‹ La réforme agraire, contributions théoriques et historiquesChapitre 45 sur 56 · Les Enseignements · texte numérisé non relu

Les Enseignements

Est-il nécessaire de parler des enseignements qu'on peut déduire des événements puissants écoulés depuis plus de 2.000 ans ?

Avec quelle prudence et quelle méfiance ne fautil pas envisager l'éloge donné par les influents ! Elle est dangereuse cette politique dite modérée qui ne connaît qu'un seul principe, celui de ne pas toucher k ce qui repose, une politique qui ne veut jamais dire ni « oui », ni « non ». Si Lélius et Scipion TAfricain ainsi que tout ce cercle d'hommes honnêtes et influents avaient vraiment pris en mains la réforme agraire de ce temps-là, les Optimates de Tépoque n'auraient pas donné à Lélius le surnom de « Sage » mais peut-être que le jugement de l'histoire le lui eut décerné, tandis que, tout en reconnaissant sa bonne volonté on ne peut que déplorer cette faiblesse si commode. Qui veut accomplir quelque chose doit avoir le courage de la volonté. Celui qui, prévoyant et honnête, veut édifier pour l'avenir, doit pouvoir renoncer, sans amertume, à toute louange de ses contemporains.

Parlons de la deuxième leçon ([ue nous donnent ces événements ! Une volonté iiiebraiilable et un but clair et élevé ne sulliseni p;is ; il faut encore

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être assez perspicace pour voir qu'on n'arrive, que progressivement, à un résultat durable.

Lorsque la foule acclamait Drusus qui promettait une situation en Italie même, à 36.000 paysans au lieu de quelques colonies à Tétranger et lui laissait entrevoir la propriété privée libre et sans entraves au lieu de rem|)hytéose, cette foule se croyait certainement plus radicale et plus amie du peuple que les partisans des Gracches. L'expérience accumulée pendant 2.0O0 ans à chaque page de l'histoire nous enseigne que celui qui promet le plus et exige démesurément, celui-là gagne le plus facilement la foule à lui !

On s'aperçoit en général qu'un programme irréalisable est certainement l'ennemi le plus dangereux de la cause populaire, la pire entrave de tout progrès vraiment sérieux, mais on ne s'en aperçoit, généralement, que lorsque les ennemis du peuple, lesquels ont profité de ces exagérations, ont enfin terminé leur besogne et que la cause du peuple est perdue à jamais !

Il n'est peut-être pas superflu d'insister ici sur l'enseignement qui nous est donné par l'histoire du temps des Gracches, sur cette parole très usitée de nos jours : a l'homme libre, sur le libre sol de ses pères » . Si les réformistes agraires d'aujourd'hui, demandent une réforme hypothécaire en o-rand, ou d'autres mesures tranchantes, elles sont bien souvent refusées, même dans les milieux sympathisant, comme un empiétement au droit

de propriété. Les Gracches savaient bien que la propriété privée illimitée du sol donnait toujours par la suite des latifondes, et que le droit d'hypothéquer librement ses terres était l'ennemi mortel de toute liberté vraie du petit campagnard.

Que fit le Sénat après la mort du dernier des Gracches ? Gomment iît-il pour s'assurer la victoire ? Tout simplement on leva les interdictions d'aliénation et d'hypothécation et sur les biens des colons, les petits paj^sans devinrent })ropriétaires libres et à peine une génération s'était-elle écoulée qu'ils n'existaient déjà plus.

Taxer le territoire d'un peuple au même taux qu'une marchandise ordinaire c'est tout simplement le lui retirer des pieds et en faire un objet de spéculation et d'exploitation.

Est-il besoin de parler aussi en quatrième lieu, du pire ennemi de toute réforme sociale, auquel se buttèrent même les Gracches, c'est-à-dire l'indifîérence et la bêtise des individus ? Il est évident que la grande majorité des citoyens romains sympathisaient avec les deux courageux frères. Mais ce n'était qu'une sympathie frivole, gomme celle qui se manifeste, à l'occasion, par des applaudissements et des hurrahs mais qui est incapable défaire le moindre sacrifice pour hi cause reconnue nécessaire. Si le peuple romain s'était occupé sérieusement de la question, s'il s'était tenu aux côtés des chefs, au jour décisif, le meurtre des deux frères n'aurait pas été possible. Il est vrai

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