‹ La réforme agraire, contributions théoriques et historiquesChapitre 33 sur 56 · De r économie primitive au capitalisine · texte numérisé non relu

De r économie primitive au capitalisine

La propriété privée du sol, la grande et la petite exploitation existaient en Grèce à Tépoque la plus reculée. Nous voyons déjà dans l'Iliade et l'Odyssée le propriétaire foncier au milieu de son champ, se réjouissant de ses richesses. Ulysse lui-même consent à vivre éloigné de sa bienaimée Ithaque à la condition de s'enrichir encore en route.

La plus ancienne exploitation dont nous ayons connaissance avait pour but la consommation seule, non l'échange.

La différence qui séparait les riches d'avec les pauvres, existait pour ainsi dire plus dans la quantité que dans la qualité.

L'époque de transition conduisant à l'économie capitaliste, qui elle produit pour le marché, commença en Relias environ entre l'an 800 et 700 avant notre ère. Lorsque le commerce prit de l'extension, lorsque les côtes de l'Asie Mineure et

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de ritalie méridionale furent colonisées par des Hellènes, lorsque des centres urbains se formèrent et que les mines d'or et d'argent de Chypre, de Lydie et d'Espagne eurent livré leurs trésors, tout cela eut pour le vieux monde des Hellènes une importance semblable à celle qu'eût la découverte des trésors de l'Amérique pour le moyen âge européen. L'économie capitaliste prit la place de l'économie primitive.

n semble, à lire les poëmes helléniques retraçant les mœurs de l'époque, qu'un souffle moderne les traA'erse.

Deux poètes surtout nous en donnent des descriptions particulièrement intéressantes. L'un, Hésiode, était lui-même un petit laboureur, qui avait perdu une partie de son bien au cours d'un procès avec son frère. Il exprime la disposition d'esprit des petits, des faibles, de tous ceux qui ont perdu pendant l'époque de transition dont il est parlé plus liant. Quel désir ardent ne trouve-t-on pas dans ces poëmes :

« Là seulement où chacun reçoit son dû, où l'on ne s'écarte point du sentier de la justice, là seulement la ville et ses habitants prospéreront. Ils sont toujours dans la joie, et la faim ne les atteindra jamais. La terre leur donne des fruits en abondance et la brebis plie presque sous le fardeau de sa riche toison. »

Et encore : « Vois, le mal, on y arrive sans peine, son sentier est aplani et sa demeure est

proche. Mais les dieux immortels miiNMit lu sueui' avant la vertu. Le sentier pour v arriver est long et raboteux tout d abord, mais arrivé plus haut, il te paraîtra de plus en plus facile, quelles qu'aient été les difficultés. »

Et nous trouvons comme une plainte dans la première fable européenne que nous devons au même auteur.

11 y décrit d'une manière émue le sort du faible en face du puissant, nous montrant le chantre de nos bois, le rossignol, entre les serres d'un vautour, essayant de lui démontrer son innocence : (( Que m'importe la faute ou Tinnocence ; je suis le plus fort, répond le vautour et j'agis comme bon me semble. »

Du côté opposé nous trouvons le porte-paroles des aristocrates, Théognis, de Mégare, un poète représentant une éthique qui rappelle certains philosophes modernes. Voici quelques-unes de ses sentences :

(( Le cœur ne se rassasie jamais de richesses. ))

« 11 fauilrait que tous les nobles possédassent des richesses. »

(( Il convient au roturier de rester dans la pauvreté ! »

« Ecrase du talon le peuple méprisable ! Frappele avec un aiguillon pointu ! Passe lui étroitement le joug autour du cou. »

(( Ce n'est pas en vain que les iiommes t'hono-

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l'eut, ô Pluton, car tu tolères aussi le vulgaire. Par toi, ô le plus enviable de tous les dieux, le roturier devient aussi un noble. »

« Les gentilshommes ne dédaignent pas de devenir les époux de filles de roturiers, si cellesci possèdent des trésors. Mais la femme noble prendra aussi sans honte un époux riche ; l'argent égalise toutes les classes. »

« Si j'étais riche et immortel, je ne me préoccuperais point de l'acquisition d'autres vertus. »

« Occupe-toi d'abord d'avoir un moyen d'existence, nous dit un autre poète, et ne cherche à acquérir d'autres vertus que lorsque tu auras de quoi vivre. »

Alcée nous inculque cette parole amère : « C'est l'argent seul qui fait l'homme ; le pauvre n'a j)as d'honneur ! »

Le sang chaud des méridionaux n'aurait pas coulé dans les veines des Hellènes, si le peuple, voyant ses possessions disparaître peu à peu, n'avait pas essayé de changer cet état de choses. Vu l'importance de la propriété foncière, nous apparaissant encore plus clairement dans des conditions économiques simplifiées que dans nos conditions économiques modernes si variées, il est évident que tout essai de sérieuse réforme ne devait être autre chose qu'un essai de réforme agraire.

.Xous sommes donc en présence de deux exigences toujours plus tenaces : l'abolition des

dettes hypothécaires et un nouveau partage du sol. Les dettes hypothécaires de ce temps-là sont semblables à nos hypothèques. Ce mot lui-même, d'origine grecque, signifie gage. Ainsi que nous inscrivons les hypothèques au cadastre, les dettes hypothécaires d'il y a 2.500 ans, dans l'ancienne Hellas, étaient gravées sur des pierres nommées pierres hypothécaires, qu'on érigeait sur le champ endetté, et sur lesquelles on gravait aussi le nom du créancier et le montant de la dette. De plus, il en était fait des actes spéciaux.

Il ne faut pas oublier que, non seulement le créancier lui-même était responsable de la dette, mais aussi tous les membres de sa famille, de sorte que non seulement le bien était vendu le cas échéant, mais le créancier et les siens étaient conduits en esclavage.

On pourrait multiplier les exemples de l'histoire grecque nous racontant comment la richesse excessive de quelques-uns conduisait à de passionnées révoltes démocratiques, lesquelles, de leur côté, eurent pour résultat la domination militaire d'un seul. Dans maintes communes, les nouveaux citoyens demandant la naturalisation, devaient jurer de ne jamais soulever la question de la suppression des dettes et du partage du sol. Ce fait est à signaler !

Les conditions étaient à peu près les mômes dïins les colonies helléniques que dans la mèrepatrie, surtout en Sicile. LCn voici un seul exem-

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pie: En422(av. J.-C), le parti des réformistes agraires était devenu si fort, à Léontini, en Sicile, que, dans une assemblée organisée, il proposa une nouvelle répartition du sol. Mais le parti des riches, les oligarques, envoya des messagers à Syracuse, faisant remarquer combien serait dangereuse pour les riches des autres villes Texemple d'une réforme agraire victorieuse. Cette raison prévalut. Syracuse envoya des troupes, et les oligarques, avec l'aide de ces troupes étrangères, chassèrent le peuple en masse hors de Léontini. Ils essayèrent de faire cultiver leurs biens par des esclaves, mais la chose étant devenue impossible, ils aimèrent mieux détruire la ville natale plutôt que de conclure la paix avec leurs compatriotes, puis firent occuper leur patrie par Syracuse, où eux-mêmes se transportèrent.

Les conditions d'existence devinrent bientôt insupportables à Syracuse, aussi le peuple salua-til avec allégresse un tyran, tel que Denis, comme chef d'une réforme sociale. Les nobles furent bannis en masse et le sol, devenu libre, soumis à une nouvelle répartition. Les plus proches amis du dictateur reçurent de plus grandes parts et les citoyens eurent des parts égales de terrain. Agathocle procéda de même ; après deux jours de pillage dans la ville, il rassembla le peuple, puis, après avoir fait massacrer 4.000 riches, il déclara que ((dorénavant la ville était purifiée et la

véritable liberté assurée». Alors les reconnaissances de dettes furent brûlées et, par une répartition du sol nouvellement acquis, chacun reçut un foyer.

Mais il n'existait pas de réforme intelligente du droit agraire, supprimant chaque nouvel abus; aussi, aucune amélioration durable n'était-elle possible, et chaque nouvelle répartition amenée par la lutte, ne pouvait être efficace que très peu de temps — à peine pendant une génération !

Chez les Grecs c'était devenu un axiome, une vérité incontestable, que la liberté ne pouvait être stable qu'aux prix d'une répartition intelligente de la propriété foncière. Platon dit dans son grand livre sur l'Etat que le sol, en substance, doit être la propriété de tous, et Aristote pose comme idéal d'assurer à chaque citoyen deux parcelles égales de terrain, l'une à l'intérieur de la commune, l'autre à la frontière, afin que pas même la position dilférente des lots ne crée des milieux d'intérêts diiférents.

Nous ne retiendrons que deux faits de la vie variée des Hellènes : la réforme agraire victorieuse à Athènes et les dernières luttes des réformistes agraires à Sparte.

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