Mss. de Legros, n. 13. Mélanges, 1. 1, fol
nus, et Ton revint peu à peu des préventions qu'avait fait naître la mauvaise administration des précédentes abbesses. Les familles reprirent confiance. Beaucoup de jeunes filles de la noblesse et de la haute bourgeoisie reçurent le voile de Jeanne de Verthamon, et confièrent à la nef bénédictine, leur jeunesse et leur avenir. Les Dames de la Règle, car ainsi les appelait le peuple, se consacraient à réducation des filles des hautes classes de la société, et prenaient des pensionnaires. Pendant les troubles du seizième siècle, le pensionnat avait beaucoup perdu de son importance ; mais il se releva sous la pieuse et intelligente direction de Jeanne de Verthamon *.
IV. Fondations nombreuses de couvents et fin de Tépiscopat de Raymond de la Martonie.
i^ Le Carmel de Limoges.
La mère Isabelle des Anges, fondatrice du Carmel de Limoges était une femme d'une sainteté et d'une force d'âme extraordinaires. Née en Espagne, d'une famille noble de Ségovie des plus distinguées 2, elle était, en 1604, âgée de quarante ans et sousprieure de Salamanque, lorsqu'on la désigna pour aller, en la môme qualité, avec cinq autres carmélites de son pays, concourir à la fondation de la première maison de leur ordre à Paris. Elle participa, en 1605, à l'établissement du Carmel de Dijon, et présida seule, les années suivantes, aux fondations des Carmels d'Amiens (1606-1609), de Rouen (1609), de Bordeaux (1610) et de Toulouse (1616).
Au mois de septembre de l'année suivante (1617), trois notables habitants de Limoges, parmi lesquels était Martial Benoist, seigneur du Mas-de-l'Age et de Compreignac, président du bureau des trésoriers-généraux, acquéraient, sous le nom de la mère Isabelle en vue d'une nouvelle fondation dans cette ville, la maison de Pierre Descordes de Balèzis, située au-dessous du portail Imbert, avec une issue sur la rue des Combes. Tout étant prêt pour les recevoir, y compris une chapelle, cinq Carmélites, dont deux filles du célèbre magistrat de Rességuier, partaient de la maison de Toulouse, au commencement de décembre de l'année 1618, et arrivaient à pied à Limoges le samedi 15. Dès qu'on apprit dans cette ville que la petite troupe du Carmel en approchait, « Mme la générale Benoist », qui l'avait attirée, et qui devait être en grande partie la fondatrice du nouvel établissement, vint en carosse audevant des religieuses, en dehors des remparts de Limoges, les fit monter en voiture, et les conduisit à la cathédrale où l'évêque, Raymond de la Martonie, leur donna sa bénédiction. Jeanne de Douhet 3 les conduisit ensuite à son hôtel, et le jour même, ce
1. Laforest, Limogps, p. 310 et suiv. Voir la suite des œuvres de cette illustre abbesse, sous l'épiscopat suivant.
2. Elle était la tante du célèbre comte d'Olivarès, ministre de Philippe IV et adversaire malheureux de Richelieu.
3. C'était la générale, épouse de Martial Benoist, dame d'une rare piété et d'un grand zèle. Labiche, Vies des Saints^ t. I, p. 353.
qu!il y avait à Limoges de plus considérable les vint visiter. . La cérémonie de leur installation eut lieu le lendemain dimanche. Les religieuses furent conduites processionnellement de la cathédrale à leur couvent. L'évêque présida la procession, qui fut «solennelle et générale»; les magistrats, les fonctionnaires du roi, tous les « corps y> ecclésiastiques et civils voulurent faire partie du cortège. Les consuls, couverts de leurs insignes, portaient le dais du Saint-Sacrement. Les filles du Carmel marchaient à la suite, voilées et pieds nus ^. A la suite de cette cérémonie, elles furent cloîtrées et mises en possession de leur nouvelle maison, qui fut dédiée à la Mère de Dieu et à saint Joseph.
A en juger par l'origine des premières professes, Thérèse de Verthamon, Françoise Benoist, Françoise de Traslage,. le Carmel de Limoges nous paraît s'être recruté, du moins au dix-septième siècle, dans les familles les plus distinguées du pays. Les exemples de perfection de la vénérable fondatrice exercèrent autour d'elle un grand prestige. La mère Isabelle travailla à développer, avec une ardeur toute nouvelle dans sa maison de retraite et de silence, les vertus qui distinguent les religieuses les plus ferventes. En des jours où TEglise de Limoges pansait ses plaies et reformait ses rangs, les humbles filles du Carmel redoublèrent de zèle, en songeant au prix de la souffrance et à Tefflcacité de la prière, moyens infaillibles de rénovation religieuse. Les gens du monde, euxmêmes, s'inclinaient alors unanimement devant la doctrine du sacrifice, en la voyant pratiquer par des filles de naissance dont la sincérité leur était connue. Ainsi s'explique la grande influence sur la société de ce temps des filles de sainte Thérèse 2.
Ainsi l'on comprend que le carmel de Limoges soit devenu bientôt un centre de sanctification, où affluèrent des représentants de toutes les classes de la ville. <i Les séculiers sachant, dit la chronique, que l'office divin s'y célébrait, non seulement avec dignité, mais encore avec une extrême fidélité aux moindres règles du chant et de la psalmodie, aimaient à entendre la belle et forte voix de la Mère prieure, qui donnait toujours le ton au chœur, et inspirait à tous de la dévotion ; ils se disaient les uns aux autres : « Allons aux Carmélites ouïr chanter la bonne Mère espagnole 3. » Sa conversation était particulièrement recherchée. Toujours humble, toujours joyeuse, elle attirait à elle par une douceur, qui, pour être pleine de charme, n'avait rien de fade, puisque sa devise était : « Brièveté de travail, éternité de repos * ». Ses paroles avaient une grâce particulière, pour produire de bons mouvements dans les âmes. On ne pouvait l'approcher, disait-on, sans ressentir une
1. Quatre ans plus tard, en octobre 1622, l'évêque de Limoges présida une procession générale du même genre, à laquelle les Carmélites prirent une part exceptionnelle, en Thonneur de la canonisation de leur fondatrice, sainte Thérèse, Archives historiques du Llmmisin^ t. VI, p. 15.