INDUSTRIE DU CYCLE ET MANUFACTURES NATIONALES
Samedi 1 3 mars.
Je ne crains pas d’affirmer qu’il n’existe pour ainsi dire pas de carrière fatalement et irrévocablement fermée aux aveugles jouissant de facultés normales.
Dans les lettres, les sciences et les arts, sans chercher dans le passé les noms d’hommes éminents qui s’y distinguèrent, artistes, écrivains, savants d’autant plus étonnants qu’ils furent, pour la plupart, de purs autodidactes, j;en puis montrer, autour de nous, de non moins remarquables.
Tels M. Villey, docteur ès lettres, auteur d’une magistrale étude sur Montaigne et maître de conférence à la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand ; M. Albert Léon, licencié et professeur de philosophie au lycée de Bayonne; M. Marcel Bloch, licencié en droit ; M. Maurice de Sizeranne, fondateur de l’Association Valentin Haüy ; M. Guilbeau, poète et professeur ; M. Desagher, docteur en droit ; M. Melen, avocat ; M. Monnier, licencié ès lettres, et tant d’autres dont l’énumération serait trop longue pour l’espace dont je dispose.
Je ne rappelerai pas non plus les compositeurs et les musiciens de premier ordre. Ils sont légion.
Quantité d’artisans facteurs et accordeurs de pianos, masseurs, etc., mériteraient une mention ; |je me bornerai à citer M. Béraud, de Marseille, ajusteur et monteur adroit de bicyclettes et de tricycles.
Cliché de la Société des Ateliers
M. Béraud mécanicien aveugle.
d'A veugles.
Cliché delà Société des Ateliers d' Aveugles.
Aveugla fabriquant le tapis-brosse.
Et à ce propos je reproduirai le passage d’une lettre que veut bien nous adresser un constructeur de cycles, M. V. Vignix:
Parmi les métiers qui peuvent s’adjoindre à ceux faits par les aveugles, celui de monteur de roues de bicyclettes est un de ceux qui pourraient s’apprendre en très peu de temps. En effet, couper les rayons et les fileter se fait automatiquement ; le montage des rayons sur les moyeux et les jantes pourrait s’apprendre en quelques heures. Or en France l’industrie de la bicyclette est très importante et je ne doute pas que nombre de fabriques se feraient un plaisir d’employer de préférence nos compatriotes devenus aveugles pour la défense du pays.
Puisse M. Vignix, que je remercie de tout cœur de sa précieuse indication, être bon prophète.
Je m’en voudrais de ne pas rappeler la mémoire de M. Jean Freyssinier qui, devenu aveugle en 1903, se consacra entièrement, au milieu des plus vives souffrances, à l’amélioration du sort de ses frères en cécité. Ce qu’il a fait pour eux en ses huit dernières années est inimaginable. Il provoqua en leur faveur un réveil de l’attention et de la sympathie publiques et réalisa par son opiniâtreté généreuse quelques points du vaste programme élaboré par lui et bien délaissé, hélas ! depuis sa mort.
J’eus l’honneur d’être son ami et son collaborateur et d’obtenir, en août 1908, l’adhésion de personnalités autorisées, à son projet de réorganisation de l’administration des aveugles en France, dont l’article premier comportait la création d’une commission permanente pour l’étude de toutes les questions relatives à la cécité. Cette commission fut constituée par décret du 6 janvier 1909 au
ministère de l’intérieur. Tant que M. Jean Freyssinier en fit partie, c’est-à-dire tant qu’il vécut, elle eut le feu sacré, mena à bien deux ou trois réformes, nomma des sous “Commissions pour l’examen de chaque série de questions. C’était beau de sa part! Trop beau. M. Jean Freyssinier disparu, les séances s’espacèrent, peu à peu, en douceur, tant et si bien qu’on finit par n’en plus parler du tout et que depuis plusieurs années la pauvre commission est en sommeil.
Elle avait cependant à l’étude des choses intéressantes — auxquelles s’en ajouteraient bien d’autres aux jours tragiques que nous traversons.
M. Jean Freyssinier est dignement continué par celle qui fut l’admirable compagne de sa vie et qui, elle aussi, bien que voyante, a mis, en souvenir du cher défunt, tout son dévouement au service des aveugles. Mme Freyssinier est secrétaire de la « Société des Ateliers d’aveugles » fondée et dotéeen ï 8S i par M. Lavanchy-Clarke, et dirigée actuellement par M. le docteur Morax. Cette Société nous sera d’une aide précieuse dans l’œuvre que nous poursuivons.
Que les aveugles adultes puissent être utilisés dans l’industrie, cela ne peut faire doute pour quiconque se donne la peine d’y réfléchir.
11 y aura, je ne me le dissimule pas, beaucoup de préjugés à vaincre, de difficultés matérielles à aplanir, avant que les usines privées ouvrent largement leur porte à nos protégés ; mais l’exemple ne devrait-il pas leur être donné par les manufactures nationales ? N’est-
ce pas pour l’Etat une dette d’honneur à acquitter que d’assurer le sort de travailleurs mutilés à son service ? Et ici, je ne parle pas pour les seuls aveugles.
On indemnisera après la guerre, au prorata des dommages subis, les malheureuses populations des départe-
ments envahis et dévastés par l’ennemi et ça sera justice. Mais à quel taux évaluera-t-on la perte éprouvée par nos glorieux blessés ? Quelle compensation offrira-t-on à ces jeunes hommes rendus incapables de reprendre la profession à laquelle ils s’étaient préparés dès l’enfance ? Quelle estimation fera-t-on de l’avenir qu’ils avaient rêvé et auquel ils avaient le droit de prétendre ? De quel baume souverain pansera-t-on leurs souffrances intimes, leur dépression morale ?
Les mesures que je préconise, insuffisantes sans doute à guérir le mal, auraient toujours l’avantage de l’adoucir sans rien coûter au Trésor.
Dans nos cinq manufactures d’allumettes — je dis « nos » parce que à titre de contribuable j’en possède ma petite part comme tout le monde — on trouverait, assurément, le moyen d’utiliser le travail d’un certain nombre d’aveugles.
Mais c’est surtout dans nos vinp-t manufactures de
tabacs qu’ils auraient le plus de chances de réussir.
Les mains-d’œuvre « d’époulardage » et de « capage » pourraient leur être confiées. Ces travaux sont effectués par des femmes et ne nécessitent qu’une certaine délicatesse du toucher que les aveugles possèdent ou acquièrent rapidement. L’apprentissage en est simple. Pour plus de sûreté, au début, on ferait collaborer aveugles et voyants.
Des essais pourraient être, dès à présent, tentés dans une des manufactures de Paris, de Lyon ou de Dijon, sous le contrôle et la surveillance des parfaits éducateurs d’aveugles que sont MM. Gille, Lafontaine et Boyer, directeurs des écoles professionnelles d’aveugles de ces trois villes.
Si mes renseignements sont exacts, telle manufacture de tabacs serait à même d’utiliser à ce labeur jusqu’à
i5o aveugles. Notez que le personnel ouvrier des vingt manufactures est de 18.000 femmes, environ.
Ces manufactures sont essaimées un peu partout, la plupart en de paisibles petites villes : Riom, Aix, Prélaze, Dieppe, Saintines, etc.
Cela permettrait de répartir les soldats aveugles dans leur région d’origine, où ils vivraient au milieu ou à proximité de leurs parents et de leurs amis.
Le salaire en province est d’environ quatre francs par jour et comme les pensions militaires si chèrement, si cruellement acquises ne leur seraient pas supprimées, nos braves et bons sauveurs auraient la possibilité de se mettre en ménage, d’entretenir femme et enfants et de reconquérir leur droit au bonheur.
Pourquoi ne pas supposer que leurs compagnes seraient de celles qu’ils remplaceront à l’usine et qui pourraient ainsi vivre en ménagères attentionnées et en bonnes mères de famille, ce qui devrait être, partout, le rôle de la femme ?