Annales parlementaires, 17 décembre 1913 d. 5Gi
que la mère fait du tort à celui-ci et à elle-même en ne répondant pas aux desseins de la Providence et qu'elle transgresse donc sa sainte volonté. La maîtresse pourra même ajouter que Marie, le modèle des mères, a voulu donner l'exemple à Thumanité en nourrissant de son lait le divin enfant Jésus: et elle citera ce verset d'un vieux rosaire flamand aux expressions archaïques, qui se disait au temps de ma jeunesse, dans Téglise séculaire de mon village, en évoquant les mystères de la vie du Christ : « Maria heefthet kind Jezus met hare heilige borsten gevoed » (Marie a nourri l'enfant Jésus de ses seins sacrés).
Dans les écoles non confessionnelles, la maîtresse enseignera que la nature veille à pourvoir le nouveau-né de l'aliment qui lui convient, qu'il est toujours dangereux de méconnaître ses prescriptions tacites mais formelles, et que souvent elle punit cruellement ceux qui ne se conforment pas à ses lois.
Les élèves comprendront que l'entérite des nourrissons est causée par l'alimentation artificielle, qu'elle entraîne très souvent la mort, et engendre fréquemment le rachitisme.
La maîtresse expliquera tout le régime alimentaire des bébés avant et après le sevrage, avec tous les incidents et accidents qui peuvent se produire ; elle parlera de l'allaitement mixte et de l'allaitement artificiel qui peuvent s'imposer et indiquera les mesures propres à en pallier les inconvénients. Elle combattra les pratiques déplorables : l'administration aux bébés de soporifiques homicides tels que les décoctions de tête de pavot et même, — quelle horreur! — l'alcool mélangé au lait ; l'emploi de biberons à longs tuyaux en caoutchouc qui épuisent les enfants et sont des réceptacles à microbes, à tel point qu'une loi française les a prohibés sévèrement; le remplacement prématuré du lait par des aliments solides qui provoque des troubles sérieux, et parfois mortels, des fonctions digestives, et elle déclarera la guerre aux mouches, qui contaminent les aliments et sont les principaux agents de transmission des maladies contagieuses.
Elle parlera de la dentition et des maladies infantiles, des soins de propreté à donner au bébé, de sa croissance, de ses vêtements, de son couchage, de son sommeil, des promenades et de l'apprentissage de la marche.
Mais là ne se borneront pas les leçons de puériculture. M. Woeste a demandé que l'on « apprenne aux fdles à élever les enfants » . Nous sommes persuadé que l'honorable ministre d'État n'a pas seulement envisagé l'éducation physique, mais aussi l'éducation morale. Dans ce dernier ordre, il y a, en effet, beaucoup à réaliser. Les mamans du peuple, et même celles des classes élevées, témoignent en cette matière de la plus déplorable ignorance.
Le cours de puériculture proprement dit sera donc suivi de quelques leçons imagées de pédagogie maternelle, mettant en scène les jeunes filles de la classe et leurs jeunes frères et sœurs. Que ce nom vénérable mais quelque peu prétentieux et rébarbatif n'effraie point : il s'agit simplement d'expliquer comment on prévient ou extirpe de mauvaises habitudes physiques ou morales et de quelle manière on en établit de bonnes.
Des exemples typiques feront saisir mieux que les dissertations savantes les façons de se comporter devant les manifestations généreuses ou égoïstes, blâmables ou louables, de la nature enfantine. En une succession de petites scènes prises sur le vif, une maîtresse avisée pourra passer en revue toute la vie des enfants, les principales fautes de caractère qui peuvent se révéler en eux, qui sont heureusement à leur taille, et qu'il serait dangereux de laisser grandir; mais aussi leurs menues qualités portant en germe les grandes vertus et qu'il faut cultiver comme des fleurs tendres. Gesleçons, qui feront constamment appel aux souvenirs et à la jeune expérience des élèves, leur apparaîtront comme autant d'oasis dans leur vie scolaire, et les braves fdles, intéressées et convaincues, mettront en pratique les bons conseils, dès que, la classe finie, elles auront à surveiller les plus petits de la maisonnée.
Dans les centres de quelque importance où il existe des pouponnières, il serait à conseiller que les jeunes filles pussent faire un petit stage dans un de ces établissements, afin d'y apprendre la saine pratique des soins à prodiguer aux nouveau-nés. D'un autre côté, lorsqu'une classe gardienne est annexée à l'école des filles, il serait également fort utile que les grandes élèves fussent admises à assister, à tour de rôle, l'institutrice gardienne, pour s'habituer à conduire les petits, à surveiller leurs jeux et leurs ébats, à diriger discrètement leur activité spontanée vers l'acquisition joyeuse des premiers éléments du savoir. La présence de ces assistantes ne jettera aucune perturbation dans la classe, comme ce serait le cas dans une école primaire; au contraire, un surcroît de personnel dans une école gardienne ne peut y nuire, car le mode simultané doit souvent y céder le pas au mode individuel. A ce titre, nous aimons beaucoup la méthode Montessori dont nous parlerons plus loin, parce qu'elle respecte l'individualité des élèves et la développe harmoniquement.
La grande innovation du ¥ degré féminin consistera en l'introduction de l'enseignement pratique des travaux de ménage dans toutes les écoles primaires pour filles. La théorie de l'économie domestique, branche facultative jusqu'ici, commençait à se répandre largement dans ces établissements. Mais la théorie seule, et même la pratique seule, ne produisent pas tous leurs effets utiles, tandis que la combinaison des deux, par leur action réciproque, réalise des merveilles.
Ces travaux de ménage peuvent se ramener à trois catégories principales : 1° la cuisine populaire, l'alimentation des enfants et notamment des nouveau-nés, des vieillards et des malades; 2° le lessivage et le repassage du linge; o« l'entretien et le nettoyage de la maison et du mobilier. Nous pourrions y ajouter comme ¥ la couture domestique; seulement, nous conformant à la tradition, nous préférons la considérer comme une branche spéciale.
Nous ne développerons pas le programme de chacune de
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ces parties; ces programmes existent, ainsi que nous l'avons fait observer en tête de ce chapitre. Qu'il nous soit simplement permis d'insister sur ,1e but des cours de cuisine, qui n'est point de former des servantes-cuisinières pour la classe bourgeoise, mais bienjdes ménagères pour le peuple. On ne se bornera donc pas à montrer, par exemple, comment on prépare des rôtis, ce qui ne nécessite pas un apprentissage difficultueux, mais on enseignera pratiquement comment une fille du peuple peut tirer parti des viandes de moindre prix, ainsi que des pièces qui constituent ce que, en boucherie, on appelle « le cinquième quartier » (poumons, foie, cœur, rognons, etc.), et composer des repas substantiels, variés et appétissants, dont se délecteront les hommes de la maison.
Notons aussi, en passant, la manière de traiter la viande congelée, dont l'usage s'imposera après la guerre, et les conserves de toutes sortes que Ton achète en tines chez l'épicier et qui ont leurs qualités à côté de leurs défauts. Citons aussi la préparation du lapin domestique, dont l'élevage paraît s'être assez bien répandu parmi la population ouvrière de nos villes.
En matière d'enseignement de la cuisine populaire entendue de cette façon, l'éducation des maîtresses est encore toute à faire. Il appartiendra aux écoles normales spéciales d'opérer la petite révolution que nous escomptons. Elles étudieront la question à fond et seront comme autant de laboratoires qui, par des expériences scientifiquement conduites, rénoveront l'art culinaire populaire.
M. le Ministre a prévu, dans son exposé des motifs, l'adjonction à chaque école de filles d'une cuisine et d'une buanderie. Nous reviendrons sur ce sujet lorsque, dans la suite, nous traiterons des locaux. Exposons brièvement comment nous concevons pratiquement l'enseignement de la cuisine.
On emploiera le mode simultané. Admettons une classe de 56 à 40 élèves. Elle sera répartie en six ménages de six à
sept personnes. Chaque ménage dispose d'un fourneau, d'une batterie de cuisine élémentaire, d'un jeu de vaisselle et de couverts. Après qu'un ou deux groupes ont, sous la conduite de la maîtresse, fait au marché les emplettes nécessaires, et prélevé, éventuellement, les légumes voulus au potager, les groupes prépareront, chacun de son côté, un plat d'abord, deux plats ensuite, et enfin un repas complet qu'ils consommeront sur place. Les préparations auront été expliquées à l'avance; on aura discuté la composition du menu et déterminé la valeur nutritive et le prix de revient, puis on aura distribué les rôles.
Successivement, chacune des élèves sera maîtresse de maison et dirigera les travaux, depuis l'allumage du poêle, l'épluchage des légumes, jusqu'au lavage de la vaisselle, le récurage du fourneau et la mise en ordre de la cuisine. La maîtresse de maison sera « en toilette » ; elle dressera la table et saura la rendre riante, ne fût-ce que par un modeste bouquet de fleurs des champs.
Les fourneaux représenteront différents modèles employés dans la contrée, afin que l'usage et la comparaison révèlent aux élèves lequel de ces spécimens est le plus avantageux.
A côté de trois ou quatre fourneaux, il y aura lieu d'installer un réchaud à gaz, un réchaud à pétrole, et un de ces réchauds à essence inexplosibles dont la vogue grandit de jour en jour, car ce genre d'ustensiles s'emploie couramment dans la classe ouvrière des villes. N'oublions pas non plus la marmite norvégienne, ni les procédés ingénieux que les propagandistes aussi méritants que persévérants de la vie moins chère s'efforcent de répandre dans le grand public.
Au cours de cuisine se rattache, par plusieurs côtés, celui de l'horticulture et de la culture potagère. Ainsi que nous l'avons fait observer pour les écoles urbaines de garçons, il est inutile d'enseigner cette branche dans les établissements des centres des villes. On s'y contentera de la culture des plantes d'appartement. Mais, à la périphérie des locaHtés
urbaines, chaque classe ménagère aura son jardin potager, où les élèves cultiveront les principaux légumes que consomme un ménage ouvrier. Et les maîtresses n'omettront pas de leur enseigner comment, pendant les périodes d'abondance, il convient de songer aux périodes de disette, en préparant des conserves de légumes et des confitures.
Le cours de lessivage et de repassage pourrait, à la rigueur, se donner dans la cuisine, encore qu'il serait infiniment préférable de pouvoir disposer d'une buanderie. Les élèves laveront leur propre linge, qu'elles apporteront à l'école enfermé dans un sac de toile et qui sera trempé aussitôt, avec son contenant, dans un bain d'eau de lisol à 2 pour 100.
Ce procédé [est en usage dans les écoles parisiennes et écarte tout danger d'infection. Les jeunes filles repasseront de même leurs propres bardes.
Le cours d'entretien et de nettoyage de la maison et du mobilier pourra se pratiquer en partie dans les classes, en partie dans la maison de l'institutrice.
Une journée entière par semaine sera consacrée au cours de cuisine, la matinée étant employée à la préparation d'un repas, l'après-midi au nettoyage; une journée par quinzaine sera, en outre, réservée au lavage et au repassage. De cette manière, une même classe ménagère pourra servir à trois écoles difïérentes.
La coulure sera ce que nous appellerons la « couture domestique », pour la distinguer de la couture professionnelle que, dans certaines localités, il faudra amorcer. En outre, dans les régions industrielles, où la main-d'œuvre féminine est employée, l'étude de la technologie des méMers féminins locaux s'impose.
La couture domestique comprend la réparation et la confection du linge et des vêtements de dessous pour hommes
et pour femmes, la réparation des effets pour les gens de la maison, la coupe et la confection de blouses et de jupes pour femmes et de vêtements de toutes sortes pour enfants, sans oublier une layette moderne ; enfin la confection de nouveau avec du vieux, c'est-à-dire la taille de quelque pièce de vêtement pour enfant dans un habit usagé d'adulte.
Pour ce qui est du préapprentissage de certains métiers féminins, il est de toute nécessité d'éviter que la classe du 4« degré ne dégénère en ouvroir. Nous nous y opposerons de toutes nos forces et nous sommes persuadé que le gouvernement sévira avec rigueur aussitôt que des abus lui seront signalés. Cela ressort nettement des déclarations énergiques faites par M. Poullet le 17 décembre 191o, à la Chambre des Représentants ^ « On a exprimé la crainte, a dit le ministre, que, sous prétexte de 4*^ degré, le gouvernement ne soit amené à subsidier les ouvroirs. Rien ne permet de le supposer. En vérité, il n'y a rien de commun entre un ouvroir et une école primaire. L'ouvroir est un atelier de production, l'école primaire est un établissement d'enseignement. Il y a entre les deux institutions opposition radicale de tendances, de buts, d'organisation. L^inspection la plus complaisante, la plus indulgente, ne pourra jamais confondre des organismes aussi différents.
« Au reste, messieurs, l'obligation du diplôme légal imposée aux maîtres d'enseignement primaire devrait pleinement nous rassurer à cet égard, si déjà l'expérience du passé ne nous donnait toute garantie. »
Le cours de dessin sera surtout conçu en vue des applications pratiques aux travaux à l'aiguille. On attachera une importance primordiale au dessin d'ornement. Il a été fait, dans ce domaine, des progrès consolants. Et ces progrès ne feront que s'accentuer à l'avenir. Si la maîtresse découvre une élève particulièrement douée, elle pourra l'engager à
-. Annales parlementaires, Chambre, 17 décembre 1915, p. 573.
continuer ses études à l'école professionnelle, afin de devenir « créateur de modèles » dans quelque grande maison.
L'enseignement de ce ¥ degré féminin se complétera par un cours de comptabilité ménagère et par l'étude raisonnée de quelques budgets vécus. On insistera sur la nécessité de distribuer rationnellement les dépenses sur les postes relatifs à l'alimentation, à l'habitation, au vêtement, aux distractions et à l'épargne, pour que certains d'entre eux ne soient pas gonflés au détriment des autres, et on indiquera la manière d'inscrire régulièrement les recettes et les dépenses dans des livres de compte appropriés.
S'il est, parmi les élèves, des jeunes filles qui se destinent à la sténo-dactylographie et aux emplois commerciaux, on pourra, dans des écoles déterminées, créer à leur intention des divisions spéciales. Mais, comme pour les garçons, nous croyons devoir crier casse-cou. La sténo-dactylographie est considérée par le peuple comme une profession supérieure à celle de la couture, par exemple. Craignons d'encombrer la carrière en enlevant de précieux éléments à l'industrie de l'aiguille, et faisons comprendre aux fillettes de l'école primaire qu'un bon métier constitue un capital inaliénable.