Le type ménager rural
Le manque de confort à la campagne, une des causes de l'exode rural: réaction possible par la classe ménagère. — Le régime alimentaire des ruraux est déplorable malgré l'abondance des ressources. — L'aviculture et l'apiculture. — La laiterie et la fromagerie; éléments de zootechnie et d'agriculture. — La comptabilité agricole. — L'organisation de la cuisine et de la laiterie scolaires. — La couture domestique.
L'organisation du type ménager rural ne différera guère de celle que nous venons d'exposer pour le type urbain correspondant. Les dissemblances se révéleront surtout dans les applications. Ainsi, le cours d'économie domestique devra être conçu de tout autre façon à la campagne, parce que le genre de vie y est complètement différent et parce que, pour
l'alimenlalion notamment, on y dispose de ressources que la ville n'offre que parcimonieusement, tandis qu'on y est sevré de denrées qui abondent dans les centres urbains.
Ce que la classe ménagère rurale devrait combattre avant tout, c'est ce manque de confort qui rend la vie du campagnard parliculièrement âpre et constitue, à n'en pas douter, une des causes profondes de l'exode rural. Au point de vue de l'habitation, l'organisation intérieure de la maison paysanne semble être le contre-pied de ce qu'elle devrait être. Elle a été conçue pour l'exploitation de la ferme, et l'on semble avoir sciemment sacrifié le cultivateur et sa famille. Les soins de propreté corporelle laissent énormément à désirer au village; on dirait vraiment que, dans certaines contrées, l'hygiène individuelle est inconnue. Lorsque le paysan, fatigué, rentre chez lui, en transpiration et gris de poussière, il ne trouve pas de commodités pour se rafraîchir et se nettoyer et il lui manque en outre quelque pièce riante cil il puisse se délasser dans la société de sa femme et de ses enfants.
Espérons qu'un avenir prochain lui vaudra cet élémentaire confort qui fait le charme de la vie, et que, par la vertu d'un excellent enseignement général, il entrera une forte dose « d'intellectualité » dans la modeste demeure du campagnard, pour que, dans les moments de loisir, le fermier et sa famille trouvent dans la lecture d'ouvrages d'a^iéuient ou de vulgarisation agricole à la fois un repos et un encouragement.
Nous comptons beaucoup sur le concours de la femme pour réaliser cet important progrès; de la femme, qui aura été préparée par le ¥ degré rural.
En attendant, nous exprimons le vœu que, dans la reconstruction des villages dévastés par ennemi, il soit tenu compte des considérations que nous avons développées plus haut et que les plans de maisons paysannes soient modifiés dans le sens du « mieux être >•> .
Dès maintenant, la classe ménagère rurale pourra agir sur les filles, pour qu'elles ornent la maison avec goûl, qu'elles DE Paecw. — L'EnscigneinoiU en Belgique. 11
y fassent régner cet ordre et cette propreté qui disposent les hommes à la gaîté et à la jovialité, qu'elles veillent avec un soin méticuleux au couchage et aux vêtements, qu'elles désinfectent minutieusement les habits et les locaux toutes les fois que la nécessité s'en révèle, et qu'elles consacrent tous leurs efforts aune bonne alimentation, que le travailleur apprécie tout particulièrement.
C'est à là ferme que l'on devi-ait le mieux manger, car la fermière se trouve aux sources des richesses alimentaires. N'a-t-elle pas le jardin potager pour y puiser à foison les légumes que le citadin paie un prix élevé? Malheureusement la plupart des potagers paysans sont mal organisés, ils sont plantés de pommes de terre que le champ voisin fournit déjà en abondance, d'un carré de choux à nourrir tout un pensionnat, d'un lot de haricots, de petits pois et de fèves de marais, et de carottes qui absorbent le restant du terrain. Ce qui fait défaut, c'est la variété; ce sont ces plantes comme le cerfeuil, le persil et Toseille, qui permettent de relever certains plats, la rhubarbe, les salsifis, les cardons, etc., etc., qui contribueraient à rompre l'uniformité de l'ordinaire.
La fermière ne dispose-t-elle pas aussi de la « cour », avec toute la gamme de produits lactés délicieux, et de la bassecour îivec ses œufs, sa volaille, ses lapins?
Nous entendons l'objection : si le feraaier consommait i«imême le lait, le beurre et les œufs, avec quoi payerait-il son fermage et les impôts, et élèverait-il -sa famille? L'objection est ^ôrieuse, mais non péremptoire. i>e l'avis de connaisseurs, il se perd tous les ans à la ferme des ressources considérables, qu'une fermière diligente et avertie permettrait de récupérer et d'attribuer à Famélioration de la nourriture familiale.
ïl paraît que dans le Tournaisds les grands fermiers ÏTitélligents abaridonnent à leur femme et à leurs filles les revenus de la roi n\ c'est-à-dire de la laiterie et de la basse-cour, -à charge, pour elles, de payer le fermage, qui s'él-ève dans ces grandes exploitations à des sommes rondelettes. Les ^béné-
fices leur reviennent et elles en disposent à leur guise, pour leur toilette, leurs menues dépenses, et pour se constituer un dépôt à la caisse d'épargne. Par cette combinaison ingénieuse, que met en jeu le puissant levier de l'intérêt personnel, la cour et la basse-cour produisent leur maximum : le coulage est réduit à des proportions minimes, la laiterie reçoit les soins indispensables, la ponle de la volaille est surveillée, et aucun des petits profits ne se perd.
Voilà un système à préconiser par la classe ménagère, avec cette variante qu'une partie des bénéfices extraordinaires réalisés de cette Caçon irait à l'alimentation.
Il y a enfin le saloif avec son lard délicieux; il y a aussi ies jambons et les saucisses fumées, etc., etc.
Par malheur, tout cela, transformé en mets par des mains inhabiles, est si mal préparé, si mal présenté! Une réforme profonde doit s'opérer en ceci, et nous en voyons la possibilité par la classe ménagère. Elle apprendra aux filles comment il convient d'organiser le potager, afin qu'il leur offre le maximum de ressources; quels soins il faut donner aux arbres fruitiers pour que leurs produits soient abondants et beaux; et elle n'oubliera pas les fleurs pour orner la maison, garnir les façades et cacher les endroits peu ragoûtants. Elle leur enseignera une cuisine paysanne perfectionnée : l'art de préparer les potages, les légumes, les fruits, les compotes; les façons variées de présenter le lait complet et ses succédanés, le lait écrémé et même le lait battu, les œufs, le lard, le jambon; enfin, la bonne méthode pour rôtir une volaille, poulet ou pigeon, et même une dinde ou une oie, saas omblier quelquies pièces de viande. Elle montrera aussi les moyens divers de conserver les légumes par la dessiccation ou la salaison, ou de garder les fruits par le premier de ces piTOoédés ou par la confiture et la marmelade. Nous nous souvenons que, dans notre jeunesse, maman pelait et faisait peler les pommes et les poires que les bourrasques de septembre détachaient des arbres de notre verger, qu'elle les donnait à sécher au boulanger et que nous nous en délections
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en hiver et au printemps, alors qu'on est sevré de fruits.
Presque partout les fermières disposent de fours à pain ; elles peuvent donc largement user du procédé de la dessiccation, qui a le grand mérite de ne rien coûter.
Et les confitures et les marmelades! Quelle série de produits suaves ne peuvent-elles fournir aune ménagère experte ! Le sucre se vend à bon marché en Belgique, et il existe des méthodes spéciales qui réduisent considérablement les doses à employer. Avec cela, les matières premières abondent... les myrtilles, les fraises des bois, les fraises, les groseilles, les cerises, les coings, — qu'on jetait naguère dans notre pays, — les mûres des ronces, les prunes, les pêches, les pommes, les poires. Les confitures nous font songer au miel, dont la paysanne doit connaître la conservation et la transformation en hydromel. Le quatrième degré ménager rural enseignera aussi les éléments de l'aviculture et de l'apiculture, en envisageant surtout le rôle que la femme aura à jouer dans cet élevage ; il fera aussi connaître les plantes médicinales de la contrée, la façon de les traiter en vue de la vente aux drogueries, ou de leur utilisation dans la maisonnée.
N'oublions pas non plus la laiterie et la fromagerie, qui pourraient se prêter à d'imposants développements ; notons la description et la composition du lait, ses altérations et falsifications, la description des instruments servant à déterminer la valeur du lait et à déceler les fraudes; les thermomètres, le crémomètre, les contrôleurs centrifuges, l'acidimètre, le tamisage, l'aération, la pasteurisation, la stérilisation; le refroidissement, le pesage, le mesurage; l'installation d'une laiterie, ses locaux, l'importance des eaux; la vente et le transport du lait; la fabrication du beurre, la qualité du lait à employer, l'écrémage et ses divers systèmes, et l'explication de chacun d'eux ; l'étude de la crème et du barattage; l'expédition du beurre, et l'utilisation des sousproduits : lait écrémé, lait battu, petit-lait; la fabrication du
romage ; l'élude du lait à utiliser, la présure et la coagula- ,on ; les données théoriques et pratiques de la fabrication s différentes espèces de fromages belges et étrangers; les avantages de la coopération en laiterie.
Considérons en outre que c'est la femme qui, à la ferme, est chargée des soins à donner au bétail, et qu'elle doit donc recevoir des notions assez importantes de zootechnie, telles que des aperçus d'anatomie et de physiologie indispensables à l'étude de l'alimenlation des animaux domestiques et de la sécrétion laitière ; des données sur Falimentation rationnelle des animaux domestiques, la composition du corps et des aliments, le rôle des éléments nutritifs, la digestibilité des aliments, la relation nutritive, le rationnement des bêles bovines et des animaux de basse-cour; la sécrétion du lait et la traite; des notions sur le choix de la vache laitière et sur les procédés d'amélioration de l'espèce bovine : herd book, syndicats d'élevage, etc. Enfin, mentionnons l'hygiène générale des animaux domestiques, notamment de la chèvre, la vache du pauvre, l'hygiène de la gestation et de la parlurilion, riiygiène de la peau, l'hygiène de la production du lait.
Quelques leçons d'agriculture compléteront le bagage de science agricole que les futures fermières doivent posséder. Parmi les sujets à traiter, envisageons des notions élémentaires sur le sol et le climat, sur la fertilisation, sur les pâturages et leur production naturelle, sur leur choix et leur conservation.
La comptabilité spéciale du ménage, de la cour et de la basse-cour fera l'objet d'une série de leçons essentiellement pratiques. Cette comptabilité devrait s'implanter à la campagne; bien comprise, elle y réaliserait des prodiges. La classe du quatrième degré aura à jouer de cette manière un rôle bienfaisant. Nous caressons le ferme espoir qu'elle n'y faillira pas.
L'exposé de ce qui précède montre que la salle de classe
ménagère rurale devra être organisée autrement que celle du type urbain. Tout d'abord, le combustible employé à la campagne diffère de celui qui est usité en ville; il est des fermes où l'on brûle exclusivement des fagots et de la tourbe. Il faudra donc prévoir pour les écoles des appareils de chauffage appropriés. A côté d'un ou de deux fourneaux en fer, il sera expédient d'en construire une couple en briques avec plaque de fonte comme plateau de support des casseroles. De plus, sera-t-il utile d'installer un four à pain, afin d'apprendre ailx élèves comment on cuit les pains de ménage et les bonnes tartes aux fruits pourjles jours de liesse, et comment on sèche les légumes et les fruits.
Il faudra enfin prévoir la laiterie et, éventuellement, la fromagerie, avec une abondante alimentation en eau potable, et enfin une cave pour la conservation des produits. Quant a la lessive et au repassage, ils pourront se pratiquer à la cuisine.
Le programme des travaux à l'aiguille se rapprochera sensiblement de celui que nous proposons pour les écoles urbaines, sauf à l'adapter aux nécessités campagnardes. Ici la maîtresse aura fort à faire pour diriger et former le goût des jeunes filles.
Les anciens costumes paysans, dans lesquels nos jeunes fermières apparaissaient comme des fleurs de santé revêtues de grâce robuste, ont presque complètement disparu, pour faire place à des copies défectueuses et souvent ridicules de l'habillement des citadines. Il est à appréhender que toutes les tentatives pour faire revivre les vieilles modes échoueront. Et cependant nos paysannes étaient si belles avec leurs bonnets tuyautés rehaussés de rubans de soie aux couleurs chatoyantes, leurs châles en Cachemire des Indes et leurs jupes en mérinos, tandis que, de nos jours, leurs petites-filles ont plutôt l'air, — que l'on nous pardonne cette expression! — de chiens savants, avec leurs imitations caricaturales des façons des grandes faiseuses de la ville.
La classe du quatrième degré parviendra- t-elle à remonter courant? Nous le souhaitons, sans trop y compter. En tout is, elle pourra aider notablement à affiner le sens du beau et de Télégance.
Nous avons peut-être eu tort d'entrer dans tous ces détails, qui semblent gonfler démesurément le programme que nous soumettons à la sagacité du monde scolaire. Seulement, nous avons voulu montrer, par des raisons et par des exemples, la voie dans laquelle nous voudrions voir diriger le nouvel enseignement du quatrième degré.
11 va de soi que toutes les matières énumérées devront être réduites à la taille des élèves et appropriées à leurs besoins.
Nous concédons, comme nous le disions au chapitre précédent à propos du cours d'histoire contemporaine, qu'en leur prêtant les développements voulus elles pourraient faire l'objet d'un enseignement universitaire. Mais la même critique ne pourrait-elle pas s'adresser au programme traditionnel de l'instruction primaire?
Des élèves bien préparés par les trois degrés inférieurs, et enseignés par des instituteurs compétents et dévoués, s'assimileront facilement toutes les notions dont nous avons exposé le programme, et beaucoup d'entre eux, qui auront assidûment suivi les cours pratiques, révéleront leurs dispositions natives et leurs talents. Un grand nombre de vocations manuelles, qui sous l'ancien régime auraient été découragées ou étouffées par un enseignement livresque, auront l'occasion de se développer librement.
Mais cette découverte de talents en herbe serait inopérante, si la Nation ne leur fournissait pas le moyen de s'épanouir. C'est pourquoi nous appelons de tous nos vœux la fondation ou l'octroi réguher de bourses d'études par la Couronne, l'Etat, les provinces, les communes, les grandes sociétés, les particuliers fortunés. Pourquoi les riches banques d'émission.
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les sociétés financières, qui, avant la guerre, au lieu d'arroser le travail national, drainaient l'épargne belge au profit d'entreprises étrangères, les puissantes compagnies de transport, les sociétés industrielles, les entrepreneurs et les industriels prospères, ne prélèveraient-ils pas annuellement une somme importante sur leurs bénéfices extraordinaires, pour permettre aux jeunes gens de modeste extraction qui montrent des dispositions spéciales pour une branche déterminée de l'activité nationale de poursuivre leurs études techniques à une école professionnelle supérieure, une haute école, une université? Les dividendes n'en seraient pas sensiblement réduits, et puis ces sociétés, en favorisant le bon repeuplement des états-majors dont la direction intelligente et hardie et la gestion prudente assurent leur prospérité, agiraient dans leur propre intérêt sagement entendu.
Il est évident que cette protection extraordinaire ne devrait aller qu'aux sujets d'élite. Le choix se ferait, sur la proposition de commissions scolaires cantonales, par des jurys compétents d'où seraient exclus les figurants.
La possibilité de l'accession des petits aux postes les plus élevés de la hiérarchie sociale agirait comme un puissant moyen de pacification, car elle diminuerait fâpreté de la lutte des classes.
On nous a dit que le problème préoccupe Leurs Majestés. Il est en effet digne de retenir l'attention Royale.