Bulletin de Limoges, t. XXXIII^ p. 59 à
564 UN SIÈCLE DE VIE ECCLÉSIASTIQUE EN ï>ROVINCE
ciété de charité, société de réforme, la compagnie de Limoges devait être aussi une société de missions. Elle le fut dès le début de sa fondation. En 1652 et 1653, François de Villemonteys et cinq autres confrères furent députés pour prendre part à de vraies missions qui eurent lieu alors dans diverses localités, à Nieul d*abord, puis à Nexon, à Excideuil, à Châteauponsac, à Saint- Yrieix, et dans plusieurs centres calvinistes. Celui qui avait amorcé l'entreprise était un confrère nommé Debroua, curé de Nieul. Il eut soin, pour se conformer aux instructions de la Compagnie, « d'avertir les Curés voisins », à cette fin que leurs paroissiens fussent d'avance disposés par eux «à gagner le Jubilé et à assister aux instructions de MNf. les missionnaires».
Ce fut sur ces entrefaites une chance inespérée pour la compagnie de Limoges, de pouvoir mettre la main sur le missionnaire de l'Oratoire, et d'avoir pour ainsi dire la jouissance exclusive de son zèle. Le curé de Saint-Maurice fut chargé en 1654 de s'entendre avec M. de Limoges, pour retenir à Limoges le P. Le Jeune. Dans le même but MM. de Savignac et Londeix, prièrent en mai 1655 les consuls de la ville d'écrire eux-mêmes au général de l'Oratoire c< touchant la rétention du Père ». On sait à quelles conditions on obtint de le garder dans la maison de l'Oratoire à Limoges. Il devait se servir pour ses missions d'ecclésiastiques séculiers, et à leur défaut seulement appeler à son aide des religieux. Ce fut parmi les disciples du P. Le Jeune que se recruta en grande partie en 1659 le séminaire de la Mission.
Parmi les ennemis de l'Eglise, la Compagnie détestait surtout les « hérétiques prétendus réformés », obstinés à nier le mystère qu'elle avait prisa tâche de glorifier. Elle songea à les gagner prin«> cipalement par la prédication et la controverse. Le comité de Limoges n'eut qu'à encourager et diriger de loin le zèle merveilleux du missionnaire de l'Oratoire. C'était la Compagnie qui fournissait les fonds pour l'œuvre des conversions ; le P. Le Jeune se transportait avec ses auxiliaires dans tous lescentres démissions qu'elle lui indiquait. Ce fut l'honneur du célèbre controversiste, dont « le dévouement à toute épreuve, nous dit M. Leroux, était rehaussé par un talent de parole et une largeur d'esprit remarquables», de n'avoir personnellement mené la lutte contre les protestants que par les moyens les plus légitimes de propagande. Avouons ici franchement que les excès de zèle de la Compagnie et l'acharnement déployé par elle contre les huguenots de Rochechouart et d'Aubusson, à la suite des missions de controverse du P. Le Jeune, étaient bien de nature à indisposer d'autres personnes que les protestants *. Mais
1. Bulletin de Limoges, t. XXXIII, ihid.t et Archives histor., t. I, p. 240 et suiv. Une part de responsabilité revient peut-être à la Compagnie du Saint-Sacrement dans la révocation de ledit de Nantes. Il est vi-ai que la Compagnie disparait à Limoges, comme à Paiis, vers 1666, et que la révocation a lieu vingt ans plus tard ; mais elle avait été préparée par un ensemble de mesures et d'interprétations rigoureuses des édits dont un certain nombre furent provoquées par les confrères de Limoges, notamment poui* Rochechouart et Âubusson.
il faut faire aussi la part des mœurs du temps, étant donnée d'ailleurs la sincérité absolue des confrères du Saint-Sacrement dans leur travail de renouvellement religieux, ainsi que la part des nécessités pratiques. C*est ce qu'a reconnu et montré avec un grand sens d'impartialité un écrivain protestant dans les articles récents publiés par la Revue des Deux Mondes ^.
Nous venons de dépeindre l'état religieux et moral de l'ancien diocèse de Limoges, durant la plus belle période de son histoire. Nous y avons vu figurer avec honneur les évêques et leur clergé, les Ordres religieux, les Congrégations de femmes, les laïques même, ce Nous y avons rencontré des âmes, qui, ne s'étant pas arrêtées aux vertus communes, avaient voulu monter plus haut, et qui, en s'élevant elles-mêmes, avaient élevé à leur suite, le niveau moral de leur siècle et de leur pays 2 ». Nous sommes entrés (à la lumière des documents contemporains) dans la connaissance intime « de ces grandes âmes dévouées au bien de l'humanité ; et qui^ la voyant et l'aimant pour ainsi dire à travers Jésus-Christ, la voyaient plus exactement et l'aimaient mieux. Quoi de plus admirable, que le concert de dévouements, d'où sortit à Limoges particulièrement la création de tant d'œuvres de zèle et de charité, qui chacune dans sa sphère furent si longtemps florissantes ^ ».
Faut-il donc que les beaux jours de l'histoire, les jours où le bien l'emporte visiblement sur le mal, soient si courts et si rares I Cependant la sève surnaturelle qui a vivifié déjà à deux reprises (dixseptième et dix-neuvième siècles) la France chrétienne, ne pourrait être entièrement tarie de nos jours. Le dix-huitième siècle a eu beau s'égarer et se corrompre, notre âge a beau déchoir, tout ce que la main des saints, de Bérulle, d'Olier et de Vincent de Paul, a fait fleurir et fructifier, n'a point péri et ne saurait périr sans retour. Sous les flots du sang répandu, sous les décombres accumulés de nos jours par la Révolution jacobine, il s'en est retrouvé et il s'en retrouvera toujours des vestiges. La Renaissance religieuse se grefl'era de nouveau au vingtième siècle, nous l'espérons, comme elle s'est greffée au début du siècle dernier, sur les rejetons vivaces du grand arbre que le dix-septième siècle avait planté ^ .
i. Revue d'Histoire et de Littérature relig.y t. IX, p. 297.
2. Citation d'un ai*ticle du vicomte de Meaux, sur la renaissance religieuse du dix-septième siècle, Correspondant du i5 mat^s d886.
3. « Aucune rue de notre ville, ajoute ici L. Guibert, ne porte le nom de ces grands personnages, mais l'histoire locale leur conservera toujours un respectueux souvenir, et eUe redira, sans se lasser, leurs bienfaits ». Buttetin de Limoges, t. XXXVIII, p. 446.