CLASSES POUR ENFANTS FAIBLEMENT DOUES, ARRIÉRÉS OU ANORMAUX
"pescriptions légales. — Moyens de dépister les enfants arriérés et anormaux; le système scolaire de Mannheim. — Collaboration du médecin et du pédagogue. — Création, auprès des universités, de cliniques psychiatriques avec écoles d'application.
L'article 14 do la loi organique de rinstruction primaire stipule, en son 5"^ alinéa, que, « là où l'importance de la population le permet, les communes sont tenues d'organiser des classes pour enfants faiblement doués ou arriérés ou pour enfants anormaux ».
Cette disposition a été introduite dans notre législation scolaire par la loi du 19 mai 1914, qui est décidément une loi de grand progrès.
Comme toujours, les grandes villes avaient indiqué la voie. La capitale et plusieurs autres communes de l'agglomération bruxelloise, Anvers, Gand, possèdent depuis plusieurs années un enseignement spécial pour les enfants arriérés. Les Frères de la Charité, de leur côté, notamment à l'établissement du Strop, à Gand, et à celui de Lummen, se sont particulièrement appliqués à l'éducation des anormaux et ont r**uni un matériel d'instruction d'un réel mérite.
La réforme décrétée par la loi aura pour conséquence heureuse de débarrasser les^classes ordinaires des encombrants traînards, qui entravent la bonne marche des études et constituent une cause permanente de désordres et de troubles. A cet égard- elle sera un bienfait pour toute la population scolaire.
Un grand obstacle à l'instauration des classes spéciales pour arriérés réside dans l'espèce de discrédit qui s'attache
aux malheureux élèves qui les fréquentent. Aux yeux du peuple, placer un enfant dans une de ces classes, c'est reconnaître officiellement une tare de son intellect, et le peuple n'a pas tout à fait tort. Aussi bien, les dirigeants de l'enseignement auront-ils à faire preuve à cet endroit du tact le plus délicat, afin de ne pas compromettre Tavenir des petits élèves et de ne pas froisser inutilement les susceptibilités légitimes des familles.
Une première précaution à prendre sera de ne pas cantonner tous les arriérés dans des écoles distinctes avec étiquette bien apparente, mais de faire voisiner dans un même établissement les classes pour enfants faiblement doués avec celles qui sont destinées aux élèves normaux. On pourra appeler classes B, ou classes C, ou classes D, les premières de ces formations; cette indication fixera les hommes d'enseignement, mais elle ne dira rien au grand public et n'indisposera pas les parents.
Mais comment découvrira-t-on qu'un enfant appartient à la catégorie des arriérés, des faiblement doués ou des anormaux? Ce n'est pas un examen [superficiel, ni même approfondi, à l'entrée de la scolarité, qui permet de résoudre le problème. Sauf dans des^cas extrêmement rares où les tares des petits malheureux sautent aux yeux et ne laissent aucun doute, l'infériorité mentale ne se manifeste qu'au cours des études. Les maîtres qui, en cette occurrence, ont le périlleux devoir d'apprécier l'état des facultés intellectuelles des enfants, portent une lourde responsabilité; ils ne hasarderont jamais un jugement téméraire, et ne se prononceront qu'à bon escient après s'être][entourés de toutes les garanties.
Nous avons vu fonctionner à Mannheim, dans le Grand- Duché de Bade, un système de classement qui porte le nom de la ville où il a vu le jour. Nous nous sommes pourtant laissé dire par M. Toby Jonkheere que le mérite de l'invention du système revient à la ville de Bruxelles. Nous n'avons aucune raison de douter de la parole du savant pédagogue bruxellois ; celle-ci nous permet de constater une fois de
plus avec quelle facilité les Germains se servent des inventions d'autrui, les mettent au point et s'en approprient le mérite sans la moindre vergogne.
Ouelle qu'en soit l'origine, le système mérite d'être appli- . que partout où la possibilité s'en présente. Nous l'exposons de mémoire, car nous ne disposons pas ici des documents voulus. Notons qu'à Mannheim son introduction a été facilitée par le fait que la législation badoise ne connaît que l'école publique, et que tous les enfants, riches OfU pauvres, sont tenus de passer leurs premières années d'études à l'école primaire commune. (Comme partout, en Allemagne, il est largement pourvu à l'enseignement de la religion.) La scolarité est de huit années. Un enfant normal, capable de suivre régulièrement l'enseignement, parcourt donc 8 classes qui constituent la série A. A leur entrée à l'école, tous les élèves sont versés dans la première classe d'une série A. Mais, à la fin de l'année scolaire, ceux qui ont suivi l'instruction avec fruit et possèdent convenablement le programme sont seuls à pouvoir monter dans la '2'' classe de la série A. Les autres ne doubleront pas la 1'^ classe de cette série, car ils y constitueraient une entrave pour les nouveaux débutants ; ils passent dans la 1'^ classe d'une série parallèle B, laquelle ne compte naturellepient que 7 classes successives, où ils sont moins nombreux et où ils sont enseignés par des maîtres particulièrement capables.
Au bout d'une nouvelle année, les bons petits élèves qui ont été déclassés par erreur ou par suite d'absences motivées par la maladie rentrent dans la série A ; les élèves moyens montent en ^2" B, et les traînards, la queue de la classe, sont confiés à une 1"^ C, la première d'une nouvelle série parallèle, de six classes.
Dans les classes C, le nombre des élèves est encore plus réduit et leur qualité naturellement de bien moindre aloi.
L'année [suivante, on procède comme précédemment : les premiers élèves retournent en série B, les médiocres sont admis en 2^ C et les mauvais passent en une 1"^^ D. Cette der-
nière série est le réceptacle des anormaux. Elle ne comprend que 4 classes, car il a été constaté qu'il n'est pas possible d'amener ces enfants plus loin qu'un petit degré moyen. Quant au déchet de la i""*^ /), il est confié à un Asile pour idiots (Idiotenanstalt).
Pour ce qui est des enfants idiots, à jamais relégués dans un asile, parce qu'il serait dangereux, sinon impossible, de les reverser dans la société, nous estimons avec le spécialiste néerlandais Klootsema que c'est à la fois perdre son temps et torturer inutilement ces pauvres esprits que de vouloir les instruire. Tout au plus doit-on les habituer à l'exécution des tâches utiles, pour qu'ils y trouvent une occupation et qu'ils puissent se passer, du moins en partie, des soins matériels d'autrui.
Jusqu'ici, nous n'avons parlé que des premières classes des quatre séries parallèles. On traite naturellement de la même façon les « queues » des autres classes : elles sont versées, à la fin de l'année scolaire, dans la classe parallèle de la série immédiatement inférieure, tandis que les bons éléments sont admis dans la série voisine plus avancée, et que les sujets ordinaires s'élèvent d'un degré dans leur série à eux.
Les programmes des classes parallèles sont les mêmes dans leurs grandes lignes, sauf que le développement des matières est proportionné au degré d'intelligence des enfants.
Il n'y a d'exception que pour les dernières classes de chaque série. Elles portent le nom de « iVbschluszklassen » (classes de sortie ou de départ), et ont pour mission de compléter le savoir des élèves par certaines notions pratiques, indispensables dans ^la vie courante, tels, par exemple, les formes géométriques et le calcul des surfaces et des volumes.
« L'organisation » est poussée plus loin encore. Au sortir de la 2« classe A^ les enfants qui se destinent aux études moyennes ou supérieures sont réunis en des classes spéciales préparatoires, dont le programme se réduit aux
branches principales, notamment à la langue maternelle, le calcul, la gymnastique et la religion. Toutes les branches secondaires, telles que l'histoire, la géographie, les sciences naturelles, sont négligées systématiquement, parce que les élèves les verront avec tous les développements désirables au cours de leurs études subséquentes; il est donc inutile de leur charger la mémoire de notions de sciences plus ou moins exactes. Pendant un an, cette jeunesse se livre surtout à une étude serrée de la langue maternelle, qui sera la base solide sur laquelle s'élèvera l'édifice de son savoir ultérieur. — C'est encore là un exemple à imiter en Belgique!
Enfin, après la 5« A, les élèves les plus intelligents, qui se destinent à des emplois de bureau dans le commerce ou l'industrie, sont admis dans une division supérieure composée de trois classes et où s'enseignent, en plus des branches habituelles, le français, la tenue des livres et le calcul commercial.
Avec un système pareil, les erreurs de classement sont virtuellement exclues : la population des classes C est évidemment arriérée; celle des classes D, profondément anormale.
Le corps professoral des classes C et D doit être trié sur le volet, et il doit joindre à une patience d'ange et à un dévouement absolu une connaissance profonde de la psychologie pathologique de l'enfance et une saine pratique de cet enseignement spécial mettant en œuvre une méthodologie et un matériel adéquats.
En Belgique, nous aurons à nous efforcer de faire adopter un système analogue, en le pliant aux circonstances particulières à notre pays. La diversité des écoles, dont les unes dépendent des communes, les autres de particuliers, constitue évidemment un obstacle, qui ne nous paraît pas insurmontable. Dans les villes et les agglomérations importantes, les écoles communales ont une population suffisamment nombreuse pour qu'elles puissent tenter l'application du système, et les écoles libres pourront, ou plutôt devront s'entendre dans le même but.
2o2 LA RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT.
Espérons que la question de l'éducation des anormaux recevra chez nous une solution large, digne de l'esprit d'initiative qui caractérise la Belgique. Jusqu'à nos jours, elle a retenu l'attention de quelques médecins et de quelques éducateurs seulement. Nous avons confiance que leur nombre ira constamment en croissant et que de la collaboration des uns et des autres sortiront les résultats les plus féconds. Nous estimons toutefois, — et en ceci nous nous plaçons sous l'égide de la grande doctoresse italienne, Mme Montessori, qui passa une partie de sa carrière dans les cliniques pour anormaux, — que le problème à résoudre touchant les enfants anormaux appartient plus aux éducateurs qu'aux médecins. Qu'on veuille bien noter que notre conviction n'est pas inspirée par simple esprit de corps, — comme il nous a été reproché lorsque nous avons revendiqué, pour les spécialistes de l'enseignement technique, le premier rôle dans la TééducaVion professionnelle des mutilés, — mais par l'examen des faits. Est-ce le médecin qui passe des journées entières en tête-à-tête avec ces malheureux enfants, épiant le réveil ou les écarts de leur intelligence vacillante? Leur guérison, ou tout au moins l'amélioration de leur état mental, doit-elle venir d'un traitement médical ou d'un traitement pédagogique? Cela n'empêche pas que le médecin aura un rôle important à jouer, dans le contrôle de cette éducation: il étudiera au point de vue de son art les constatations des instituteurs et en tirera des conclusions et éventuellement des doctrines; le pédagogue les expérimentera, et, par leur travail commun de tous les jours, s'établiront les saines théories à mettre en pratique dans toutes nos écoles pour arriérés.
Le médecin psychiatre et le pédagogue interviendront l'un et l'autre dans la formation des instituteurs spéciaUstes.
Dans ce but, nous voudrions voir créer auprès des quatre universités de Belgique des cliniques psychiatriques, où seraient étudiés les cas des enfants arriérés et anormaux. A chacune d'elles seraient attachées deux écoles d'application, avec internats, respectivement pour garçons et pour
filles; le ministère de la justice les peuplerait d'élèves. Les instituteurs et les institutrices prêts à se vouer à renseignement spécial viendraient y faire un stage d'un an, dans des conditions analogues à celles des élèves des sections normales spéciales.
Ainsi serait rénovée l'éducation des anormaux. D'empirique qu'elle était jusqu'ici, elle deviendrait scientifique. Les maîtres et maîtresses qui, depuis toujours, dépensent au relèvement intellectuel et moral de la jeunesse malheureuse des trésors inépuisables de bonté et de dévouement, disposeraient dorénavant d'un guide sûr et éclairé. La science soutiendrait la charité, et l'alliance de ces deux forces réaliserait des merveilles'.
1. Le B. D. B. nous signale, sous la date du 17 mars 1018, que le cours normal provincial pour la préparation d'un personnel de l'enseignement des enfants arriérés et anormaux se donne à Bruxelles avec le plus grand succès dans les locaux de l'Institut provincial pour Estropiés. Trente-six instituteurs et institutrices y suivent les leçons de MM. les D" Decroly, Dufait, Herlain et Nijns.