III. — LA ÇpLTURE PHYSIQUE
ETRE un bon animal est la première condition du succès. Etre une nation de bons animaux est la première condition de la prospérité nationale. » Cette formule un peu brutale d'Herbert Spencer (i) dit le fait : il faut exister et résister pour produire, tant intellectuellement que matériellement. Ne négligeons pas la plante dans la seule pensée de la fleur. Pour l'amélioration de la race, les sports pratiqués en plein air représentent vraiment la vie entrant à flots dans les poumons. Le surmenage qu'entrée, ' à tous les degrés sociaux, la vie moderne, n'a pas de meilleur correctif. Le délassement par le sport rétablit l'équilibre dans^les facultés humaines. L'éducation des sens, la souplet^se musculaire, Vadresse manuelle dégfôs^sissent l'instrument de production qu'est le corps et facilitent l'apprentissage professionnel. Voilà une série de vérités trop peu contestables pour que nous nous y arrêtions. Il sera plus opportun d'insister sur la valeur de la culture physique comme éducatrice des qualités d'action.
« Pour que le jeu porte tous ses fniits, il faut savoir jouer. Pour que Texercice physique soit bienfaisant, il faut qu'il soit réglé : discipline et entraîne-
(I) Hbrbert Spsncbr. De VÈàucoUon inUlUctuette, morale et physique (p. 233). — F. Alciui, éditeur.
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ment sont affaires d'expérience. Mais, pour gagner de Texpérience, il faut de la ténacité, de la persévérance, il faut vouloir. Laissons donc la- nature se développer à l'aise : nos collégiens, nos jeunes gens apprendront ainsi à vouloir ; ils apprendront la discipline librement consentie et l'habitude de l'effort prolongé sans danger de surmenage. Assouplir, fortifier] endurcir i^imal : voilà l'éducation physique (i). » L exercice de volonté et de discipline inhérent à tout entraîneinent physique, que M. Max Leclerc rappelle dans ces lignes, apparaît netttjnient dans chacune des deux formes d'entraînement que comporte l'éducation physique : culture corporelle individueHe, et sports en commun.
La ciilture corporelle; proprement dite a pour objet de développer les différentes parties du corps, d'amplifier la puissance respiratoire, la force musculaire; d'afiïfniér la souplesse. La marche, la course, le èaut •— le griîôper, le lever, le lancer — la boxe et la cannè^^constittient la base. Loireqùe cette culture est ffiu^epnse^ar l'individu isolé, elle exige une singulière dépens^ d'énergie. Il faut alors s'astreindre à un entraînement réguKer, détaillé et parfois monotone. Les résultats sont lents ; quand ils sont acquis, il faut les conserver ; quelqties déboires sont forcément inévitables ; puis, quand le cycle des exercices processifs est achevé, il faut le reprendre par le commencement. Mais cette mênfie tension de volonté peut être obtenue plus aisément par des mouvements d'erisembl^i lors
(i) Max Leclsrc, V Education des classes moyennes et dirigeantes en Angleterre (p. 42). — Librairie Armand Colin.
même qu'ils sont imposés : or Texercice d'ensemble est le plus facilement réalisable à l'école. Sérieusement • conduits, ces exercices doivent susciter chez la plupart le goût de , la saiité, de l'adresse, des lignes corporelles, et la volonté se laisse éveiller par le goût de -+- l'entraînement. '^ ' , Les sports en commun ont une plus grande vertu éducative encore. Le football, le cross-country, le ralïye-paper, la natation, 1 àviroit, dès' qu'ils sont pratiqués par équipés ou'par camps, ont cette supériorité de nécessiter un conunandement, la soumission à ce commandement, l'initiative de chacun orientée vers le- succès commun, bfef une discipline. Le camping, avec la préparation des repas en plein air, apprend à X se cîélàrotiiller : il peut i^réparer à certaines formes de la guerre moderne et éveiller la passion des voyages, voire des explorations lointaines auxquelles notre domaine colonial et If monde entier laissent encore un si large champ ouvert. Il n'est pas exagéré de penser que la rapidité avec laquelle la jeune armée anglaise s'est organisée, et la solidité dont elle a fait preuve dès le début, s'expliquent en grande partie, non seulement par l'état de préparation physique où se trouvait la jeunesse du pays, mais encore par l'habitude du commandement, de l'obéissance, de la cohésion, qu'avait créée la yie d'équipes. .
Ce serait d'ailleurs une grosse erreur que de croire que l'application et le succès des formes rationnelles de l'entraînement physique nécessitent des prédispositions ataviques. L'éducation physique en Angleterre
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a abouti sans aucun conteste à une amélioration de la race, ainsi qu'à un changement profond dans certains aspects du caractère britannique. Mais cela n'est le résultat/ ni d'habitudes séculaires et héréditaires, ni d'un privilège ethnique. Les principes de la pédagogie sportive, dans la fixation desquels l'Angleterre a eu une si grande part, sont au contraire relativement récents. Ce fut l'initiative individuelle de Thomas Arnold, vieille tout au plus de soixante-<luinze ans, qui, du coUège de Rugby, de^nt le point de départ d'une révolution complète dans l'éducation anglaise. Et il ne semble pas que la nanière d'être dantérieure de nos voisins permît de pjësager l'énorme succès et les indiscutables résultats pratiques que devait obtenir la propagande nouvelle. Puisque nous disposons d'aussi précieux éléments que l'Angleterre d'alors, voyons ce que l'on a fait chez nous et ce qu'il reste à y faire.
^ L'éducation physique est loin d'être inexistante en France. Elle y a même réalisé, dans les quinze à vingt dernières années, des prc^ès très considérables. Qu'il suffise de rappeler l'œuvre accomplie par Pierre de Goubertin (i), véritable initiateur de la France à la culture athlétique, depuis là constitution, sous son. impulsion, en 1888, du « Comité pour la propagation des exercices physiques », connu également sous le nom de « Comité Jules Simon », du nom de son pré-
(i) Pierre de Goubertin, Les Batailles de. l'Éducation physique. — Une campa^ de (vingt et uwans (i887»iço8), — Librairie de VEduca^ tion physique, 76, avenue de Sufïren.
sident. Le grand homme d'État et académicien, bien qu'alors déjà touché par Tâge, comprenait de suite l'importance de la réforme et employait toute son énergie à la propagation des idées nouvelles dans nos écoles. Ptlis Ton vit successivement s'orgsmiser V « Union des Sociétés de Gynmastique » ; 1' « Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques », laquelle devint une véritable fédération de tous les groupements sportifs et donna au sport français son statut et son code ; les « Sociétés de Sport Populaires », avec leur diplôme de « débrouillards » ; les « Boy-Scouts » ; les « Bataillons Scolaires ». Les Jeux Olympiques, reconstitués en 1896 sous l'influence française, ont été une révélation pour beaucoup : ils ont fait apprécier nos champions et nos qualités sportives dans le monde entier. L'Ecole d'athlètes de Reims, due à, l'initiative du marquis de Polignac, et qui ^ propose la prc^a^ar tion des méthodes d'^itraînçment du lieutenant de vaisseau Hébert (i), pour être la dernière, n'est pas la moins intéressante des manifestations de l'intérêt porté dans nôtre pays à la renaissance physique. Enfin une nouvelle étape aU9.it être fraïichie en 1914, avec^ la création de collèges d'athlètes régionaux destinés à la formation de moniteurs instruits selon lies mêmes méthodes.
Telle quelle, l'œuvre accomplie chez nous est déjà imposante. Mais, il faut bien le dire, elle n'atteint
(i) Georges Hébert, L'Éducation physique au Pentratnefnent €om^ plet par la méthode naturelle. — Guide ptatiqm d^ Éducation physique» — Librairie Vuibert.
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guère Que les grandes villes, et encore dans une mesure insuffisante. Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que c'est justement à partir du moment où l'enfant entre à l'école que son développement physique est chez nous le plus négligé. Jusqu'à cinq ou six ans, les mères de famille ont le constant et très louable souci de faire respirer le plus possible leurs enfants au grand air. Puis, dès l'entrée à l'école, c'est la claustration, tout au moins dans les grandes villes, et le manque d'oxygène dans les salles d'étude. L'effet salutaire du grand air, sur les jeimes classes appelées au front à la sortie de leurs études, s'est d'sûlleurs manifesté en général d'une façon très heiureusp pour la santé et le développement physique des jeunes gens. Ep fait donc, la masse de la nation n'a pas été touchée. D'intéressants projets sont, il est vrai, à l'étude. Plusieurs sénateurs ont récemment déposé ime proposition de loi, objet d'un rapport de M. Çhéron, tendant à établir la préparation militaire obligatoire pour tous les jetmes Français à partir de seize ans. Ce serait très bien, mais ce ne serait pas encore assez. Pour aboutir à des résultats sérieux, il faut prendre l'enfant de trèé bonne heure, et développer son corps par l'attrait du jeu. M. Painlevé, alors ministre de l'Instruction publique, annonçait bien, le 30 juin 1916, à la tribune du Sénat, qu'un projet d'ensemble d'éducation nationale était en préparation dans ses bureaux. Si ce projet doit jamais voir le jour, souhaitons qu'une large place y soit faite aux suggestions suivâlntës.
L'éducation physique doit se faire autour de
Técole, dans les cadres mêmes de l'école. Elle doit faire obligatoirement partie des horaires et de Temploi du temps de toutes les écoles publiques et privées. Suivant l'âge, mais à partir de 6 ou 7 ans, une demi-heure à une heure par jour doit être consacrée à la gymnastique d'ensemble et aux exercices musculaires en plein air. Puis, une ou deux fois par semaine, ces exercices doivent être remplacés par une séance de sports en commun, accompagnée, dans la mesure du possible, de soins d'hyigiène et de propreté, bains, dèùches et massages. Tout ceci doit, bien entendu, être pratiqué avec mesure et dosé d'après Tâge, le sexe et la force de chaque enfant. L'assistance de médecins doit être assurée pour fixer la nature et le degré d'entraînement qui Convient à chacun, et éyîtèf certains excès de fatigue susceptibles de porter le plus grand tort à la cause de l'éducation physique dans l'opinion pubUquei
La crainte que la passion du sport nuise à l'ardeur aux études pourrait être dis^pée par le système que voici. Ceux des exercices qui constituent le minimum d'entraînement nécessaire devraient rester ouverts à tous, aux mauvais comme aux bons élèves : sauf à réserver à ces derniers les plus attrayants. Les exercices au contraire qui prennent plus particulièrement la forme du jeu pourraient n'être accessibles qu'à ceux qui auraient satisfait à leurs devoits d'élèves. Le sport deviendrait ainsi im stimulant au travail. Le temps limité que nous ayons demandé pour la pédagogie sportive ne porterait d'ailleurs aucune attel^ite
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sérieuse à la durée des cours. Il pourrait être pris, au moins pour une part, sur le temps des récréations et sur les jours de congé hebdomadaires.
Ce programme si simple jie sera toutefois réalisable, il n'aboutira rapidement à un résultat tangible, que si deux conditions eséentielles sont réunies : la formation des instituteurs aux nouvelles méthodes de culture physique, et la création de -terrains de jeti. à proximit? de chaque école.
La préparation de Tinstituteur à renseignement sportif doit se faire dès l'école normale. Des^mt)ïfiteurs sortant des collèges d'athlètes auront pour mission de porter Tentraînement des futurs instituteurs à un degré tel que ceux-ci soient à même de transmettre à leurs élèves* les règles et les bienfaits de l'éducation corporelle, dont ils auront^cguis eux-mêmes l'expérience personnelle et le gour Que si l'instituteur devait être dëtîordé par cette tâche nouvelle, ne pourrait-il, dans une certaine mesure, recourir à l'instruction des plus jeunes par les élèves les plus sérieux des classes supérieures ? .
Mais pour atteindre le but d'intérêt général que nous poursujvi.ïiS, c*est au coeur même du pays qu'il faut frapper : chaque village, chaque comnrane, chaque bourg, chaque quartier doit avoir î^on terrain d'entraînenient et de jeu. Rien de commun avec la cour de nos collèges ou le piêzxr de nos écoles primaires: mais deux ou trois heèfarés à proximité, avec les accessoires voulus, mis sans réserve à la disposition des enfants et des jeunes gens. Y aurait-il
LA RÉFORME DÉ L'ÉDUCAtlON NATIONALE
à cela d'insurmontables obstacles financiers ? Une loi peut fixer par avance les conditions . auxquelles chaque commune recourrait valablement à Teipropriation pour cause d'utilité publique. L'acquisition des terrains, à mettre à laK^harge soit des communes, soit de l'État, soit des deux, pourrait être accompagnée de la faculté de se libérer pn dix ans. Et pour qu'il ne soit pas porté une atteinte trop grave ' au principe de la juste et ptéalable i'ndemnité^ ne pourrait-on décider la remisé âù propriétaire exproprié d'un certificat négociable productif d'intérête, et susceptible notamment de faire l'objet d'avances de la part de la Banque de France ou du Crédit Foncier, jusqu'à concurreride djune partie importante de sa valeur nominale ? ^ Cette faculté de règlement par aimuités lèverait, comme on le voit, bien des difl5cultés, puisqu'elle se ferait sans obérer brusquement les finances de l'État.
Dotée de tels cadres et de teb instruments, la culture physique ne saurait manquer de donner en France, et très rapidement, les résultats escomptés, tant au point de vue de la solidité COTpordle que de la vigueur du caractère. Mais on peut voir plus loin et espérer davantage.
Il n'y aurait aucune bonne raison pour réserver à la seuk jeunesse scolaire les terrains et les albces-. soires acqiiis principalement pour elle. Ces terrains seraient vraiment la chose de tous dans la commune. Il conviendrait que le goût du plein air, pris à l'école, persistât chez l'adolescent et chez l'homme fait. Les
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modestes associations sportives scolaires auront çrandes chances de se survivre au sortir même de Técole. On voit dêb lors les avantages de toutes sortes ^susceptibles de résulter de la pratique de ces groupements. Développement de i'espm^ d'association et de coopératiŒUjÉjftr d'abord. Puis, pour peu que des matchs intercommunaux ou intercantonaux s'organisent, résurrection du sentiment de la petite patrie, nouvel attrait donné à la vie rurale, contribuant à retenir à la campagne beaucoup de jeunes gens pris aujourd'hui de l'ambition d'émigrer vers les viHes. -
Le sport i)opulaire pourrait rendre d'autre part d'incalculables services dans ta lutte contre l'alcoolisme. Il ne suffit pas toujours de supprkner; il est quelquefois plus aisé de remplacer. Les matchs et le terrain de jeu feront une sérieuse concurrence au cabaret : d atifâut plus que les règles de tout entradnement prescrivent l'usage limité des boissons alcooliques, une nourriture saine et aucun excès. Les ménages ouvriers jie pourront en retirer que des économies.
La vie sportive généralisée, ce serait aussi un commencement d'union sociale dans une communauté de goût. Les matchs dominicaux entre associations spoftîVes de corporations différentes, entre ingénieurs, mineurs, employés de banques, fonctionnaires, entraineraâent des habitudes de camaraderie, fourniraient l'occasion' de mieux se connaître et de mieux s*estimer. Une grande famille sportive se constituerait, fondée sur les mêmes affinités : les barrières so-
i ciales, ix)litiques, confessionnelles, s'y trouveraient renversées.
Le besoin de sports en commun, contracté dès la première jeunesse, ne constituerait-il pas par la suite le trait d'union naturel et tout particulièranent désirable entre les jeunes Français qui s'expatrient aux colqnies ou à l'étranger ? Les Anglais et les Allemands ont su faire de leurs sociétés sp(Mrtives de véritables instruments d'expansion économique. Au lieu de se jalouser et de disperser leurs forces, sans aucun profit pour la mère-patrie, nos compatriotes à l'étranger trouveraient dès leur arrivée, dans la coopération sportive, le point de départ d'une coopération orientée vers d'autres buts.
Enfin la préparation militaire de l'adolescence, dont on se préoccupe à juste titre, serait considérablement facilitée et écourtée par les qualités de souj^esse, de résistance et de discipline acquises dès l'enfance. La vie à la caserne gagnerait en hygiène et en agrément à une vie d'éqmpes sjpontanément organisée. La valeur militaire des réserves s'en trouverait aussi accrue.