TIBÉRIUS GRACCHUS
le lieu du vote, déclarant cette élection illégale, attendu que personne ne pouvait être élu tribun deux fois de suite. Ils réussirent à faire interrompre la votation et à en remettre la fin au jour suivant. Tibérius fit ce qu'il pût pour gagner le peuple à sa cause. Il se montra en habits de deuil et recommanda ses enfants, mineurs encore, à la garde du peuple.
Le lendemain, la votation devait se terminer. On était au moment de la moisson. Les petits paysans romains, partisans les plus fidèles et les plus énergiques du tribun, étaient occupés aux champs, mais cette fois encore les premiers arrondissements votèrent pour Gracchus. On tenta derechef de casser l'élection. Le Sénat s'était assemblé dans le Temple de la Fidélité. Les Optimates les plus acharnés avaient la parole, mais le consul Sco'vola, homme modéré et presque acquis à la réforme, ne se laissa aller à aucune intervention. A ce moment quelqu'un s'élança dans le temple en criant : « Tibérius Gracchus vient de porter la main à sa tête, geste qui signifie évidemment qu'il ambitionne la dignité royale ».
Alors Scipion Nasique, adversaire acharné de Gracchus, invita ses amis à s'armer, comme ils le ])ourraient, et à le suivre. On vit alors les nobhîs sénateurs, armés do gourdins et de jambes de chaises, se préci[)iter sur \i\ foule, qui s'écarta, apeurée. Tibérius trébucha, un coup de gourdin
Tatteignit à la tempe ; 300 de ses partisans tombèrent avec lui et le soir les cadavres furent jetés dans le Tibre. Gornélie et Gajus eurent beau implorer pour avoir le corps du fils et frère, ce ut en vain. Le Sénat, qui comptait une forte majorité d'Optimates^ allirma que Gracchus avait essayé de conspirer pour obtenir la royauté et que, de ce fait, sa mort était la fin méritée d'un criminel d'Etat.
Rome n'avait encore jamais vu chose pareille. Le beau-frère de l'assassiné, Scipion l'Africain lui-même, n'eut pas le courage de flétrir cette action, lorsqu'il revint vainqueur d'Espagne. 11 se contenta de prononcer cette réponse équivoque : « Si Tibérius a vraiment aspiré à la royauté, sa mort est légitime ».
Quoiqu'on eût tué l'homme, on n'osa pas tout d'abord s'attaquer à son œuvre. Le retrait des territoires nationaux et leur division en plus petits lots commença véritablement. Déjà le consul de l'année suivante se vantait, sur un monument public, d'avoir été le premier consul sous lequel les esclaves aient été chassés du territoire national et remplacés par des paysans Hbres. Pour bien mesurer l'étendue de cette réforme agraire, il suflit de dire que le chillro des citoyens capables de porter les armes, dans les années 32 à 36, au lieu de diminuer, comme cela avait été le cas, s'éleva de 319.000 à 395.000, par conséquent à peu près de 76.000 hommes.
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On est bien obligé d'avouer que cette œuvre de réforme lésa quelques droits, et que quelques rigueurs ne purent être évitées ; mais a-t^on jamais pu faire aboutir une réforme sans léser des intérêts ? A mesure donc que l'œuvre de partage avançait, plus la résistance était grande, et de nouvelles diilicultés surgirent, lorsqu'on tenta de redemander le territoire national qui avait été donné à certaines communes soumises.
Chaque méprise du comité réformiste était naturellement astucieusement exagérée par les Optimates, qui n'y regardaient pas pour créer de nouveaux obstacles et influencer ainsi systématiquement l'opinion publique. La décision était entre les mains de Scipion l'Africain, beau-frère des Gracches, chef du parti modéré. Le grand et célèbre général, en raison de sa personnalité tout aristocratique, pencha pour les Opti mates. Tout défaut de forme, partant du côté opposé, le blessait — il ne sut pas sufïisamment reconnaître de quelle décision il était ici question et il vint à bout de faire enlever à la commission de partage le droit judiciaire qu'elle avait eu jusqu'à présent de décider en dernier ressort ce qui était territoire national et ce qui était territoire privé. La commission réformiste était, par ce fait, condamnée à l'inaction.
Cette résolution exaspéra profondément le parti populaire. Ce fut alors que Scipion l'Africain annonça un grand discours. Il se retira dans ses
appartements plus tôt que de coutume. Que se passa-t-il cette nuit-là? Personne ne le sut, mais le lendemain Scipion l'Africain était mort. Fut-il assassiné par un partisan des Gracches ? Son épouse, sœur des Gracches, participa-t-elle à cette action, ou bien une attaque d'apoplexie mit-elle fin à sa vie ? C'est ce qu'on ne sut jamais et ni les Optimates, ni le parti populaire n'eut envie d'éclaircir la chose. Son visage défiguré fut tenu voilé et les flammes qui consumèrent son corps engloutirent aussi le secret de sa mort.