LE PROBLEME
Grèce répondit avec son art et sa philosophie ; mais ne pouvant répondre à la question de la misère, de l'esclavage et de l'ilotisme, elle devait périr. Rome répondit avec l'épée et des tours d'avocat. Mais lorsque les citoyens romains furent devenus des prolétaires, lorsqu'ils sacrifiaient tout « au pain et au jeu « — sa sentence capitale fut prononcée.
Et de rechef, maintenant que le progrès technique impose de nouvelles conditions à riiumanité — le sphynx du problème social se dresse devant les nations modernes. Le peuple qui ne trouvera pas la réponse, devra périr; celui qui lui répondra pourra marcher vers les buts les plus élevés. C'est la grandeur ou la décadence qui se décide
Chacun s'en rend compte. Qui oserait encore prétendre qu'il n'y a pas de question sociale ? Dans les réunions tumultueuses comme dans les études paisibles des savants, dans les cabinets des hommes d'Etat comme dans les moindres cabarets de village — partout la question se discute, partout elle éveille le plus vif intérêt. Partout on cherche une réponse, ne fût-ce qu'une parcelle de réponse. Celui qui honnêtement collabore à ce travail, a la satisfaction d'être au service de la tache suprême.
La civilisation moderne donne trois réponses principales au problème social : La réponse du
capitalisme, la réponse du communisme et la réponse de la réforme agraire.
2, Le capitalisme.
La conception capitaliste (manchestérienne, libérale) domine presque exclusivement de nos jours l'économie générale. Elle est d'avis qu'au fond, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ; du moins elle considère comme utopique tout essai d'amélioration considérable et surtout durable dans le standard of life des classes inférieures. L'appui le plus fort, presque l'argument unique, de cette thèse, c'est la « loi de population » de Malthus, formulée en 1798.
On oublie trop souvent que le célèbre « Essay on population « n'a pas été le résultat de recherches purement scientifiques, mais que c'était un écrit polémique, comme le prouve, d'ailleurs, son titre complet:
« Un essai sur la loi de la population dans ses rapports à la formation future de la société, suivi de remarques sur les idées de Godwin, de Condorcet et d'autres auteurs. »
Le père du pasteur protestant Thomas-Robert Malthus était un ami et correspondant de Rousseau ; il croyait à la théorie du progrès indéfini de Gondorcet, et à celle du bonheur illimité qu'aurait donné au genre humain le communisme libertaire
défendu par William Godwin. Des discussions entre père et fils naquit le fameux essai, qui n'avait d'abord d'autre but que « de développer, en les écrivant, ses idées d'une façon plus nette, qu'il pourrait le faire dans la discussion j). Godwin avait prétendu que les inconvénients de la société humaine étaient basés sur les défauts de l'organisation sociale. Il avait tracé un tableau d'une société future, dans laquelle une distribution plus juste de la propriété garantirait à chacun, contre un travail modéré, une vie simple mais exempte de soucis ; genre de vie qui permettrait le perfectionnement intellectuel et moral, une augmentation de l'influence de la raison sur les actions humaines, et la disparition de la misère éthique et matérielle. Les objections faites à la théorie de Godwin, revues et augmentées (en 1803), peuvent être'résumées comme suit:
« La population a la tendance d'augmenter plus vite que les moyens de subsistance. » Dans le passé, le présent et l'avenir, il a été, il est et il sera toujours que la population presse contre la limite des éléments nécessaires à sa conservation. « L'humanité tend toujours de se multiplier plus fortement que les subsistances. Or, en vertu de la loi de la nature, qui demande que l'homme mange pour vivre, et selon laquelle la population ne peut jamais croître au-delà du minimum des moyens de subsistance nécessaires à sa vie, la difliculté de produire la nourriture nécessaire
constitue un échec continuel à l'augmentation de la population. » Selon cette loi tout essai d'amélioration sociale est d'avance voué à Tinsuccès, « dans moins de trente ans » il aura produit un résultat opposé à celui qu'on espérait.
Toute amélioration sensible dans la vie économique de la population amènerait fatalement une augmentation si considérable de cette dernière, qu'il serait impossible de produire assez de subsistances pour la population accrue. Les conséquences inévitables de toute réforme sont la surpopulation, la famine, une lutte à outrance pour les vivres existants, des guerres, des vices, des épidémies. Malthus continue: « Il s'ensuit qu'une société organisée d'après la manière la plus belle, mais dont le principe directeur ne serait pas l'égoïsme mais la bienveillance, se transformera toujours et en très peu de temps ; non pas ensuite d'une organisation sociale défectueuse, mais d'après les lois immuables de la nature, elle deviendra semblable aux sociétés de nos jours, comprenant une classe de propriétaires et une classe d'ouvriers et dont l'égoïsme est le principal ressort d'activité. »
Le succès prodigieux de cette doctrine s'explique surtout par l'époque de son apparition. Le monde tremblait encore sous les effets de la Révolution française et la formule magique : Liberté, Egalité, Fraternité, résonnait encore dans les cœurs des pauvres et des opprimés aussi bien que dans ceux
des hommes de la science et des lettres. On comprendra qu'à une telle époque un écrit était assuré de l'intérêt de tous, s'il prouvait « scientifiquement )) que tout effort vers une amélioration durable était chose inutile, voir nuisible. Ainsi, un des disciples de Malthus, Ghalmers, discutait un à un tous les projets faits en vue d'une amélioration de la situation sociale du peuple, et il les réfutait tous avec le même argument : «c Une augmentation du bien-être provoque une augmentation de la population ; la surpopulation signifie famine, épidémie, vice. »
Examinons brièvement la doctrine de Malthus.
On connaît sa tentative d'exprimer mathématiquement les tendances respectives de l'augmentation de la population et des moyens de subsistance.
Tous les 25 ans, disait-il, le nombre des hommes augmente en proportion géométrique, à savoir :