‹ La Reeducation Professionnelle des Soldats AveuglesChapitre 4 sur 21 · SERVICES TÉLÉPHONIQUES ET MASSOTHÉRAPIE · texte numérisé non relu

SERVICES TÉLÉPHONIQUES ET MASSOTHÉRAPIE

Vendredi 5 mars.

Un correspondant me demande si je ne crains pas, en orientant beaucoup d’aveugles vers telle ou telle profession, de causer un dommage aux travailleurs que cette profession fait vivre.

L’objection a sa valeur. Elle ne doit pas, néanmoins, nous arrêter longtemps.

D’abord, le nombre des aveugles du fait de la guerre ne sera pas assez considérable pour justifier cette inquiétude ; ensuite, ces aveugles d’aujourd’hui n’étant autres que les voyants d’hier ne feront, en exerçant un métier à leur convenance, qu’user de leur droit et reprendre leur rang dans l’armée prolétarienne. Leur concurrence ne serait nuisible que si, par l’avilissement de leur maind’œuvre, ils provoquaient la baisse des salaires.

Gela n’arrivera pas ou, du moins, n’arrivera plus. Ils auront, à coup sûr, la sagesse d’adhérer à leurs syndicats respectifs.

Nos pauvres aveugles-nés, ou devenus aveugles à la suite de maladies ou d’accidents, étant plus ou moins secourus par la commune, le département ou l’Etat, sont facilement exploitables et fatalement exploités.

Je citerai, par exemple, certains facteurs de pianos qui ne rougissent pas de payer à un accordeur aveugle quatre et cinq fois moins qu’ils n’oseraient offrir à un accordeur voyant. Il en est qui, sans le moindre scrupule, gardent

toute la journée leur accordeur aveugle dans l’attente du client dont il faudra accoi der l’instrument avant la livraison. Si le client ne se présente pas — et bien que les pianos sévissent à tous les étages des maisons qui se respectent et d'où l’on exclut les enfants comme trop tapageurs, on n’en vend tout de même pas autant que des petits pains d’un sou, — si, dis-je, le client ne se présente pas, l’accordeur aveugle s’en retourne chez lui bredouille avec, pour tout gain, son voyage en tram ou en métro, et celui de son guide à payer.

Que d'excellents bourgeois — ne prenez pas le mot au sens péjorarif — trouvent naturel de donner 3 ou 4 francs à l’accordeur aveugle pour un travail qu’un voyant leur ferait payer 5 francs et plus.

Mais avec la nouvelle catégorie d’enténébrés — victimes héroïques et lamentables de leur dévouement à la patrie — ces détestables coutumes s’aboliront.

Cela dit, je reprends mon examen des emplois et des métiers accessibles à nos frères aveugles.

Dans toutes les grandes administrations : ministères, préfectures, mairies, banques, magasins, usines, hôtels, etc., etc., un employé spécial est préposé au service téléphonique. Il a pour mission de mettre les divers services en communication entre eux ou avec l’extérieur.

Pour un débutant aux bons yeux, la connaissance parfaite du tableau central, si compliqué qu’il puisse être, est l’affaire d’un jour ou deux. Si ce débutant n’y voit pas, l’étude sera plus longue ; mais dès qu’il l’aura terminée, il s’acquittera de sa tâche avec toute la célérité et l’exactitude désirables. Je sais un aveugle qui, dans une mairie du Midi, remplissait la fonction, et la remplit sans doute encore, à la satisfaction générale. J’ai son nom dans mes papiers ; mais lesdits papiers sont dans un ordre tellement dispersé

— tels nos poilus dans une charge — que je ne puis mettre la main dessus. Je vous le dirai plus tard.

A noter que nombre d’aveugles sont de parfaits pianistes, organistes, dactylographes et possèdent — c’est le cas de le dire ■— leur clavier sur le bout des doigts.

N’y a-t-il pas là de quoi caser quelques centaines de nos cher enfants ?

Ils connaîtront l’alphabet Braille, cela va de soi. de façon à pouvoir noter sur leur réglette de cuivre aussi vite, aussi sûrement qu’un voyant avec sa plume ou son crayon, les communications à transmettre qui leur seront faites.

En igo5,deux de nos camarades de l’Union des travailleurs aveugles furent admis, sur notre demande, à étudier le fonctionnement des services téléphoniques au bureamprincipal de Gutenberg.

Il en résulta que des aveugles pourraient y être employés avec de légers changements de dispositifs, tel le remplacement des ampoules lumineuses par des sonneries appropriées. Nous ne pûmes donner suite à cette expérience. On pourrait la reprendre.

Une autre profession — fort lucrative — fut également mise en pratique raisonnée en 1905 par l’Union des travailleurs aveugles : la massothérapie.

Les aveugles qui possèdent ou acquièrent très vite une délicatesse tactile plus affinée que celle des voyants y sont particulièrement aptes.

On l’a compris au Japon, où la pratique du massage leur est exclusivement réservée et où ils trouvent ainsi le moyen de rendre à la collectivité le maximum de services que doit tout citoyen valide.

On l’a compris en Angleterre et en Russie ; on le comprend bien aussi chez nous ;mais Sainte Routine est là, toujours là, pour faire avorter les résolutions les plus louables.

On doit conseiller la massothérapie aux jeunes gens, étudiants, comptables, employés dont les mains n’ont pas été durcies, insensibilisées par l’usage des outils industriels, les travaux agricoles, la manipulation des grosses pièces de pierre, de fer ou de bois. A ceux d’entre eux qui déjà possèdent des notions, plus ou moins étendues, de sciences naturelles, un apprentissage de un à deux ans sera nécessaire.

Je pourrais citer, en exemple, M. Paul Remy — l’un des fondateurs de l’Union des travailleurs aveugles — qui, en une seule année, sous la direction de M. Léopold Tabary, professeur de massage, devint non seulement praticien habile, mais aussi excellent professeur. M. Paul Remy, avant de perdre la vue, avait acquis de sérieuses connaissances scientifiques et est doué d’une remarquable intelligence.

L’Association Valentin Haüy institua, elle aussi, des cours de massage. Je ne suis pas assez au courant des résultats acquis pour me permettre d’en parler.

Quoi qu’il en soit, en deux ans, au maximum, un aveugle bien guidé peut exercer fructueusement sa profession de masseur, soit chez des particuliers, sous la direction des médecins, soit dans des cliniques spéciales ou dans des hôpitaux.

Combien de dames

Et je sais même, sur ce fait,

Bon nombre d’hommes qui sont femmes,

pour des raisons qu’il est inutile de préciser, préféreront les soins d’un bon masseur aveugle à ceux d’un voyant si réservé, si discret qu’il pût être ?

Page 1