CHAPITRE VIII
Nécessité d'une formation plus soignée delà volonté; remise en honneur du travail personnel. — L'éducation physique; vingt minutes de gymnastique par jour; lutte contre le goût du vulgaire; la gymnastique eurythmique pour les filles et les jeunes enfants ; les danses. — L'art à l'école : le développement du sens esthétique. — Utilité de favoriser les lectures saines. — Enseignement de la justice et de la charité : la tolérance; apprentissage précoce de la douceur et de la bonté; le respect de la femme. — La sincérité dans les relations courantes et les relations commerciales. — Devoir envers la patrie.
On a tort de croire que l'école ne sert qu'à distribuer le savoir. Son but est plus noble : il consiste à éduquer Tenfant et à en faire un homme de bien. On oublie trop que l'instruction n'est qu'un moyen d'exercer et de meubler l'intelligence. Mais l'homme ne vaut pas tant par la rectitude de son jugement et la puissance de sa pensée que par ses actes.
A ce titre, la volonté est sa faculté maîtresse. A quoi sert de nourrir dans sa cervelle de beaux projets, si l'on n'a pas la volonté de les exécuter? A quoi bon posséder la notion exacte du bien et du mal, si la force nous manque de résister aux suggestions mauvaises?
Dans le passé, les maîtres se sont trop exclusivement occupés de l'intelligence. Avant la guerre, il existait un véritable engouement pour la psychologie expérimentale; les seuls problèmes étudiés consistaient en la mensuration de l'intelligence, de la fatigue provoquée par le travail intellectuel, etc., etc. ; et de doctes personnages écrivaient de savants bouquins, tout bourrés de diagrammes et de chiffres, pour arriver à cette conclusion, — qui n'était aucunement de nature à révolutionner les idées, — qu'à la fin de la classe et de l'année scolaire les élèves se montrent plus
i70 LA REFORME DE L'ENSEIGNEMENT.
fatigués qu'au début. La volonté restait dans l'ombre, elle qui influe le plus sur la carrière de l'homme et sa réussite dans la vie. Il s'agira de l'en faire sortir et de la mettre en pleine lumière.
Nos maîtres s'efforceront de cultiver la volonté des enfants par tous les moyens en leur pouvoir. L'école normale rénovée les leur enseignera. Ils habitueront les élèves à dominer leurs nerfs, à garder la maîtrise d'eux-mêmes dans toutes les circonstances de la vie, à s'acquitter ponctuellement de leurs devoirs par une espèce de pacte tacite qu'ils auront conclu avec eux-mêmes. Ils les engageront à s'imposer des disciplines, légères d'abord, plus sévères ensuite, pour exercer leur volonté; par exemple, garder le silence pendant des laps de temps de longueur croissante, travailler docilement sans aucune surveillance, obéir avec promptitude aux ordres reçus, — mais pour cela il est indispensable que ces ordres ne pèchent jamais contre l'esprit de justice. Avant tout, ils leur apprendront à ne jamais reculer devant l'effort éducateur, qui fait atteindre le but, mais forme en même temps le caractère.
A cet égard, l'école moderne ne peut soutenir la comparaison avec sa devancière d'il y a un demi-siècle. Les méthodes ont progressé et rendent plus facile aux élèves la compréhension des notions enseignées. Seulement, elles suppriment dans une certaine mesure, chez l'élève, l'effort intellectuel qui fixe ces notions dans l'entendement. Si donc le perfectionnement des méthodes n'a point pour corollaire obligé l'emmagasinage d'une plus forte dose de science dans le cerveau des enfants, il est jusqu'à un certain point à déplorer. Car celte suppression de l'effort n'agit pas seulement sur le plus ou moins de fugacité des connaissances acquises, elle prive en outre l'élève de ces exercices fréquents de la volonté qui trempent les énergies et élèvent des hommes d'action.
Voilà pourquoi nous attachons une si grande importance au travail personnel de l'élève, aux exercices d'applicatiop
compliqués qui mettent en œuvre les facultés intellectuelles, mais stimulent en même temps si puissamment la volonté. Faul-il chercher dans la nécessité où se trouvent les maîtres des écoles d'une classe d'imposer à leurs élèves de continuels travaux écrits le secret du succès de l'enseignement de la plupart d'entre eux? Ce genre d'écoles se rencontre surtout dans le Luxembourg et le Limbourg, où, suivant le témoignage de M. Poullet à la Chambre des Représentants, il existe le moins d'illettrés. Comme ces classes comptent quatre divisions, trois d'entre elles sont presque toujours occupées à des exercices d'application, pendant que le maître se consacre à la quatrième.
C'est pour forcer les maîtres à réserver à ce genre d'exercices la moitié du temps scolaire que nos préférences vont pour les trois degrés inférieurs aux classes à deux divisions, qui alternativement reçoivent l'enseignement du maître et se livrent à l'étude ou au travail personnel.
L'éducation physique, de son côté, fournit aussi de nombreux moyens propres à former la volonté. Elle fortifie notamment l'esprit de décision et enseigne le sang-froid, qui, l'un et l'autre, trouvent surtout leur application dans les circonstances critiques de la vie.
Il importe qu'après la guerre elle pénètre dans toutes les écoles et n'y soit plus traitée en Cendrillon, mais comme une personne de marque ayant voix au chapitre. Avouons que jusqu'ici nos maîtres étaient imparfaitement formés et que, malgré tout ce que l'on ait pu en dire, l'enseignement de la gymnastique était inexistant dans l'immense majorité des écoles primaires.
Pour produire des effets durables dans l'organisme enfantin, la gymnastique doit se pratiquer avec régularité et méthode. Ce n'est point par quelques mouvements désordonnés, exécutés à la diable, que l'on parvient à imprimer de la souplesse aux membres ni à redresser un corps qui se dévie, mais bien par des mouvements savamment combinés
et se succédant dans un ordre déterminé avec une ampleur et une fréquence mesurées aux effets à obtenir.
Les leçons de gymnastique seront incorporées à l'horaire officiel des cours et n'empiéteront pas sur les récréations : car, si elles privent les enfants de leurs ébats, elles deviennent facilement ennuyeuses et même odieuses.
Au cours des deux premières années de la scolarité, les leçons d'éducation physique consisteront surtout en exercices respiratoires, en rondes enfantines et en jeux. La vraie gymnastique, la suédoise, revisée d'après les dernières données de la science médicale, commencera à partir du 2« degré. Il y aura tous les jours une leçon dé vingt minutes. C'est beaucoup, nous objectera-t-on. Nous répondons à cela que, si les exercices du corps ne se répètent pas tous les jours et n'ont pas chaque fois une durée suffisante, les résultats sont nuls et il vaut mieux renoncer à toute gymnastique. S un trop long intervalle se place entre deux séances, les effets de la précédente sont abolis lorsque la nouvelle commence, et si chacune d'elles n'a pas assez d'ampleur, leur retentissement dans l'organisme est insuffisant pour y produire des conséquences salutaires.
Les maîtres devront être spécialement dressés à cette tâche. Nous exposons plus loin comment nous comptons y parvenir. Leur rôle en cette matière sera particulièrement important. Notre peuple a besoin de recevoir une éducation physique soignée : il est lourd et inélégant dans ses allures; ses mouvements manquent de vivacité. Voyez nos soldats, et comparez-les aux Anglais. Ils ne savent pas marcher et ont toujours l'air d'être fatigués. Ils portent à peu près le môme uniforme que les Tommies ; mais, tandis que ceux-ci paraissent toujours sortir d'un écrin (ils sont rasés de frais et leurs habits sont soigneusement brossés et boutonnés lorsqu'ils vont en promenade), les nôtres ont généralement l'allure débraillée : leurs cheveux sont mal peignés et leurs barbe date de plusieurs jours ; ils déambulent gauchement, les mains dans les poches, la capote déboutonnée
et la casquette déformée placée de travers sur leur chef.
On dirait vraiment que le peuple belge, dont ils sont la plus noble personnification, a une inclination marquée vers la vulgarité. Cette inclination se révèle déjà chez les enfants : lorsqu'ils veulent singer les « grands » et produire leur effet
ir les plus petits, ils se coiffent de travers, se déboutonnent la blouse, se fourrent les mains aux poches, fument, crachent, profèrent des jurons et titubent pour simuler l'ivresse.
Ce goût morbide du vulgaire a comme pendant la peur du « qu'en dira-t-on » lorsqu'il s'agit de bien faire, ce respect humain dévoyé qui fait reculer devant les sourires honteux de la galerie. Un enfant ou un jeune homme veut-il réagir
)ntre la platitude commune, aussitôt il s'élève des voix pour le traiter de « faiseur d'embarras », de « stoeffer », de « bluffeur », et, s'il y met quelque persistance, il se fait prendre en grippe et risque d'attraper des coups.
Nous devons extirper à la fois ce goût de la vulgarité, cette appréhension ridicule de la critique du bien, et la gaucherie et la timidité qui en résultent et qui diminuent considérablement la personnalité.
L'éducation physique pourra agir ici comme un moyen de réaction et de redressement : nos enfants doivent apprendre à marcher crânement, la tête haute, la poitrine bomljée, et leur allure doit prendre quelque chose de dégagé et de gracieux. Les courses et les sauts y contribueront également, et en général les sports bien choisis. Nous nous demandons même si la pratique de certaines danses écossaises et italiennes, qui n'ont rien de lascif, ne serait pas à recommander dans cet ordre d'idées.
L'école primaire seule pourra opérer la transformation rêvée de notre peuple. S'attaquer à des adolescents ou à des soldats est courir au-devant d'un échec, parce qu'à leur âge le « mauvais pli est pris » et la réaction est de trop courte durée pour laisser des résultats durables.
Pour les filles et les jeunes enfants, nous préconisons avant tout une gymnastique suédoise appropriée et la gym-
nastique eurythmique de Jaques-Daleroze. La feowne est un être de grâce, ses mouvements sont arrondis et ne peuvent avoir rien de brusque. La gymnastique masculine leur serait néfaste et en ferait des viragos. Pour elles aussi, nous préconisons les jeux et certains sports anglais, de même que le^s danses dont nous venons de parler à propos des garons. Que les âmes pudibondes ne viennent pas nous opposer la morale. Ces danses, dont les enlacements obligés de nos danses classiques sont éliminés, ne peuvent porter aucune atteinte à la virginité des âmes. Elles constituent un délassement et une manifestation du, beau. Elles aideraient énergiquement à combattre la vulgarité, la gaucherie et la timidité que nous avons dénoncées.
La déclamation de pièces de vers devant la classe ou l'école assemblée, le montage de saynètes enfantines et même de petites comédies, sont autant de moyens efficaces à mettre en -œuvre pour atteindre ce but.
Ceci nous fait songer à l'éducation esthétique. Désormais YA7H à l'école ne doit plus être une formule morte. Pendant les années 4908-1910, l'administration centrale de l'enseignement primaire le prôna chaleureusemeot. Elle fit paraître à cette époque deux plaquettes élégantes recommaadant notamment la décoration florale des classes et des cours de jeux, ainsi qu'une série de mesures propres à éveiller chez nos enfants le sentiment esthétique et à l'épurer progressivement : l'aspect riant des classes, l'élégance des meubles, la propreté corporelle et le bon goût dans l'habillenaent, le maître servant en ceci d'exemple vivant aux élèves ; une écriture soignée, des devoirs agréablement présentés et achevés avec goût; l'élégance des livres classiques et du matériel didactique^ et particulièrement là beauté des planches murales; le dessin et le mariage des couleurs; l'initiation à la beauté artistique et à la beauté littéraire, par l'étude de quelques chefs-d'œuvre simples ne dépassant pas la compréhension des élèves; la contemplation de reproduc-
lions impeccables de tableaux célèbres; lanalyse d'une suite de morceaux empruntés à nos meilleurs auteurs; l'exécution de beaux chants, et, pour finir, l'admiration d'actions nobles, c'est-à-dire de la beauté dans l'ordre moral. Nous pouvons nous borner à recommander instamment l'application de ces sa^es conseils.
Puis les instituteurs devront habituer les élèves à un certain commerce intellectuel. La bibliothèque scolaire, bieja fournie et composée d'ouvrages adaptés à la mentahté des
lèves, servira à éveiller le goût de la lecture, qu'elle saura alimenter dans la suite, si elle a pu inaugurer une série de rayons destinés au public adulte. Nous exigeons toutefois
[u'il y ait une séparation nette entre ces deux catégories de rayons, et que l'instituteur-bibliothécaire se défende de puiser dans les livres pour adultes lorsqu'il s'agit de servir un élève de sa classe. La bibliothèque scotaire s'adjoindra donc une bibliothèque |)0|])fulaire.
L'école primaire devra aussi contribuer, par l'enseignement de la justice et de la charité, à adoucir les mœurs de nos populations en ce qu'elles ont d'âpre et d'égoïste. Les maîtres trouveront dans les superbes lettres pastorales que notre grand cardinal Mercier a publiées pendant la guerre ks accents capables de toucher les cœurs des enfants. Savoir reconnaître les qualités du voisin, même s'il n'apipartient pas à nos amis, c'est se monlrer juste; excuser ses défauts ou ce que Ton croit être des défauts, c'est se montrer charitable et olérant. Soyons tolérants, c'est à cette condition seulement que nous m.aintiendrons l'union sacrée doat notre pays ne pourra se passer, s'il veut se relever rapidement. Apprenons à la jeunesse scolaire à être sévère pour elle-même, — c'est ainsi que se créent les fortes convictions et se trempent les caractères^ — et indulgente pour autrui. L'homme ne doit plus ^tre un louip pOiUir l'homme, mais il doit tendre une main secourable au frère dans le malheur ou les difficultés. L'entraide a fleuri pendant la guerre parmi nos compa-
triotes, bien que l'attitude de certains mercantis et cultivateurs aient suscité des colères légitimes et leur ait mérité les verges dont l'illustre prélat de Malines les a fustigés. Certes, nos populations ont des défauts ; mais elles possèdent, cachées sous des dehors d'une vulgarité parfois pénible, de grandes qualités, qui se sont brillamment révélées sous les agissements cruels de l'ennemi. Tous les jours des exemples de nobles dévouements surgissent à nos yeux; la terre est bonne chez nous, elle n'a besoin que d'être ensemencée et sarclée avec amour pour produire de riches récoltes.
Nos enfants doivent aussi commencer très tôt l'apprentissage de la douceur et de la bonté, en souffrant sans maugréer les menues contrariétés qui leur viennent des condisciples, en supportant sans se fâcher les plaisanteries et les taquineries des camarades. Ainsi l'on supprimera de nombreuses causes de querelles qui, dans les campagnes, dégénèrent parfois en rixes sanglantes, lorsque la bête humaine est déchaînée par l'abus de boissons alcooliques.
Parmi les devoirs de charité, nous comprenons le respect dû à la femme. Dès leur jeune âge, nous devons enseigner aux garçons à se montrer déférents et serviables à l'égard des femmes et des jeunes filles. Ils doivent comprendre très tôt que ce sont des êtres plus faibles, qui, dans la vie, jouent un rôle de dévouement et d'abnégation et qui ont droit à notre considération et à notre respectueuse protection. Aux filles, nous devons enseigner que, dans leurs rapports avec les jeunes gens et les hommes, elles ont à se montrer à la fois réservées et naturelles, sans fausse pudibonderie, et à commander le respect par la dignité de leur attitude et de leur conduite.
Ce n'est pas en défendant aux jeunes gens de « regarder les filles », ni en recommandant aux jeunes filles de c fuir la société des garçons », que l'on établira entre les sexes ces relations de correction et de droiture que nous admirons chez les Anglo-Saxons. La société actuelle est ainsi faite que les rencontres sont inévitables. Ce n'est qu'en se voilant volon-
tairement les yeux que les garçons ne verraient plus les filles : et, à moins de se retirer clans une retraite profonde, les filles seront fatalement en contact journalier avec les jeunes gens. Ne vaut-il pas infiniment mieux dès lors que, sous Tceil vigilant des parents, nos enfants des deux sexes fassent l'apprentissage des relations correctes qui doivent exister entre eux t dont les règles auront été enseignées par Técole?
Apprenons-leur aussi à être sincères, c'est une si belle qualité, qui rend les relations entre hommes particulièrement faciles et agréables. Cette sincérité ne doit pas seulement se pratiquer dans la vie courante, mais aussi et surtout dans la vie commerciale. Nous nous sommes acquis un renom d'honnêteté politique, — on sait au prix de quels sacrifices sanglants. Dans certains départements du Midi de la France, on a pris l'habitude de dire couramment : « foi de Belge ». Efforçons-nous de ne pas perdre en détail ce que nous avons acquis en bloc. Des compatriotes se montraient parfois assez peu scrupuleux dans Texécution des contrats de vente. Cela nous a valu déjà maints déboires. Les Anglo-Saxons surtout se montrent impitoyables à l'égard de semblables manquements, et du moment qu'un fournisseur, par des agissements répréhensibles, a perdu leur confiance, il ne la recouvrera plus jamais. Si donc nos maraîchers veulent conquérir les marchés britanniques, ils devront s'imposer la plus stricte rectitude et ne jamais essayer de tromper sur la quantité ni sur la qualité. Ils pourront s'inspirer de l'exemple des paysans danois, qui font eux-mêmes la police de leurs exportations et se montrent impitoyables vis-à-vis de ceux qui pèchent contre l'équité. Les mêmes réflexions s'appliquent aux industriels, aux négociants, aux entrepreneurs, pour qu'ils exécutent fidèlement les stipulations des cahiers des charges.
Il faudra que les instituteurs et les professeurs dans leurs
leçons, les curés dans leurs prônes, les évêques dans leurs
mandements, les bourgmestres et les gouverneurs dans leurs
ordonnances, les ministres dans leurs circulaires et même
DE Paedw. — L'Enseignement en Belgique. 12
le Roi dans ses discours, proclament souvent et avec insistance l'urgente nécessité pour les Belges de se montrer ultrahonnêtes dans leurs transactions, pour que noire réputation d'honnêteté passe du domaine de la politique dans celui du commerce international. Quel avantage et quelle force pour notre peuple, sïl sait mériter semblable renom!
Comme toujours, c'est par les peèites choses qu'il faudra débuter : inspirer aux enfants le respect du bien d'autrui, même s'il se présente à portée de la main : fleurs d'un parterre, fruits d'un verger, parcs ou monuments privés ou publics. On a [préconisé, dans cet ordre d'idées, la plantation d'arbres fruitiers dans les cours de jeux des écoles et le long des routes vicinales : le moyen nous paraît heureux et en tout cas digne d'être essayé.
Restent les devoirs envers la patrie. Ils étaient à peine connus des Belges, avant la guerre. Le vrai patriotisme n'existait pas chez nous, car la fibre patriotique n'avait jamais vibré en notre âme. La vue de nos trois couleurs nous laissait froids; l'hymne national, dont nous ignorions les paroles, nous apparaissait vide de sens; le devoir militaire était pour beaucoup une corvée inutile, dont pendant longtemps on a pu se débarrasser à prix d'argent. Les Belges se complaisaient dans la fausse sécurité où les berçaient les traités. La guerre a dessillé les yeux et réveillé lès âmes de la léthargie où la neutralité les avait plongés. Le patriotisme belge est né dans la douleur comme les enfants des hommes. Il a marqué son empreinte sur les êtres les plus frustes. En Belgique occupée, il fleurissait malgré la terreur allemande, et il s'exalta souvent jusqu'au sublime, jusqu'au sacrifice joyeux de la vie. Des milliers de jeunes gens ont bravé la mort pour rejoindre l'armée. Des rustres ont préféré le trépas au travail pour l'ennemi. Des êtres incultes ont trouvé des accents superbes devant le peloton d'exécution : c'est moralement, comme Cyrano de Bergerac, que ces simples avaient leurs élégances.
En terre d'exil, les réfugiés belges portaient fièrement la cocarde tricolore; la vue du drapeau les ravissait et l'exécution de la Brabançonne les remplissait d'extase, car elle leur rappelait la patrie dont ils espéraient le revoir, avec toute la nostalgie dont un cœur souffrant est capable. Nous comparons leur état d'âme à celui de ces incroyants du pays occupé qui, le dimanche, se rendaient aux offices divins pour avoir l'occa- -ion d'entendre l'hymne national chanté par la grande voix des orgues. Les portraits de nos bien-aimés Souverains ornent les demeures de tous les Belges, car ceux-ci admirent sans réserve l'attitude si ferme et si digne de leur Roi et de leur Reine.
Nous devrons nous efforcer de maintenir ces beaux sentiments parmi le peuple, lorsque, la paix conclue, l'exaltation des jours de lutte sera tombée. Le patriotisme est le lien puissant qui unit les citoyens d'un même pays et les fait collaborer à la grandeur et à la prospérité de la Nation, au besoin par le sacrifice d'intérêts personnels respectables et môme de la vie. Le Belge d'avant la guerre était un individualiste convaincu; espérons que les événements tragiques de l'heure présente auront modifié sa mentalité et qu'il se sera haussé à la conception du bien commun. Quoi qu'il en soit, l'école s'efforcera d'ancrer cette conception dans les cœurs des élèves et de leur faire admettre comme un axiome que tout homme et aussi toute femme se doivent à la grandeur et au bonheur de la patrie. Car l'école primaire pour filles aura, au même titre que l'école des garçons, à contribuer à cette œuvre. Le jeune garçon sait désormais qu'il peut être appelé à défendre le pays au prix de son sang. La jeune fille, de son côté, doit apprendre, dès l'école élémentaire, qu'elle aussi pourra se trouver dans la situation de consentir de lourds sacrifices à la patrie en lui abandonnant sans maugréer, que disons-nous, en excitant leur courage, un père, un frère, un époux, des fils adorés, parfois le gagne-pain dont la disparition engendrera la misère. Les institutrices auront à cœur d'exhorter souvent leurs élèves à se montrer stoïques
dans l'adversité, à inspirer courage aux êtres chers qui partent pour le danger et à les réconforter par leurs paroles, leurs lettres, leur attitude calme et énergique. La lecture de lettres de femmes courageuses, dont la littérature de guerre est si riche, et la méditation de leur exemple nous semblent des moyens particulièrement propres à assurer cette éducation aussi féconde que nécessaire.
Afin de donner libre cours à tous ces sentiments patriotiques et à les extérioriser, l'école devra prendre une large part aux manifestations qui seront périodiquement organisées dans toutes les communes pour commémorer les soldais et les civils de la localité morts pour la patrie.
Les bons maîtres apprendront à leurs élèves à entendre la voix de ces morts et à comprendre les leçons subhmes qui se dégagent de leur héroïsme, de leur abnégation et de leur sacrifice !
Notre jeunesse, instruite et éduquée selon le programme que nous venons de tracer, nous donnera un peuple cultivé, conscient de ses destinées. Et si, comme nous l'espérons ardemment, une législation énergique allant jusqu'à la prohibition de la vente de l'alcool de bouche parvient à le débarrasser de la lèpre de l'alcoolisme, s'il pratique les sports et s'habitue à un certain commerce intellectuel, il sera un peuple fort capable de se conquérir par des moyens pacifiques » une brillante place au soleil ».
moins possible de maîtres spéciaux à l'école primaire. — Les instituteurs devant enseigner au 4-= degré ont à faire un stage supplémentaire d'un an dans des sections normales spéciales. — La crise d'instituteurs; moyens de la conjurer: la réforme radicale des écoles normales: institution d'un examen d'État : organisation, programme, âge d'admission; programme de l'école normale nouvelle; changement du mode d'enseignement; conditions de capacité à exiger des professeurs d'école normale. — Organisation de sections normales spéciales pour le 4* degré. — Réforme des jurys pour l'examen de sortie. — L'examen de chef d'école : organisation, programme; cours préparatoires à instituer par le gouvernement; rétributions à attacher à la possession des certificats nouveaux. — Réforme de l'examen à subir devant le jury central.
Le succès du 4^ degré dépendra avant tout de la capacité et du dévouement du personnel chargé d'y enseigner.
L'exposé des motifs dit que ce personnel ne sera autre que celui de Técole primaire, assisté, le cas échéant, de maîtres spéciaux, et il donne les raisons de ce choix en ces termes :
« La formation professionnelle des instituteurs est déjà dans une certaine mesure orientée vers les nécessités nouvelles par le programme des écoles normales de l'Etat, du 5 septembre 1896, qui prescrit, comme matières obhgatoires, le travail du papier, du carton, de l'argile, du verre, du bois (pour les instituteurs), et les travaux de jardinage, de ménage et de couture (pour les institutrices), ainsi que par les cours temporaires organisés depuis plusieurs années par le Gouvernement : cours d'agriculture et de travail manuel pour les instituteurs, cours d'économie domestique et de travaux ménagers pour les institutrices.
a Le règlement organique des écoles normales est actuellement soumis à revision; dans cette revision, il sera tenu
compte des nécessités nouvelles auxquelles le corps enseignant devra pouvoir faire face, en suite de rétablissement du 4'^ degré. Le programme des certificats spéciaux devra être revu également. Il conviendra même de créer un certificat pour l'enseignement ménager agricole.
« Comme il ne peut être question d'ajourner l'introduction du travail manuel et de l'enseignement ménager jusqu'à ce que le personnel diplômé avant 1896 ait acquis les diplômes spéciaux ad hoc^ il conviendra de pourvoir à la situation présente par des mesures provisoires analogues à celles qui furent décrétées précédemment, lors de l'introduction de branches nouvelles dans le programme. C'est ainsi que l'initiation du personnel diplômé avant 1896, soit à l'enseignement des travaux manuels, soit à l'enseignement ménager, pourra se faire par des cours temporaires, confiés, dans chaque ressort d'inspection cantonale, à des instituteurs et à des institutrices ayant reçu, à cette fin, sur la désignation des inspecteurs cantonaux, une préparation spéciale. »
Nous regrettons de ne pouvoir nous rallier à cette manière de voir. Dans un article de la Revue générale, publié en 1915, nous avons exposé comment nous voudrions voir résoudre le problème. Comme M. Troclet, nous ne sommes pas partisan d'introduire des maîtres spéciaux à l'école primaire, si on entend par là des artisans, même des artisans d'élite, n'ayant reçu aucune formation pédagogique. Il faudra peut-être y recourir pendant une période transitoire, en attendant que nous disposions des instituteurs dûment formés dans des sections normales spéciales.
Avec l'honorable député de Liège, nous estimons « qu'il est préférable d'avoir un instituteur ayant fait des cours supplémentaires pour donner cet enseignement, parce qu'il ne suffit pas d'être un bon ouvrier, il faut être avant tout un éducateur. L'artisan peut être utile à l'école professionnelle; mais, au 4^ degré, la place de l'instituteur me paraît tout indiquée. Le gouvernement a-t-il envisagé cette question? Je
n'en sais rien; mais à mon avis, puisqu'il s'agit de l'éducation de la main venant s'ajouter à l'éducation du cœur et du cerveau, il est évident que le cours doit être donné par des instituteurs ayant appris Tart d'apprendre, mais à condition pourtant que ceux-ci ne soient pas totalement incapables de manier et de travailler un morceau de fer, un morceau de bois, un bloc d'argile ou de caoutchouc, etc.
« Pour atteindre ce degré de connaissance, il me semble que les instituteurs de demain qui se destinent au quatrième degré devraient, je le répète, faire un stage supplémentaire à l'école normale. »
C'est aussi notre avis, et nous nous rallions sans réserve à la conclusion de l'orateur, lorsqu'il dit : « Si l'on ne veut pas entrer dans la voie que j'indique, le quatrième degré ne sera pas sérieusement organisé : nous aurons le mot sans avoir la chose. »
Il semble résulter, du passage de l'exposé des motifs que nous avons reproduit en tête de ce chapitre, que le personnel sorti des écoles normales après la mise en vigueur du programme du 5 septembre 1896 serait capable d'enseigner convenablement les travaux manuels et les travaux ménagers. Tous ceux qui ont vécu dans les écoles normales et ont suivi de près le développement de cet enseignement spécial ne partageront certes pas cet optimisme, et seront d'accord avec nous pour proclamer qu'il serait dangereux de confier le préapprentissage des futurs ouvriers à des instituteurs formés à pareille école. Le personnel chargé de ces cours est incontestablement rempli de bonne volonté, mais il n'a pas reçu cet entraînement professionnel qui seul peut assurer la rectitude des 'gestes ouvriers et des tours de main spéciaux, dont l'importance est si grande dans l'exercice des métiers. Les élèves qu'ils ont pu former sont logés à la même enseigne, à de très rares exceptions près.
Que l'on y prenne garde ! Si les classes du quatrième degré fournissent à Vindustrie des apprentis qui tiennent mal leurs
outils et dont les gestes ouvHei'S sont défectueux, il s'élèvera un toile général contre ces utiles institutions, qui bien conduites pourtant contribueront puissaynment au perfectionnement de notre classe de travailleurs. Les patrons diront avec raison que^ si V atelier doit commencer par rectifier ce que V école aura gâché, et que V apprenti doive désapprendre ce qu'il a si péniblement acquis en classe, il vaudra infini^nenl mieux s abstenir de tout préapprentissage.
Les promoteurs du quatrième degré et ceux qui ont la responsabilité de son organisation ne peuvent courir le risque de semblables reproches, car leur réputation sombrerait avec l'institution si utile du quatrième degré.
M. Troclet se montre bien modeste dans ses exigences, là où il demande que les instituteurs « ne soient pas totalement incapables de manier et de travailler un morceau de fer, un morceau de bois ». Au contraire, il est nécessaire quils en soient tout à fait capables, et qu'ils y aient été préparés par des artisans d'élite au cours d'un apprentissage en règle de quelque durée. Cestpourquoi nous estimons indispensable que les instituteurs devant enseigner au quatrième degré fassent un stage supplémentaire d'un an dans une section normale spéciale.
A l'école professionnelle des mutilés de Port-Villez, nous avons pu constater qu'un homme d'une vingtaine d'années, qui y met un peu de bonne volonté, peut en dix mois apprendre n'importe quel métier. Nous avons expérimenté en outre que plus un apprenti est instruit et plus rapides sont ses progrès, oui, remarquablement rapides. Et, après en avoir souvent conféré avec le personnel compétent, nous sommes arrivé à cette conclusion que les jeunes instituteurs de 18 à 19 ans feront des apprentis merveilleux, et non seulement s'assimileront avec la plus grande facilité les éléments du travail du bois et des métaux, mais acquerront une réelle force dans les métiers correspondants.
L'instauration dune année supplémentaire ne se heurterat-elle pas, dans la pratique, à des obstacles sérieux? Nous
concédons que certaines objections peuvent s'élever contre 1 la réalisation de cette idée. Nous les rencontrerons successi- : vement.
Déjà maintenant les études d'instituteur primaire exigent
j quatre années. Les élèves entrent à l'école normale à l'âge
; de 15 ans et en sortent à 19 ans. Ajouter une nouvelle année
d'études à ces quatre années, n'est-ce pas démesurément
prolonger la période de préparation des instituteurs? Malgré
('octroi par l'État de bourses, dont, si nous ne nous tromlons, la Législature se proposait de relever le taux, les études instituteur sont assez onéreuses pour les parents. L'année wpplémentaire ajoutera encore aux frais et privera en outre B normaliste du traitement qu'il aurait touché s'il était entré directement dans la carrière : car, dans notre esprit, le stage supplémentaire d'un an ne serait pas obligatoire.
Il faudrait évidemment prévoir de larges compensations pour les jeunes gens qui consentiraient à s'imposer ce surcroît de travail et à renoncer aux émoluments d'une année de services.
Nous ne pouvons mieux comparer la situation des instituteurs travaillant dans une section normale du quatrième degré qu'à celle des élèves de l'école d'application de l'artillerie et du génie annexée à l'école militaire. Ces derniers jeunes gens sont officiers comme les élèves des écoles normales du quatrième degré seront instituteurs. Les premiers touchent un traitement réduit d'officier. Il serait donc logique que l'État accordât aux autres une bourse d'études de six à sept cents francs. Cette largesse entraînerait comme contrepartie l'engagement pris par les bénéficiaires de ne pas quitter l'enseignement avant une période de dix années.
11 pourrait être décidé aussi que Tannée d'études supplémentaire compterait pour une période de deux années de services, de sorte que l'instituteur porteur du diplôme du ({uatrième degré jouirait immédiatement de la première augmentation biennale de cent francs.
Le gouvernement pourrait stipuler enfin que la possession
de ce diplôme dispenserait d'une bonne partie des épreuves préparatoires à l'obtention du « certificat d'aptitude aux fonctions de chef d'école » prévu par l'article 54 de la loi scolaire, et donnerait lieu à une indemnité annuelle de 75 francs, car nous voudrions voir réserver une somme de 25 francs à la possession du certificat de chef d'école.
Pour les institutrices qui n'auront pas à enseigner dans les classes ménagères agricoles, nous ne voyons pas la nécessité absolue de leur imposer une année complémentaire. Il suffira de développer quelque peu l'enseignement des travaux ménagers et de prolonger par exemple jusqu'au l^"^ septembre les deux dernières années de la scolarité. Il est évident que nous ne signalons cette dérogation à la règle que comme un pisaller et que la création d'un cours supplémentaire d'un an pour les maîtresses ménagères urbaines mérite toutes nos préférences.
« Vous répudiez donc pour l'enseignement pratique du quatrième degré le concours des instituteurs actuellement en fonctions? » nous demanderont certains lecteurs. Loin de nous cette pensée. Nous exposerons à la fin de ce chapitre comment il serait possible de combiner les examens spéciaux que nous voudrions voir subir par les aspirants aux certificats pour l'enseignement au quatrième degré avec ceux qui auront pour objet l'obtention du certificat de chef d'école.
En attendant, examinons une objection sérieuse qui semble devoir nous être opposée par la pénurie d'instituteurs dont nous sommes menacés et qui est envisagée dans l'exposé des motifs du projet de loi scolaire. Il est évident que la prolongation des études pour certains éléments augmenterait sensiblement le déficit constaté. Mais, dans les mesures qui s'imposent pour prévenir la crise générale, il conviendra de tenir compte de notre projet et nous sommes persuadé que ses inconvénients pourront être évités sans difficultés.
Il résulte de l'examen des chiffres fournis par l'exposé des motifs que, durant la période 1900 à 1911, il a fallu pourvoir
:i la nomination de 5700 nouveaux maîtres et maîtresses, l^^ors qu'on ne disposait que de 5400 candidats diplômés. '^^ks données accusent un déficit d'au moins oOO agents au ^B>urs de la période envisagée. Et ce déficit s'est encore ^^ouvé aggravé du fait qu'un certain nombre de normalistes ^diplômés n'entrent pas dans la carrière.
^^B Ajoutez à cela que la mise en vigueur de l'obligation sco- ^laire jusque 12 ans entraînera, rien que dans les communes de moins de 5000 habitants, la création de 745 classes nouvelles dont 486 pour garçons, et que le décrètement de la Ifcolarité obligatoire jusqu'à 14 ans y exigera l'ouverture de fc63 classes nouvelles dont 1151 pour garçons. I Le chiffre des institutrices formées annuellement suffit lux besoins; il présente même un léger excédent. Par contre, En 1910 le déficit des instituteurs diplômés a été de 150, en 1911 de 50, et en 1912 il doit avoir été bien plus consilérable. Il s'est, sans aucun doute, fortement accentué pendant la guerre, à cause du chômage ou de la désorganisation de plusieurs écoles normales et de la mort, au champ d'honneur, d'un certain nombre d'instituteurs.
Cette situation appelle une réforme radicale des écoles normales. La seule revision du programme serait insuffisante. Il faudra, avant tout, favoriser le recrutement des instituteurs par l'appât de bourses et d'avantages spéciaux 1 par la suppression des causes qui seraient de nature à L'ioigner les jeunes gens de la profession d'instituteur. L'article 55 de la loi scolaire stipule que « des bourses spéiales d'études, à charge de l'État, pourront être accordées, a partir de leur quatorzième année, aux enfants d'instituteurs qui fréquentent ou qui se disposent à fréquenter les écoles normales de l'Etat ou les écoles normales agréées ».
C'est là une mesure heureuse, qui retiendra dans l'enseignement les fils et les filles d'instituteurs. Nous aimons beaucoup ces familles qui, de père en fils, se vouent à l'éducation des enfants. Il s'y crée de saines traditions, qui donnent aux jeunes éléments issus de semblables milieux une sérieuse
avance sur leurs collègues d'origine différente. Ils sont nés dans une école et, depuis leur tendre jeunesse, ils sont en quelque sorte associés à la conduite des classes : comme les bons chiens, ils chassent de race.
Il conviendra d'autre part d'augmenter le taux des bourses à accorder aux élèves normalistes, bourses qui pourraient se cumuler avec celles que la loi accorde aux enfants d'instituteurs : car le grand reproche que l'on adresse aux études normales, c'est qu'elles sont relativement coûteuses et que, malgré leur durée et l'effort qu'elles demandent aux élèves, elles ne fournissent à ceux-ci ni une position bien lucrative ni une dose suffisante de savoir. Nous estimons que l'instituteur doit pouvoir vivre de son école; rien ne nuit autant à son enseignement que les besognes accessoires qu'il doit s'imposer vu .la modicité de son traitement : celles de secrétaire communal, de sacristain, d'organiste, de géomètre, d'agent d'assurances.
La loi nouvelle demande aux instituteurs une majoration d'efforts. Elle a certes considérablement amélioré leur situation économique; mais celle-ci est-elle. suffisante pour attirer vers la carrière pédagogique les éléments qui semblent vouloir lui tourner le dos? Nous ne le pensons pas. Comparez-la à celle de beaucoup d'agents d'autres administrations de l'Etat, qui n'ont pas eu à acquérir un savoir aussi étendu et qui n'ont pas une mission aussi importante à remplir, et vous constaterez que les émoluments de nos maîtres primaires sont encore bien modestes. Quant au savoir des instituteurs, nous sommes obligé de reconnaître qu'en sortant de l'école normale ils ont l'intelligence bien développée et apte à acquérir avec facilité de nouvelles connaissances, mais qu'ils ne sont pas suffisamment érudils. On dirait vraiment que le programme a voulu les maintenir le plus près possible de l'école primaire et leur interdire toute envolée vers des régions plus élevées.
L'examen d'admission à l'école normale que l'on subit à 15 ans roule sur le programme de l'école primaire, qu'un
enfant bien doué et bien mené doit normalement posséder à 12 ans. Voilà donc trois ans que le jeune candidat a dû ressasser les mêmes matières sans pouvoir avancer. Évidemment, tout ce temps n'a pas été perdu; les connaissances ont gagné en profondeur ce qu'elles n'ont pu gagner en étendue, enfant a eu la bonne fortune de suivre les trois années ^une école moyenne, il sera néanmoins obligé de revoir à Técole normale la plus grande partie des éléments de sciences qu'il a acquis dans le premier de ces établissements. C'est le cas notamment pour tout le programme de géométrie, pour tout le programme d'algèbre, ainsi que pour une partie notable des cours d'arithmétique démontrée et des cours d'histoire et de géographie. Or, soit dit sans vouloir offenser personne, les cours de géométrie et d'algèbre sont généralement mieux donnés à l'école moyenne qu'à l'école normale. Il est urgent de remédier à cette perte de temps, qui agit sur les progrès des élèves à l'égal d'un frein.
Un second inconvénient, c'est qu'un jeune homme de 16 ou de 17 ans, qui à cet âge seulement se sent attiré vers la carrière de l'enseignement, est obligé de débuter en première année, alors qu'il posséderait les capacités voulues pour entrer d'emblée en troisième année. Cette obligation peu logique et inspirée par un formalisme étroit a déjà écarté un grand nombre de jeunes gens de choix, qui ont préféré entrer à l'administration des chemins de fer, des postes ou des télégraphes, plutôt que de perdre leur temps dans une école normale.
Le remède à cette situation serait de considérer les deux dernières années des études d'instituteur (la troisième et la quatrième) comme constituant la vraie école normale. Elles seraient donc seules obligatoires, et toute la partie professionnelle du programme, la psychologie et la pédagogie, y serait reportée. Les deux premières années seraient considérées comme formant une section préparatoire, et les directions des écoles seraient libres d'admettre en première ou en seconde année les candidats qu'elles jugeraient suffisamment
capables. Mais un examen d'État, sérieux, le même pour tous les candidats, quelle que fût leur origine, serait placé au seuil de la troisième année. La partie écrite, à laquelle on attacherait les huit dixièmes des points, serait identique pour les récipiendaires d'un même régime linguistique. Le gouvernement constituerait quatre jurys : un premier aurait à examiner les candidats masculins et un second les candidats féminins du régime flamand, un troisième les candidats masculins et un quatrième les candidats féminins du régime wallon. Peut-être serait-il nécessaire de créer un cinquième et un sixième jury pour les récipiendaires qui se destineraient à l'enseignement dans les écoles de la frontière linguistique. Chacun de ces jurys serait présidé par un haut fonctionnaire de l'inspection et composé de professeurs d'école normale, choisis à nombre égal dans les établissements publics et dans les établissements privés agréés.
Ces examens écrits seraient organisés à l'instar des concours des écoles moyennes. Les jurys rédigeraient les questions et les placeraient sous plis cachetés. Un délégué serait envoyé dans chaque école normale ; il n'ouvrirait les plis qu'en présence des élèves, au fur et à mesure des nécessités, et il rapporterait à Bruxelles les travaux dûment paraphés et aussitôt mis sous scellés. Les résultats de la correction des compositions seraient sans retard communiqués aux écoles normales, dont le corps professoral, sous la présidence d'un délégué du gouvernement, procéderait aux examens oraux.
Semblable procédure assurerait l'unité dans le recrutement du personnel et écarterait tout soupçon de fraude, car tous les éléments médiocres auraient été éliminés par l'épreuve écrite. Celle-ci porterait sur une rédaction en langue maternelle, une dictée, un exercice de sémantique et l'exposé de quelque théorie grammaticale; on romprait ainsi avec les errements actuels; il n'est en effet pas possible déjuger des connaissances que les récipiendaires possèdent en grammaire en leur demandant, à propos de mots soulignés dans une
dictée, la justification de l'orthographe d'un participe, d'un subjonctif ou de la négation 7ie, ou l'exposé inévitable de la syntaxe de tout, même ou quelque. Il y aurait ensuite une épreuve en seconde langue nationale, et, pour qu'elle fut subie
jVec brio, nous engagerions vivement les familles flamandes wallonnes, ayant des candidats à présenter, à entrer dans
a voie des échanges d'enfants, soit pendant les vacances seulement, soit pendant une année scolaire entière. ' L'épreuve en mathématiques porterait sur l'arithmétique
lémontrée et des problèmes appropriés, les quatre livres de géométrie plane et le premier degré d'algèbre. Le programme
M histoire comporterait l'histoire ancienne, l'histoire du moyen ge et l'histoire de Belgique. En géographie et en chimie, on iterrogerait sur le programme des écoles moyennes; en otanique, sur la morphologie et la classification végétales ; en zoologie, sur les éléments de l'anatomie et de la physiologie humaines et sur la classification du règne animal en insistant spécialement sur la description du système nerveux et des organes des sens, en vue des bases physiologiques du cours de psychologie. En physique, sur la théorie de la chaleur, l'hydrostatique et la pneumatique. Il ne serait posé de questions ni en hygiène ni en agriculture, parce que ces sciences appliquées font l'objet d'un enseignement détaillé à l'école normale même. Pour les épreuves sur la religion et la morale ou les préceptes de la morale, on conserverait naturellement la procédure actuelle.
L'examen oral et pratique comprendrait des épreuves sur les deux langues nationales, les mathématiques (arithmétique, géométrie et algèbre), la botanique (détermination de deux plantes phanérogames), le dessin, la gymnastique et le • 'hant.
Afin d'enfermer les commissions d'examen dans des limites raisonnables et d'éviter ainsi aux candidats des surprises désagréables pouvant résulter d'une interprétation extensive des programmes, le gouvernement publierait une liste d'ouvrages dont les jurys auraient à admettre les théories et à
considérer comme suffisant le développement donné aux matières. Cette sage pratique est suivie pour le concours d'admission à l'école militaire.
Quel sera l'âge minimum exigé des récipiendaires qui vou-j dront affronter cette épreuve? Actuellement, le règlement relatif aux examens d'admission dans les écoles normales veut que les candidats aient « atteint 15 ans au 51 décembre de l'année où l'entrée de l'école doit avoir lieu ». Comme dans le nouveau régime proposé nous plaçons l'examen d'entrée au seuil de la troisième année, nous devrons, en gardant la même base, admettre l'âge de 17 ans. Mais nous estimons que l'on pourrait abaisser cette limite de neuf mois et dire que les récipiendaires devraient avoir accompli leur seizième année au moment de l'ouverture des cours, soit aul^'^ octobre suivant l'époque de l'examen.
Dans ces conditions, les instituteurs acquerraient leur diplôme vers rage de dix-huit ans, et ils pourraient alors consacrer une année supplémentaire à une préparation spéciale en vue de renseignement au quatrième degré.
En Hollande, les études normales, qui ne conduisent toutefois qu'à l'examen de sous-instituteur (depuis l'institution d'un certificat de capacité aux fonctions de chef d'école, une situation analogue existe chez nous), peuvent être entreprises dès l'âge de 14 ans et elles ont une durée de quatre années; de sorte que chez nos voisins du Nord beaucoup de jeunes instituteurs obtiennent leur diplôme à 18 ans.
La réforme aurait ce grand avantage de permettre aux élèves ayant terminé le quatrième degré d'entrer d'emblée en première année préparatoire normale, sans avoir à perdre une année; de faire gagner neuf mois aux instituteurs qui se contenteraient du diplôme simple, et de n'en exiger que trois de plus qu'actuellement des maîtres qui voudraient conquérir le diplôme complet correspondant aux quatre degrés.
Le programme des deux années d'école normale embrasserait la religion et la morale ou les préceptes de la morale; des notions des institutions constitutionnelles et de la légis-
^ion sur l'enseignement primaire; la psychologie, la pédologie avec des notions d'anthropologie pédagogique, la pédagogie, la méthodologie et la pratique de l'enseignement ; la langue maternelle et la seconde langue nationale avec les développements prévus par les règlements actuels ; l'arithmétique démontrée, la géométrie dans l'espace et l'étude du Iracé et des principales propriétés des sections coniques, le second degré d'algèbre, la trigonométrie rectiligne et Tarpentage; Thistoire moderne et l'histoire contemporaine jusqu'à nos jours et la revision de l'histoire de Belgique, la géographie et les éléments de géologie, la physiologie végétale, la revision du cours d'anatomie et de physiologie humaines et de la classification zoologique, la chimie^, la physique expérimentale (la revision rapide des matières exigées à l'examen d'admission et l'étude sommaire de l'optique et de l'acoustique, mais assez détaillée du magnétisme et de l'électricité, principalement de l'électricité dynamique); des notions étendues d'hygiène, en insistant sur l'hygiène [professionnelle de l'instituteur et de l'institutrice et surtout iir l'hygiène scolaire et infantile, le dessin à main levée et à l'aide d'instruments, sans oublier le dessin au tableau noir.
Faut-il continuer à enseigner à l'Ecole normale ramenée à deux années d'études les éléments du travail manuel autre que le cartonnage appliqué à l'étude des formes géométriques? Non, si les cours sont donnés par les professeurs actuels; oui, s'ils sont confiés aux maîtres spéciaux des sections normales complémentaires dont nous préconisons la création. Toutes les critiques que nous avons énoncées plus haut restent debout. Les professeurs actuels pourraient continuer à enseigner le cartonnage ; mais 1^ nouveaux maîtres donneraient un cours réduit de travail du bois et du fer, afin de ne pas laisser se perdre l'habileté manuelle que les élèves
1. La prescription saugrenue de ne pas exiger des élèves la onnaissance des formules chimiques aura à disparaître du programme.
DE Paecw. — LEnseigHemont en Belgique. iô
auraient acquise au A^ degré. La même remarque s'applique aux cours d'agriculture et d'horticulture.
Mais arrêtons-nous encore un instant à l'enseignement de la pédagogie. Nous voudrions voir rénover l'étude de cette branche à l'école normale, la baser sur cette vérité fondamentale que Venfant moyen n'existe pas, mais qu'il y a des enfants; y introduire une pédagogie expérimentale basée sur la psychologie physiologique et expérimentale, comme la pédagogie philosophique est basée sur l'ancienne psychologie métaphysique. Et, comme dans l'homme le corps et l'àme sont étroitement unis, que, suivant l'expression du Cardinal Mercier, « l'homme ne se laisse pas diviser en un corps soumis aux lois de la mécanique et en une âme pensante autre que l'organisme », qu'il est « un être qui vit, sent, pense* », l'anthropologie appliquée aux écoliers devra également offrir à la pédagogie nouvelle un support ferme.
Chez nos grands voisins et chez nous aussi, on a entrepris des études de psychologie expérimentale et d'anthropologie dans les écoles primaires, et on a espéré en obtenir la rénovation de l'enseignement. « Mais, comme le fait observer Mme Montessori dans un ouvrage dont l'édition française n'existe malheureusement plus en librairie ^, ce ne sont presque jamais les maîtres qui font ces recherches-là ; ce sont des médecins, qui, naturellement, ont un beaucoup plus grand intérêt pour la science que pour la pédagogie. Ils cherchent à apporter de nouvelles contributions à l'anthropologie et à l'anthropométrie, plutôt qu'à poser les bases d'une pédagogie scientifique. Enfin, l'anthropologiste et le psychologue ne se sont jamais mis à éduquer des enfants, tout comme les maîtres ne se sont jamais élevés au rang de savants de cabinet. » Et le professeur italien ajoute : « Le progrès exigerait une vraie fusion de l'étude et de la pensée, de manière que les savants agissent dans le domaine de l'école et que les maîtres