le devoir parle — se préoccupa des mutilés dès les premiers mois de la guerre. Il créa pour eux deux maisons d’éducation professionnelle qui donnent les meilleurs résultats.
Pour m’en tenir à un seul cas, je citerai celui d’un charcutier, amputé des deux jambes, dont il a fait un comptable-expert, connaissant, outre la comptabilité proprement dite, la sténo-dactylographie et l’anglais commercial.
M. Herriot, cela va de soi, ne néglige pas les aveugles. Il a autorisé mon jeune ami, M. Marcel Bloch, aveugle et licencié en droit, à visiter et éduquer, dans les nombreux hôpitaux militaires de Lyon, les soldats atteints de cécité. M. Marcel Bloch, dont le savoir et la bonne humeur sont doublés d’une bonté infinie, trouve dans son cœur les mots qu’il faut pour rasséréner ses héroïques congénères. Il est, pour eux, la preuve vivante que la vue n’est pas indispensable au bonheur.
Voici quelques lignes de sa dernière lettre :
Excusez-moi de vous écrire aussi peu souvent. Mais, vous le savez, je suis extrêmement occupé, soit par mes études (je me présente au doctorat le 9 juillet), soit par les visites que je continue à
faire à mes braves soldats. Ils sont maintenant réunis aux ateliers
d’aveugles de Villeurbanne. L’organisation de l’Ecole professionnelle des Aveugles de la guerre se poursuit sans trop d’ennuis. Une trentaine d’entre eux sont déjà au travail, confectionnant de leurs mains, extrêmement habiles, balais, brosses et chaises, paniers et corbeilles.
L’œuvre infiniment louable deM. Herriot ne doit pas faire oublier celle, naturellement plus vaste, puisqu’elle s’étend au pays entier, qui incombe à M. Brisac.
M. Brisac a consacré l’asile de Saint-Maurice, sous l’habile direction du docteur Rourrillon, aux militaires mutilés susceptibles de rééducation fonctionnelle. La maison en peut recueillir 700.
Des ateliers, où tous trouveront le moyen de s’utiliser industriellement, sont installés à l’asile-annexe de Vacassy. On y donne des cours d’électricité. On y forme des chauffeurs d’automobiles. On y enseigne la sténodactylographie, etc...
A proximité, rue Rondelet, un hôtel de cent chambres est à la disposition des mutilés travailleurs.
Les Écoles professionnelles de LÉtat leur sont ouvertes.
Le stage préparatoire terminé, les apprentis iront se perfectionner en leurs régions respectives, dans les centres d’éducation créés un peu partout, sous l’inspiration du directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publiques, et subventionnés par l’Etat, les départements, les Chambres de commerce et les œuvres particulières.
Voici la liste, à peu près complète, de ce qui est réalisé ou en voie de réalisation :
Ain.
Fondation du Comité de l’Œuvre des Invalides de la Guerre, à Bourg.
Basses-Pyrénées.
Fondations à Pau et à Bayonne.
Cantal.
Création du Comité départemental d’Enseignement technique, à Aurillac.
Cher.
Œuvre départementale, en plein fonctionnement, à Bourges.
Corrèze.
Ateliers installés dans l’ancien Petit Séminaire de Servières.
Gers.
Domaines de Lacavan et de Beaulieu transformés en Écoles d’apprentissage.
Gironde.
Création, à Bordeaux, par la municipalité, le département et la Chambre de commerce, d’une véritable école normale, qui subsistera après la guerre.
Hérault.
Œuvre départementale de caractère régional, à Montpellier.
Isère.
Œuvre de Convalescents militaires, Fondations de M. Grefîulh et de Mme Bernard, à Grenoble et à Voiron.
Loire.
Création de l’Union des Femmes de France, avec le concours du Conseil général, à Saint-Etienne.
Indre-et-Loire.
Œuvre des Convalescents militaires, à Tours. Nos braves Poilus se trouvent là dans une des propriétés les plus fleuries, les plus ravissantes des bords de la Loire. Ça les change des tranchées.
Mayenne.
Fondation de la Chambre de commerce, à Laval.
Puy-de-Dôme.
Etablissements à Clermont-Ferrand et à Thiers.
Algérie.
Fondation de l’Union des Femmes de France, à Oran.
Tel est le champ actuellement offert aux glorieuses victimes de leur dévouement à la patrie.
Ce champ s’élargira en proportion des infortunes à soulager et des besoins à satisfaire.