‹ La réforme de l'éducation nationaleChapitre 5 sur 6 · V. — L'INSTRUCTION A SES DIVERS DEGRÉS · texte numérisé non relu

V. — L'INSTRUCTION A SES DIVERS DEGRÉS

LE salut de la vie économique du pays dépend — nous avons suffisamment insisté sur ce point -r^ — d'un accroissement dans la productivité de chacun de ses habitants. L'instruction par suite doit être orientée vers une préparation aussi directe et aussi rationnelle que possible à l'activité professionnelle et productrice. Il ne doit y avoir aucune solution de continuité entre l'instruction prq;>rement dite et l'enseignement technique, pas plus qu'entre l'enseignement technique et le métier. Au sortir dej'école, l'adolescent doit pouvoir rendre des services pratiques iimné(fiatement apprédables ; il ne doit pas avoir besoin de faire sa rééducation psychologique à un n^eu nouveau, dont il ignorait tout. En un mot, l'école ne saurait être sans préjudice pennanent pour la nation, une sent ciiaùtie entièrement close destinée à une culture^ théorique intensive, abstraite, imifottne et désintéressée, mais plutôt comme la voie d'accès à la vie, c'est-à-dire à l'atelier, à la mine, à la banque, au commerce, aux champs, à la mer, suivant des directrices sans cesse rectifiées selon le sens et l'intensité du courant des besoins économiques locaux, régionaux ou nationaux. Le maître ne doit pas considérer l'enfant comme un être amorphe, identique à lui-même

aux quatre coins de la France, partout également susceptible de recevoir la même nourriture spirituelle, sous une forme pour ainsi dire figée. Pour être révolutionnaire ou napoléonienne, la conception actuelle de rinstruction n'en est pas moins fauss]^ et économiquement ruineuse.

^ : n est bon de savoir beaucoup. Mais il est difficile, jeune, de savoir beaucoup et bien. Mieux vaut donc savoir rdativement peu, mais avoir bien appris le peu que Ton sait, c'est-à-dire Tavoir assimilé vraiment et en avoir constitué im fonds inébranlable sur quoi pourront s'édifier solidement tous les) enrichissements futjirs. Autrement dit, ce que Ton est en droit de demander à l'instruction, c'est avant tout la formation du jugement, beaucoup plus que rhj^pertrôpfite de la mémoiœ. Instruire, c'est proprement construire l'armature de l'esprit, autour de laquelle viendront s'agréger, à leur heure, les connaissances complémentairçs. Instruire, c'est surtout apprendre à apprendre. On ne voit pas, dans ces conditions, qu'une sur> charge xie la niémoire, par un intensif enseignement livresque et mnémotechnique, puisse suppléer à de bonnes habitudes de jugement. L'effort de mémoire qu'on peut demander à de jeunes, cerveaux est quasiment illimité : mais outre qu'avec un abus de ce procédé on obtient des générations de l5nmphatiques et d'anémiés, il est douteux qu'on aboutisse par là à Ja création d'une jeunesse vraiment armée pour lutter et produire. La pure mémoire des faits et des choses n'aboutit encore qu'à des représentations inexactes,

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que Texpérience, au prix d'une perte de t^nps, est appelée à cottiger. La seule mémoin des idées générales est pire, parce que, privées des expériences personnelles qui ks vérifient ou les controuvent, les id^ générales deviennent dés idées\ généralement faussés, qui font les déclassés, les déracinés, les révoltés ou les pédants. Les examens, les diplômes, dès qu'on en fait des solennités redoutées, pour ainsi dire obligatoires, tqmbant à échéance fixe, dégénèrent, à l'égard du maître, en pieiTc de touche de la valeur de son enseignement, et à l'égard des élèves en une préoccupation trop exclusive : le résultat en est que les uns et les autres font porter sur la mémoire un effort que l'éducation du jugement mériterait à meilleur titre.

H est cependant moins intéressant et moins avantageux pour ^équili]>re mental d'être capable de retrouver séaiicc tenante, dans ses souvenirs, la réponse verbale et toute faite à de multiples questions, que de posséder de bonnes méthodes de travail, d'investigation et de.classement : savoir où sont les sources de renseignements, comment grouper les renseignements trouvés, puis les ordonner autoiu: des difficultés essentielles, c'est tme science qui, étant donnée l'innumérabilité des connaissances humaines actuelles,/suffît à faire des savants.

De même que pour la formation du caractère, nous ne voyons pas de meilleure méthode, pour la formation du jugement, que le contact aussi étroit que possible avec la vie. L'instruction doit être largement expérimentale et réaliste. Elle doit comporter, principale-

ment dans les classes primaires, un commentaire intelligent de la vie telle que l'enfant la vit et est normalement appelé à la vivre dans sonjiiifieu. Il faut donner à l'enfant, chaque fois que cela est possible, une impression pour ainsi dire physique des difficultés qu'il sera appelé à rencontrer et à vaincre. Dans ce but, ne convient-il pas d'utiliser, et même de provoquer, les petites expériences personnelles au sortir desquelles l'élève saisira le rapport des objets et des faits, tel que le professeur l'énonce ? Nous n'entendons pas du tout qu'on élimine systématiquement de l'enseignement tout ce qui pourrait donner à la jeunesse la curiosité ou le goût de milieux différents, mais il est normal de développer en premier lieu la connaissance et l'amour du milieu où l'on a le plus de chances de vivre. A cet

effet, on doit utiliser ce qui tombe sous le sens des enfants, et faire en sorte que, contrairement à ce qui se pratique aujourd'htii. l'enseignement remonte de la réalité à l'abstraction.

C'est à ces seules conditions que le jeune homme, au sortir de sa période d'étude, évitera la sensation, que nous avons tous connue d'entrer dans un monde ignoré, mais éprouvera au contraire celle de retrouver quantité de choses et de figures déjà familières, dont il connaissait par avai^ce les rapp/ofts essentiels. Certain alors de pouvoir tirer rapidement parti die^ses connaissances, il s'épargnera à lui-même, ainsi qu'au pays, toute perte d'intelligence, d'enthousiasme, éL'énergie et de temps également précieux à tous deux.^

Tels nous paraissent être, dans leurs grandes lignes,

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les principes^hors desquels rinstruction, à tous ses degrés, ne saurait rendre dorénavant les services que le pays attend d'elle. Mais notre enseignement o£Biciel ou libre répond-il à cçs données ? Il a certainement encore beaucoup à faire dans la voie indiquée. On attendrïdt peut-être de nous que nous proposions un plan complet de réformes scolaires, avec progranMnes et horaires détaillés. Nous préférons toutefois laisser aux personnes autorisées, qui voudront bien nous accompagner dans Tordre général de nos préoccupations, le soin de signaler par le menu les lacunes de notre enseignement et de proposer des réformes exactes. Mais il est certain que si Ton fait à la culture physique, à la formation du caractère et du ît:^ement, la place que nous réclamons pour elles, un allégement des programmes s'imposera. D'autre part, une répartition nouvelle des diverses matières, une p^Ûagogie appropriée, dès cours pratiques, des exercices spéciaux seront indispensables. Nous avons déjà proposé, en parlant de l'éducation des caractères, une série de mesures qui peuvent être à deux fins et utilisées pour une instruction adé<piate, tant ces questions sont connexes. Nous nous contenterons donc de quelques suggestions complémentaires, aussi bien en ce qui concerne renseignement supérieur ou secondaire qu'en ce qui concerne l'enseignement primaire.

L'enseignement universitaire supérieur a donné . à la France l'éUte intdlectueDe dont elle s'énotg^eillit.

Notre pays possède beaucoup de gens très intelligents et cultivés, beaucoup d'érudits et de savants, et c'est tant mieux. Nous ne pensons pas, en effet, qu'il faille arbitrairement réduire toute instruction à un enseignement pratique et utilitaire. Il est bon qu'un pays ait des penseurs voués à la pensée, des artistes consacrés à leur art, et que sa formation générale lui permette de les suivre dans leur pensée et dans leurs œuvres. Le prestige du pays, son lustre spirituel, son rayonnement au dehors y gagnent sans conteste : peut-éae même aussi le rendement de ses industries, quoique d assez iom. Mais ce qui eat beaucoup moins opportun, c'est que l'idéal de l'homme vivant de pensée pure fascine à tel point tout le monde universitaire, que l'instruction soit conçue, du haut en ba^ de son échdlé, comme si elle s'adressait à un peuple de futurs académiciens.

« Quelque importante que puisse être la culture esthétique, rappelle opportunément H. Spencer, elle doit céder le pas aux sortes de cultures qui ont un rapport direct avec les devoirs journaliers de la vie. La littérature, les beaux-arts ne peuvent exister qu'en vertu des activités qui font que la vie sociale existé, et il est manifeste que laxhose rendue possible vient après la chose qui la rei\!d possible. Un horticulteur cultive une plante pour sa fleur, mais il attache du prix aux ieuiiies et aux racines, parce qu'ils sont les agents de production de la fleur (i) ».

(i) Herbert Spencer, De VÉdHcation intellectuelle, morale et pkysique (p. 6i). — F. Alcan, éditeur.

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En fait, nos Universités, T Ecole de médecine mise à part, font de la culture purement académique. A moins qu'ils ne se destinent au professorat, le licencié es lettres, le licencié en droit, le licencié es sciences lui-même arrivent à 23 ans, après le service militaire sans aucune valeur professionnelle précise. Il leur faut alors commencer l'apprentissage d'une carrière, à un âge où Ton n'a plus la souplesse Ai'un apprenti. Qu'arrive-t-il ? C'est que sur le contingent des 6.000 à 8.000 (i) jeunes gens qui sortent annuellement des Facultés, ceux qui n'ont pas leur situation toute faite dans la succession paternelle, ou qui ne versent pas dans le foifétionnarisme, végètent et vont grossir le nombre des vagues intellectualisants, qui produisent très peu

(i) Voici, pour mémoire, comment se répartit actuellement notre population scolaire :

38.396 étudiants français, 4<»^t 2.556 jeunes filles, étaient inscrits aux cours des Facultés, en 191 3 : ce qui correspond à un afflux annuel de ô.opo à 8.0Q0 étudiants, plusieurs d'entre jeux étant inscrits à plusieurs Facultés à la fois.

D'autre part» nos grandes écoles instruisaient à ce moment 3.000 sujets, ce qui représente un afflux annuel d'environ 1.400 étudiants, dont un quart seulement recevaient une instruction technique supérieure.

En ce qui concerne renseignement secondaire, 140.000 jeunes gens et jeunes filles fréquentaient les lycées, collèges communaux et cours secondaires, tant en France qu'en Algérie. Sur ceux-ci, 40.000 en chiffres ronds suivaient les classes primaires ou enfantines, et 100.000 seulement- les cours secondaires proprement dits. Le contingent annuel de l'enseignement secondaire se trouvait ainsi être de 15.000 sujets environ; 7.573 diplômes de bachelier avaient été délivrés.

Par contre, les écoles primaires, publiques qu privées, instruisaient en 191/9 tant en France qu'en Algérie, environ 5.573.000 enfants; sur un afflux annuel de 800.000 garçons et filles répartis à peu de chose prés par moitié entre les deux sexes, il a été délivré dans les écoles publiques 120.006 certificats d'études aux garçons et 100.000 aux filles; sur un total de 57.708 élèves fréquentant les écoles primaires supérieures en 1913, il est sorti 12.600 garçons et 7.7S7 filles.

dans un pays qui, cependant, manque d'éléments producteurs : avocats iamombrables, pourchasseurs d'assurances, hommes d'affaires indécises, journalistes, politiciens et sous-préfets, tous vivant au dehors de la masse agissante et créatrice. Que de temps et de forces perdues ! L'enseignement supérieur normal ne devraitil pas être un enseignement technique ? Les Facultés des sciences pourraient ainsi s'adjoindre non seulement des laboratoires, mais des instituts de technique industrielle, avec stages à l'usine.cLes Facultés de droit de^Taient fusionner avec des instituts pratiques de droit ou de hautes écoles commerciales, avec stages obligatoires à l'étude, au palais, à la banque, à la compagnie de transports. La voie d'accès aux hautes spéculations scientifiques n'en resterait pas moins ou- ( verte, n^ds en même temps l'on récupérerait une

bonne part du déchet laissé annuellement par notre enseignement supérieur. .

Que l'enseignement secondaire, tel qu'il est organisé chez nous, s'occupe avant tout de culture générale et des humanités, cela n'a rien que de très logique et de très défendable. Son rôle est de préparer à la culture générale plus élevée dispensée dans les Facultés des lettres, ainsi qu'à l'enseignement technique supérieur que devraient donner, non seulement les grandes Ecoles, mais les autres Facultés spécialisées. On peut considérer comme acquis que la culture classique

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donne par elle-même^ à l'esprit des qualités de fond, dont les grands capitaines de l'industrie ou du commerce peuvent par la suite tirer le meilleur jwtrti. Il est même fort possible que la tentative de spécialisation de l'instruction secondaire, en vigueur depuis une dizaine d'aimées, n'ait abouti qu'à une régression de la culture générale des lycéens, sans préparer suffisamment à l'enseignement technique.

Mais si la fonction de l'enseignement secondaire est de préparer à l'enseignement supérieur, elle doit être réduite à cela. Proposer comme activité à la jeunesse, de 13 à 17 jms, l'obtention du baccalauréat est une lourde erreur d'éducation. Le baccalauréat par lui-même ne signifie rien : avec un peu de travail, de mémoire et de patience, n'importe quel sujet y parvient. Et pourtant, combien profondément le préjugé du baccalauréat n'est-il pas anc^é dans les classes dirigeantes et dans la petite bourgeoisie ! « Je veux que mon fils soit au moins bachelier, après il fera ce qu'il voudra! » Le baccalauréat comme but unique doit être à jamais banni de l'ambition des parents. Il y a autre chose et mieux à proposer à la jeunesse, et surtout de plus utile au paj;^»

Il faut absoltunent débarrasser' nos lycées et nos collèges de la mçisse de sujets, pas nécessairement médiocres, mais doués pour d'autres travaux, que Ton s'achairne à y conserver sans aucim profit jusqu'au baccalaurc^at . « Conduisez l'homme et le cheval à l'abreuvoir : qu'ils boivent s'ils veulent et quand ils veulent. L'enfant qui Sent le besoin de culture en

recevra le bienfait, mais celui qui s'en approche avec dégoût ne saiirait qu'en être dégoûté » (i), dit fortement RusMn. Combien ne serait-il pas plus avantageux d'orienter les réfractâires, après une solide instruction primaire ou primaire supérieure, vers une instruction plus spécialisée et pratique, au sortir de laquelle ils seraient déjà d'honorables professionnels pouvant se suffire a eux-rtiêmes, à l'âge où d'autres ne sont encore que des étudiants. .

Il importe de détruire dans 1 opinion publique cette idée fausse «qu'un jeime homme qui n'est ni bachelier, ni licencié, ni diplômé des hautes écoles, se trouve dans un état de grave infériorité pour la réussite de sa vie professionnelle. Cette soi-disant infériorité n'existe pas, si l'on a soin de. placer l'enfant, dès après le certificat d'études, ou pendant son instruction primaire supérieure, dans le milieu professionnel qui doit être le èîen. « Heureux l'homme qui a trouvé son travail et qui fa trouvé dès sa jeunesse », pensait très justement Carlyle. Le succès d'une carrière exige, on ne saurait trop le répétet, l'assimilation intiipe d'une ïbulê^de notions de détail, im certain façonriemenjt de l'individu tout entier dans ses habitudes et ses réflexes. Il y a donc un véritable avantage à ce que cette pénétration de râmbiance te fasse dès l'çnfance, à un âge où l'esprit est encore malléable, doué d'une réceptivité infinie, et où le caractère se plie aux besognes les plus infiimes sans rien perdre de so» enthousiasme. Une telle formation, pour peu qu'elle soit soutenue par une

(i) RuSKlN, Fors Clavigeray ietixt çS.

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bonne instruction primaire supérieure ou^par un enseignement technique post-scolaire, peut porter des sujets de valeur aux plus hautes situations.

Carnegie, qui juge parfois à faux en ce qui concerne nos sociétés européennes, né fait qu'exagérer lorsqu'il affirme que, pour réussir, les jeunes gens « doivent entrer dans la lutte à l'âge le meilleur pour apprendre, entre quatorze et vingt ans. Un diplômé qui s'engage dans les affaires à ving^ ms n'^ guère dé chance contre le garçon qui a balayé le bureau ou qui a. conunencé à quatorze ans conmxe employé aux écritures |(i).

Ce n'est d'aiUeurs pas seulement l'intérêt bien entendu des enfants qui exige que touî ce* qui n'est pas apte à la culture supérieure et à la haute techhique soit canahsé vers un apprentissage précoce. L'intérêt national ne l'exige pas moins : en face de^ la pénurie d'honunes et probablement la diminution générale de population dont nous allons souffrir, obtenir de la jeunesse un' rendement préçode, saub nuire à sa formation'f professionnelle, équivaudra à une économie de plusieurs centaines de milliers de travailleurs.

Ces considérations montrent l'importance de la sélection àr opérer parmi les élèves des établissements secondaires, et Téteiidue du rôle que î)eut jouer à cet égard le personnel administratif et enseignant.

Il semble tout d'abord^que ne devraient être admis aux cours^secondairesjproprement dits, c'est-à-dire aux classes^de sixième, que les enfants ayant satisfait

(i) Andrew Carnegie, V Empire des Affaires (p. 115). — E. Flamisarion, éditeur.

aux épreuves du certificat d'études. Combien en est-il qui passent de classe en classe, toujours en queue, encombrant inutilement les collèges, et alotïrdissant la progression des études, parce qu'aucune élimination sérieuse n'est opérée. . C'est dès la première année, ou au plus tard au cours de la deuxième année des cours secondaires^ que les maîtres devraient discerner les aptitudes de leurs élèves et surtout avoir en mains les moyens efiScaces pour les orienter. L'aveuglement des parents paralyse très souvent l'initiative des professeurs en cette matière. Dans cette œuvre, toute de discernement et d'analyse psychologique, l'administration scolaire devrait, semble- t-il, se tenir aux côtés' du maître pour appuyer ses décisions.

Il dépend encore des maîtres, à défaut des parents, d'attirer sans cesse l'attention de l'enfant sur le choix d'tme carrière et de faire naître le plus tôt possible de v^tables vocations professionnelles, La moitié des bacheUers ignorent encore de quel côté ils se tourneront : d'où des hésitations, des faux départs, des volteface qui représentent une perte sèche. Des entretiens périodiques sur les carrières, leur avenir, leur accessibilité, leurs exigences, les obligations et les devoirs qui y sont attachés, seraient cependant parfaitement à leur place dans tous les établissements d'instruction et en particulier dans les lycées. Qu'on ne dise pas que l'État n'a rien à voir dans cette affaire. La guerre, par les insuffisances qu'elle a révélées dans le nombre de notre personnel technique et dans nos industries les plus essentielles, a montré qu'une répartition des étu-

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diants et apprentis plus conforme aux besoins variables de Técononûe nationale, est d'un intérêt public primordial. Le choix d'une carrière né doit plus être uniquement une affaire de goût individuel : il prend actuellement le caractère d'un devoir social. Il incombe donc à l'État, au courant de révolution des besoins économiques,! de proposer à la jeunesse, par l'entremise du personnel enseignant, les formes d'activité professionnelle les plus appropriées. Si notre production agricole et notre élevage doivent être accrus ; si le développement de la marine marchande est devenu, une nécessité ;'si nos industries chimiques, minières et tant d'autres doivent être intensivement développées ; si l'expansion commerciale s'impose ; si la mise en valeur de nos colonies importe à la métropole, c'est dès l'école/qu'il faut le dire et le répéter, tout en montrant la voie à suivre pour répondre aux appels du pays. Ces directions, d'aillems, ne doivent pas être immuables, mais doivent suivre de près l'incessante évolution économique de la nation.

Il ainjarcient enfin aux maîtres de combattre sans relâche les opinions courantes* qui ont Jeté le discrédit sur toute une catégorie de professions. Si nous n'en sonmies plus à la vieille distinction des métiers nobles et luturiers, le préjugé s'est cependant implanté dans nos mœurs dune sorte d'aristocratie de l'intelligence spéculative. D'où une gîttir;ance exagérée vers les fonctions dites libérales, plus hautement prisées parce que restant en dehors de tout ce qui est commerce. Il ne faudrait cependant pas laisser préjuger du monde des

affaires français sur k vu de certaines exceptions, pas plus que les étrangers n'ont le droit de nous juger sur notre théâtre et certaine littérature. Il conviendrait donc qiie l'école contribuât à rétablir la vérité, car toute activité justifie un orgueil professionnel, lorsqu'elle est sainement productive pour l'ensemble du pays.

le Nous avons malheureusement une tendance, en France, quand nous nous occupons^d'éducation, à tout vouloir ranlener â l'enseignement secondaire ou supérieur. L'état des choses, au lendemain de la guerre, nous contraindra cependant'^à "déplacer sensibjeinent le centre de gravité du problème. C'est aux classes moyennes et surtout aujpeuple qu'il faudra faire lé plus largement appel, en vue d'une restauration écononwque. Il y aura à cela plusieurs raisons péremptoires. !T Question de nombre tout dabord : non pas que le norbre des travailleurs — préjugé très répaudu — soit par lui-même le facteur déterminant de toute production intensive, mais parce' qu'une plus grande production dépend dans une très large mesure du nombre des bons ouvriers, instruits et entraînés, destinés à encadrer la fiasse des ouvriers non qualifiés. Donnez ^à A^ , frqupes frustes, molles, inconscientes, ou bien métiantes, inquièjtof et rebelles à toute discipline, le plus brillant état-ma^or, celui-ci ne les conduira pas à la victoire. Or les bataillons économiques de demain n'auront pas besoin setdement de chefs

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éprouvés : il leur faudra aussi des troupe? solides, et surtout un corps de ^oijs-officiers pleins d'entrain. Quelques mOliers de techniciens très distingués, formés chaque année dans nos grandes écoles, ne sauraient

^ suppléer au demi-million d'ouvriers d'élite, masculins

et féminins, que la population française peut offrir chaque année, au grand œuvre de la production, si toutefois on a su les y préparer.

Question de valeur intrinsèque ensuite. Certes, la transmission héréditaire, de père en fils, en même temps que de la propriété ou de la direction des entreprises, des expériences, de la connaissance intime des honraies, àe^ lipUx et des marchés, [peut aboutir à' la constitution de lignées d'hommes d'affaires remarquables. Mais le cas est rare. En fait, l'hérédité professionnelle dépasse rarement la deuxième génération. La concentration industrielle, et subséquemment la forme collective/ toujours plus généralisée des entreprises, demandent un personnel dirigeant sans cesse renouvelé ! Où le trouver, si ce n'est dans la classe inoyenne ou dans le peuple ? Là est le grand réservoir des forces fitsdches, là se fait sentir la plus grande volonté d'arriver, toute avance représentant un gain :

y au contraire l'habiti^de du confort, de fausses concep-»-

tions sociales, l'etri rîse jalouse de la famille parfois, mettent le fils de famille, si une Rigoureuse éducation de son caractère n'y ^it^ pas contrepoids, dans un état d'infériorité indiscutable, malgré ^toutes les facilités . et les aptitudes héréditaires dont il semblait devoir

tirer avantage.

LA r£form£ de L'éducation nationale

L'élite intellectuelie de la France, si elle n'a pas eu, au cours des cinquante dernières années, une action bieti nette sur les destinées économiques du pays, semble, au contraire, avoir exercé une véritable fascination sur tout ce qui se pique de penser et de guider la pensée. Le culte de la pensée spéculative a ainsi dégénéré en un intellectualisme de qualité inférieure, et Tenseignen^ent populaire a été conçu et réalisé comme un abrégé de culture supérieure et encyclopédique. Il n'y a, en effet, entre les divers ordres de nos enseignements, pas d'autre différence qu'une différence de d^é, alors qu'il devrait y avoir une différeiKe de Ujatture. La nourriture intellectuelle convenant à un enfant du peuple a été considérée comme devint être la même que celle qui réussit à de futurs philosophes, avec .la quantité et la quaUté en moins. Abstraction a été faite des nûlieux sociaux, des destinations probables. L'instruction populaire s'est réduite, ou, si Ton veut, s'est enflée à la proportion d'une quintessence abstraite et uniforme, destinée à servir de viatique à tout être humain. Ne semble-t-il pas, en tout cela, qu'on ait eu peur de faire injure aux intéressés en les rappelant aux réalités de leur propre existence quotidienne ?

Certes, personne ne niera qu'un minimum de connaissances générales essentielles doive se trouver à la base de l'instruction primaire : lectiure, écriture et orthographe, les quatre opérations de calcul, la règle de trois, l'évaluation des surfaces usuelles, ainsi que la pratique du dessin, que malheureusement beaucoup

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trop ignotent encore aujourd'hui. Ceci posé, il importe de répéter, que Tinstruction doit être plastique, adaptée aux circonstances, qu'il lui incombe de dégager aux yeux des enfants l'intérêt, caché dans toutes les fonctions sociales et de leur montrer que chaque fonction est susceptible de prc^ès. Un certain localisme, un certain régionalisme dans l'instruction,' s'ils. parviennent à éviter la désaffection de l'individu pour le métier de ses pères et son déclassement sous l'influence de formulçs incomulètes s'ils réussissent à stabiliser les populations, à enray« la désertion des campagnes, ^'auraient vraiment rien de commun avec le rétablissement de qiielc[ue servitude professionnelle. D'àtifant plus que, selon nous, un enseignement post-scolaire, principalement technique, doit élargir les vues pro-^ fessionnelles du travailleur, accroître sa valeur, et partant faciliter son accession à des fonctions sociales plus élevées.

L'adaptation de l'école primaire au caractère économique de la localité ou de la région peut se faire par le mode de présentation de l'enseignement, par le choix d^ exemples, des dictées, des lectures, des problèmes de calcul, des dessins, tirés de la vie locale. La leçon de choses doit tenir une place plus considérable et s'inspirer de ce que les enfants voient ou peuvent facilement voir autour d'eux. Les programmes, la répa^ition des matières même ne doivent pas demeurer rigides, mais subir certaines adjonctions ou allè-^ ' gements sdon les besoins^des professions dominantes dans la contrée.

Mais c'est surtout par l'introduction du principe de l'enseignement par la manipulation que l'instruction primaire répondra à notre vœu. A cet égard les États-Unis et la Suisse nous donnent un exemple à méditer. L'école, dans ces pays, est pour ainsi dire transformée en un véritable atelier. Le dçssin, le mesurage, le pesage, l'expérimentation, le travail sur bois, la mécanique sont pratiqués directement par l'enfant sous la surveillance du maître. L'enfant apprend en agissant. L'acte physique précède ou accompagne Tacte de la pensée. L'enseignement alUvî l'effort musculaire à l'assimilation des idées. Les cours proprement dits, d'importance assez réduite, prépa-

'* rent, accompa^ent ou confirment les études pratiques

, de laboratoire et d'atelier (i).

Nous ne pensons pas qu'un tel système soit intégralement applicable chez nous. Il est extrêmement dispendieux, et la charge financière qu'il représente excéderait nos ressources budgétaires. Mais il y a là un esprit dont il convient de s'inspirer. De plusieurs côtés on denxande que l'âge de fin d'études priinaires soit porté à 14 ans. Effectivement, dans, la plupart des grands pays, la durée des études élémentaires est plus longue que chez nous. A notre, sens, le principal intérêt d'une prolongation des études primaires serait précisément de permettre l'extension des travaux pratiques dont nous venons de parler. Les deux dernières années de scolarité primaire devraient en réalité

' (i) Omer Buyse, Méthodes américaines à^Édiication générale et technique, — Dunod et Pinat, éditeurs.

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être particulièrement réservées à ce genre de travaux. Le terme de préapprentissage fait aujourd'hui fortune, bien que la chose soit d'une définition encore peu nette par lapport à l'apprentissage lui-même. Sans faire dégénérer l'école primaire en une simple école de préapprentissage, nul doute qu'une plus large part faite chez elle au3ç travaux individuels d'exécution manuelle ^'établisse une soudure fort utile entre y école et l'apprentissage proçranént dit.

Il ne semble pas toutefois qu on puisse exiger des paysans qu'ils sacrifient jusqu'à 14 ans la valeur pécuniaire que représentent pour eux les bras de leurs enfants. La prolongation de la scolarité primaire ne saurait donc être envisagée comme une mesure uniforme. A la campagne, l'obligation ne devrait pioi ter que sur la fréquentation, après le certificat d'études> de cours agricoles saisonniers, dont nous aurons occasion de reparler à propos de l'enseignement technique.

Si nous réclamons que l'école populaire soit vraiment l'organe éducateur d'un milieu économique, d'une cité, d'une région, nous verrions par contre mainti avantage à ce qu'elle cesse d^être cloisonnée selon les conditions sociales ou de fortune, et à ce que l'école primaire, publique ou privée^ devienne obligatoire pour les enfants de toutes classes. Les États- Unis s'en trouvent fort bien et la Prusse, politiquement encore féodale à plus d'un égard, vient, en pleine guerre, d'adopter des mesures se rapprochant de ce système. Judicieusement organisée, cette institutiori pouip^it avoir l'avantage de réduire l'enseignement

secondaire à ses exactes proportions, et de donner de bonne heure nombre d'expériences utiles à la formation^du caractère, par le coudoiement journalier des enfants de toutes conditions.

La plus grande force des armées, dit-on, après la discipline, est la solidité des cadres subalternes. Contremaîtres, chefs d'équipes, chefs de services, représentants ne font pas moins la force des entreprises. ^ C'est à un enseignement primaire supérieur, suivi ou accompagné d'un enseignement technique facilement accessible, qu'il faut les demander. Nous avons beaucoup à faire dans cette voie, puisque nous estimons indispensable qu'il passe chaque année de l'école primaire à l'école priniaire supérieure un contingent de 30.000 à 40.000 jeunes gens (8 à 10 % du contingent primaire), au lieu des 12.600 qui actuellement prennent ce chemin (i). Ce cJiiffre se grossirait d'ailleurs des sujets éliminés de l'enseignement secondaire.

Mais le principal effort ne devrait-il pas porter sur l'orientation à donner à ces écoles ? En fait, celles-ci sont surtout des pépmières de fonctionnaires subalternes. Leur caractère de préparation immédiat e'à un certain enseignement technique moyen devrait être considérablement accentué. Des sections commerciales . industrielles, agricoles existent déjà dans nombre de ces écoles. Il s'agit de renforcer cette conc^tion, de

(i) Statistiques officielles, année 1913.

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limiter le complément de culture générale donné par ces écoles, et d'étendre/ au contrairedes études théo- \riques et les travaux pratiques susceptibles d'une utilisation professionnelle immédiate dans la généralité des professions industrielles, ou commerciales, ou agricoles. Suivie d'un enseignement technique secondaire, une telle instruction pourrait fournir des techniciens d'une réelle valeur pratique.

Il semble notanmient que, sans pratiquer une spécialisation excessive, les sections commerciales de ces écoles suffiraient à donner au commerce nombre d'employés utiles, à condition qu'elles comprissent dans leur programme une série de matières d'un usagée général et courant dans la vie d'affaires : géographie^ commerciale, pratiques conunerciales, technologie iridus^elle sommaire, droit usuel, comptabilité, sténo et dactylographié, enfin deux langues vivantes. Ce dernier point est d'une importance capitale. Nous souffrons dans tous les milieux d'une ignorance grave en ce qui concerne les langues et les pays étrangers. Ce n'est pas seulement le é^nmerçant, pour visiter ses clients étrangers ou tenir "conespondance avec eux, l'industriel pour faire des enquêtes sur place, le savant, l'homme d'Etat, le financier, le littérateur, le médecin, l'avocat qui tireraient un inestimable parti de la connaissance approfondie de deux langues vivantes au moins ; ce sont aussi de nombreux contremaîtres, pour aller au loin monter des machines, installer des usines, organiser des exploitations, c'est une armée de voyageurs et d'employés établis à l'étrangw, qui doivent

parler couranunent, en jd.us de l'anglais, qui ouvre l'immensité des pays anglo-saxons, l'allemand, l'espagnol ou le russe, l'italien ou l'arabe. Si nous parvenons à obtenir ce résultat, nous aurons en mains une arme irrésistible de conquête économique.

Les cours d'instruction primaire supérieure dtirefgdènt 3 ans au maximum, de telle sorte que vers i6 ou 17 ans le pays puisse disposer d'une pléiade de jeunes gens susceptibles, soit de subir un enseignement technique d'un degré plus élevé et fortement spécialisé, soit de rendre des services immédiats dans les affaires, tant en France qu'au dehors.

Nous ne voudrions pas quitter ce chapitre de l'instruction sans dire un mot d'un problème complexe, mais qui nous paraît devoir appeler une solution urgente. Il est d'ailleurs en rapport ecruit avec notre préoccupation d'accroître la, productivité générale par l'éducation. Nous voulons parler de Tinstruction physiologique et de l'hygiène des deux sexes. Combien d'hommes et surtout de femmes traînent une vie misérable, pour n'avoir pas reçu en temps utile/les notions indispensables à la conservation de leur santé ! Cet enseignement touche, il est yrai, à un sujet très déUcat, puisqu'il confine à la morale ; nmis le mal qui résulte de l'inaction du maître ou des parents est peut-être pire que tous les inconvénients mis en avant. Faute de ne pas parler ou de ne pas oser parler, on laisse le

L'INSTRUCTION

hasard faire son œuvre destructrice. Puisque dans la plupart des cas les parents ne savent pas ou savent mal'ce qu'ils doivent dire à leurs enfants sur ces sujets, pourquoi ne pas faire traiter ces questions par des médecins autorisés, à un âge où les enfants seraient susceptibles de les comprendre avec profit ? Il est presque criminel, dans Tétat actuel de la science, de ne s'occuper que de guerispnl quand des indications préventives pourraient éviter le mal lui-même. D'autre part, que d'heures perdues en stérile travail d'imagination, sous l'obsession du mystère de la vie ! ^ ^

Ne devrait-on pas donner également à l'école une instruction sommaire et pratique de médecine courante ? La connaissance des premiers soins à donner à un ihalàde ou à un blessé est pourtant indispensable à tout le monde. Il en est^de même des soins à donner aux mères et aux nouveau-nés. .

Il serait en outre à désirer que l'enseignement de la jeune fille comprît, en dehors de Técole ménagère, des notions essentielles de droit usuel et de comptabilité. Combien de femmes et malheureusement de veuves sont aujourd'hui exposées aux lacunes d'une instruction souvent plus brillante que solide *

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