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ORGANISATION INDUSTRIELLE

Samedi 27 février.

Le bien n’est pas aussi facile à faire qu’on peut l’imaginer. Les meilleures intentions n’y suffisent pas toujours. En cela comme en beaucoup de choses, il y a la manière.

J’ai félicité, très sincèrement, M. le ministre de l’Intérieur de sa généreuse initiative en faveur de nos braves soldats mutilés, en général, et de ceux devenus aveugles, en particulier.

Sans rien retirer de mes éloges, je me permets d’exprimer un doute sur l’efficacité des mesures prises à l’égard de ces derniers, avant l’organisation complète des établissements qui leur sont destinés.

Un docteur oculiste éminent de qui je sollicitais l’avis, me dit :

« Peut-être est-il dangereux de rassembler en grand nombre et de laisser inactifs des aveugles d’aussi fraîche date. Livrés à eux-mêmes, ils seront plutôt enclins à échanger de déprimantes lamentations que des paroles résignées et consolatrices. Certains conservent l’illusion — que notre devoir est d’entretenir — de recouvrer la vue. Ceux-là ne nous inspirent pas d’inquiétude. Ils se feront petit à petit à leur état. Mais, pour d’autres, connaissant toute l’étendue de leur malheur, et se désespérant de n’y pas voir d’issue, de funestes résolutions sont à redouter. Mieux vaudrait les confier, par petits paquets, aux soins attendris de voyants et de voyantes, ou même — ce qui serait préférable, je crois, — d’aveugles de naissance,

bien portants, de bonne humeur, instruits, qui, prêchant d’exemple, leur démontreraient que la cécité n’est pas un obstacle insurmontable pour le bonheur de la vie, »

C’est ce que s’efforce de faire M. Marcel Bloch, à Lyon.

Je soumets respectueusement ces réflexions de mon savant ami à M. le ministre et je rentre dans mon sujet.

En igo5, je fus l’un des fondateurs et le président de « l’Union des Travailleurs aveugles », dont la branche de la brosserie, la seule subsistante, hélas ! participait fort honorablement à la belle Exposition de Lyon, si brutalement interrompue par la guerre.

Les autres branches se sont desséchées sur l’arbre, faute de l’engrais indispensable à leur développement.

Une ou deux, au moins, de ces branches pourraient être revivifiées. Particulièrement celles de la matelasserie et de l’empaillage et du cannage des sièges.

Et d’abord, je rappelle le principe que je pris constamment pour base de mes efforts en vue d’aider à la complète émancipation des aveugles : ne leur faire entreprendre que ce qu’ils peuvent exécuter aussi vite et aussi bien que les voyants. En un mot, diviser le travail comme dans les entreprises industrielles sagement conduites.

Il est certain qu’un aveugle sera capable de confectionner de toutes pièces tel ou tel objet. Et l’on s’extasiera. Mais il y aura dépensé deux ou trois fois plus de temps qu’il n’en faut à l’ouvrier voyant.

Pour la matelasserie, nous avions établi, rue Lauzin, 7, un petit atelier provisoire, outillé rudimentairement.

Une matelassière de profession, moyennant un salaire quotidien de 5 francs, apprenait son métier à sept aveugles et à un demi-voyant. Celui-ci actionnait la cardeuse mécanique. La toile à matelas, cousue de trois côtés par

la contre-maîtresse, était tendue sur le métier et l’aveugle la rembourrait à la perfection, y piquait les bouffettes avec une régularité irréprochable et faisait les bourrelets aussi bien qu’il est possible. Le reste était fait par la matelassière et par le demi-voyant.

Nos apprentis étaient rapidement passés maîtres et pouvaient gagner largement leur vie.

Des certificats délivrés par l’École Braille de Saint- Mandé, par l’Hôtel Moderne et une vingtaine de particuliers en font foi.

Malheureusement, nos faibles ressources, dues à la libéralité d’un généreux donateur, s’épuisèrent. Les appels que nous fîmes restèrent sans écho. Il nous fallut fermer boutique.

Cette boutique, c’est l’instant ou jamais de la rouvrir.

Il la faudrait aussi peu éloignée que possible de la ville où le cardage dans les cours des maisons et sur la voie publique est interdit.

Le matériel n'est ni cher ni compliqué; on en aurait vite remboursé le prix. Emplacement le plus vaste possible sur des terrains à bon marché, hangars clos, ihétiers, machines à coudre, cardeuses en quantités proportionnées à l’importance de la besogne; étuve pour la stérilisation des laines, crins, warechs, etc., et c’est à peu près tout.

Des voitures louées à la journée, en attendant qu’on ait les moyens d’en avoir à soi, iraient périodiquement chercher et livrer le travail. Elles porteraient cette inscription ou toute autre analogue :

Matelasserie des soldats aveugles.

Croyez-vous que l’ouvrage n’abonderait pas? Quelle ménagère, quelle mère de famille, en pensant à ces pauvres enfants victimes de leur dévouement à la patrie, leur refuserait sa clientèle?

Cliché de la Société des Ateliers d' Aveugles

Canneur aveugle.

Et pour peu que l’Etat les admît à ses adjudications ou leur réservât une partie de ses fournitures — à qualité et prix égaux, bien entendu, — ne pensez-vous pas, comme moi, que l’entreprise ne tarderait guère à devenir fructueuse pour ses coparticipants : aveugles, demi-voyants et voyants ?

Ce que je viens dedire pour la matelasserie s’appliquerait avec les mêmes chances de réussite à l’empaillage et au cannage des chaises. Toujours sur la base d’ateliers mixtes où aveugles et voyants collaboreraient au labeur commun, chacun suivant ses aptitudes.

Les voitures, charrettes à chevaux, à ânes ou à bras, circulant dans tous les quartiers et arborant, en beaux et gros caractères :

Empaillage et cannage — ateliers des soldats aveugles

ne rentreraient jamais à vide, je vous en réponds.

Et les fabricants du faubourg, patriotes reconnaissants, se feraient un devoir et un honneur de réserver une large part de leurs commandes à leurs héroïques et malheureux défenseurs.

Je souhaiterais que ces entreprises eussent une administration libre de toute attache officielle et fussent conduites industriellement.

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