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CORDONNERIE ET LACETS DE CUIR

Mardi g mars.

La France, pays d’initiative, n’est pas pays de persévérance; c’est dommage.

C’est un Français, Valentin Haüy qui, le premier, démontra victorieusement que l’aveugle est, au même degré que le voyant, capable de recevoir une éducation complète et de subvenir à ses besoins par le produit de son travail.

C’est Valentin Haüy qui fonda la première école d’aveugles du monde entier.

C’est un Français, le capitaine d’artillerie Barbier qui, en 1820, imagina, à l’usage des aveugles, une écriture conventionnelle par la combinaison de 12 points saillants ; mais cette écriture, purement phonétique, n’était pas propre à l’enseignement grammatical.

Un autre Français, aveugle celui-là, Louis Braille, avec 6 points placés sur deux lignes verticales figura, non seulement les lettres, mais les chiffres, la ponctuation, les signes mathématiques, la notation musicale.

L’alphabet Braille est un chef-d’œuvre d’ingéniosité et de simplicité. La pratique, dit son auteur, « s’en acquiert en quelques semaines ». Cela s’entend pour les aveugles. Les voyants n’ont pas besoin d’un tel délai.

L’alphabet Braille est adopté dans toutes les parties du monde où l’on se préoccupe de l’éducation des aveugles. Il fut créé en 1827; mais ce n’est que vingt ans après que l’administration pédagogique d'alors daigna

Atelier de cordonnerie à l’Institution d’Aveugles de Dijon.

s’apercevoir de la supériorité de cette méthode et la substitua aux méthodes anciennes. Avec l’administration pédagogique d’aujourd’hui — soit dit sans manquer au respect qu’on lui doit — ça serait exactement la même chose.

C’est donc à des Français, rien qu’à des Français, que les aveugles de tous les pays sont redevables de l’amélioration de leur sort. Et c’est à l’étranger qu’a été portée le plus loin cette amélioration. Je n’aurai à le constater que trop souvent.

Je m’en tiens aujourd’hui à la cordonnerie, exercée par des aveugles, depuis longtemps, en Allemagne et au Danemark et introduite récemment en France par mon excellent collègue, M. Boyer, directeur de l’Ecole professionnelle d’aveugles de Dijon.

Le métier étant assez difficile, il faut compter sur un apprentissage d’environ trois ans pour un jeune homme; mais si peu qu’il soit adroit de ses mains, la réussite est assurée

La cordonnerie n’est plus ce qu’elle fut autrefois. Les chaussures, maintenant, se font mécaniquement en quantités considérables et les ouvriers connaissant toutes les parties du métier deviennent de plus en plus rares.

M. Boyer estime que 90 0/0 des ouvriers attachés aux manufactures de cordonnerie sont incapables de fabriquer, seuls, une paire de chaussures en son entier. Ils sont spécialisés, n’ont qu’à clouer ou à coudre, jamais à découper. En nombre de cas, des aveugles pourraient leur être substitués.

Mais il entend former de vrais et bons cordonniers, qui, allant ouvrir boutique dans leur pays, ville ou village, seront bientôt achalandés et feront de bonnes affaires.

Les réparations surtout : ressemelage, pièces invisibles, etc., leur seraient lucratives. Pour le neuf, ils

auront avantage à acheter, toutes prêtes, empeignes et

tiges.

L’outillage n’est pas compliqué. J’extrais ces détails d’une lettre que m’écrivait M. Boyer le i3 juin 1910. Il comporte, pour chaque ouvrier, deux marteaux, une paire de tenailles, quelques tranchets, deux ou trois alênes, avec leur manche et deux ou trois broches; une pierre à repasser, une pierre à battre et un col de cygne. Ces trois derniers objets peuvent être communs à plusieurs apprentis travaillant ensemble.

A l’Exposition du Congrès des Typhlophiles, organisé par M. Georges Bonjean, et tenu à Paris en mai 1910, on put admirer la dextérité avec laquelle les cordonniers aveugles, élèves de M. Boyer, se servaient de tous ces outils, auxquels était adjointe une machine à piquer.

La grande difficulté, dit encore M. Boyer, est de trouver un bon contremaître. Il le faut habile, intelligent, patient et dévoué. J’estime, pour ma part, que, dans le cas actuel, les apprentis à former devraient être placés chez de petits patrons — il y en a un peu partout — qui se contenteraient pour les loger et les nourrir de la pension de l’Etat — augmentée au besoin pour la durée de l’apprentissage.

Et pourquoi ledit État ne créerait-il pas un ou plusieurs ateliers où il emploierait les pauvres aveugles, blessés à son service, à la fabrication des godillots ?

Il y a encore le lacet de cuir, dont on consomme une grande quantité et que des aveugles confectionneraient aussi bien et aussi vite que n’importe quels voyants

Un outillage de 2 fr. 5o suffit à le fabriquer et l’apprentissage est presque nul.

En 1905, l’Union des Travailleurs aveugles en tenta l’expérience, laquelle, au point de vue du travail, réussit à souhait.

Il fallait, toutefois, être à même d’acheter au comptant les quantités de rognures de cuir nécessaires à l’exécution des commandes et être assez riche pour pouvoir attendre les règlements.

Accompagné de M. Platz, aveugle et l’un des fondateurs de notre société, je fus reçu par le ministre de la guerre qui, très aimablement, nous mit en rapport avec M. Burguet, chef de la cinquième division de l’Intendance. M. Burguet nous promit des lettres de recommandation pour les colonels de régiment et les fournisseurs militaires quand nous serions en mesure de prendre des engagements et de les tenir.

Ici encore, la fâcheuse impécuniosité mit à néant notre beau projet qui n’en reste pas moins très réalisable.

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