‹ La réforme de l'enseignement secondaireChapitre 22 sur 67 · De même à la Rochelle · texte numérisé non relu

De même à la Rochelle

collèges OÙ il peut être sérieusement organisé. La suppression de renseignement spécial ne soulève pas moins de plaintes dans Tacadémie de Rennes. « Beaucoup d'enfants, dit le recteur, ont passé dans les établissements libres. » Que le directeur d un collège ait Tidce, comme à Saumur, d'y annexer une école pratique d'industrie, il gagne plus de cent élèves en quelques années, et ces élèves sont presque tous des internes.

Ce seul fait prouve que les établissements publics peuvent faire, avec succès, ce que les Frères des écoles chrétiennes ont fait sur beaucoup de points de la France. Il s'agit de ne pas heurter les désirs des familles, et de se plier à leurs besoins. Les élèves affluent partout où l'enseignement des collèges a été mis à leur portée.

Voilà, pris sur le vif, l'exemple le plus démonstratif de ce que produit une centralisation excessive, du mal que peuvent faire la manie de l'uniformité et notre propension à substituer aux expériences locales des conceptions théoriques qui ne s'adaptent pas toujours aux faits, ni aux exigences des populations. On a cru, en 1891, que l'enseignement primaire supérieur était en mesure de remplacer l'enseignement spécial. Ce fut une erreur. L'enseignement primaire supérieur des garçons comptait en 1884 près de 15000 élèves; en 1889, il en

avait 17 500. Depuis cette époque, il n'a gagné que 3500 élèves. Il est aujourd'hui stalionnaire. Comment s'en étonner? Les écoles primaires supérieures ont été créées au hasard. Tel département de médiocre importance en compte cinq ou six, tandis que certains départements, des plus riches et des plus peuplés, n'en ont pas une seule. D'ailleurs l'enseignement primaire supérieur ne peut pas tenir lieu de l'ancien enseignement spécial. Il n'y a pas de différences essentielles dans les programmes. Mais ce n'est pas tout qu'un programme; les méthodes, le personnel enseignant, surtout la clientèle ont leur importance. Beaucoup de parents qui sont pressés par le temps veulent néanmoins envoyer leurs enfants au collège. Ces enfants doivent être prêts, dès l'âge de seize ans, à commencer leur apprentissage dans le commerce, l'industrie ou l'agriculture. Si un jeune hqmmequin'apas de fortune se laisse acculer à l'obligation d'entrer au régiment, sans avoir pris ce premier contact avec les réalités de la vie pratique, il court le risque, au sortir du régiment, de devenir un déclassé. Il doit trouver au collège l'enseignement de courte durée dont il a besoin. On ne peut réconduire sous prétexte qu'il y a des écoles primaires supérieures ou le renvoyer à l'enseignement libre.

On se rend compte que l'enseignement moderne.

tel qu'il est donné dans la plupart des collèges, ne peut produire que des résultats insuffisants. Qu'on en juge par un seul, chiffre. Sur 8500 enfants qui débutent, tous les ans, en sixième moderne, il n'y en a pas 3500 * qui vont au terme de leurs études. Encore avons-nous compris dans ce calcul les élèves des lycées aussi bien que ceux des collèges et des établissements libres.

La part de l'enseignement secondaire, classique ou moderne, est d'ailleurs trop considérable, par rapport à celle qui est faite à l'enseignement primaire supérieur ou à l'enseignement professionnel ^. On compte chaque année environ 13000 enfants^

i. Les élèves de première moderne, dans les lycées et collèges, sont au nombre de 968. Ajoutez y 1970 élèves de mathématiques élémentaires qui sont sortis de l'enseignement moderne; mais ce chiiïre est trop fort parce qu'un certain nombre de ces élèves font deux années de mathématiques élémentaires. Le nombre des élèves de l'enseignement moderne qui sont en première ou dans les classes scientifiques s'élève, dans les maisons libres laïques, à une centaine, et dans les maisons ecclésiastiques à C16. soit au total 3654 élèves.

2. Enquête. Voir les dépositions très intéressantes de M. Levasscur et de M. Ghailley-Bert.

3. Le nombre des élèves qui ont débuté en sixième classique en 1898, dans les lycées et collèges, est de 4573. On peut supposer que leur nombre est à peu près le même dans les établissements ecclésiastiques, puisque l'ensemble des élèves de l'enseignement classique est sensiblement égal dans ces maisons et dans les lycées ou collèges.

Le môme calcul appliqué au total des élèves de l'enseignement classique dans les maisons laïques et dans les petits séminaires fait ressortir un contingent annuel, pour ces établissements, d'environ 3500 débutants dans les études classiques.

qui commencent les études classiques; cela fait, avec le contingent de l'enseignement moderne, un total de plus de 21 000 élèves qui s'engagent chaque année dans le long défilé des études classiques ou modernes \ En regard de ces contingents, mettez celui des enfants qui fréquentent les écoles primaires supérieures^ ou les écoles professionnelles, vous verrez qu'entre l'enseignement secondaire proprement dit et l'enseignement primaire il y a un vaste champ qui n'est pas suffisamment occupé.

Qu'on crée des écoles primaires supérieures, qu'on multiplie toutes les formes de l'enseignement professionnel, nous ne pourrons qu'y applaudir. Mais il y a une partie de l'ancienne clientèle de l'enseignement spécial qui n'ira pas aux écoles primaires supérieures ni aux écoles professionnelles. C'est à elle que nous devons songer.

1. Ceux qui arrivent au but ne sont pas plus de 10 000 à 11 000. 11 y a en effet tous les ans environ 7500 bacheliers qui sortent de

l'enseignement classique ou moderne. 11 faut ajouter à ce chiffre celui des élèves des petits séminaires qui ne se' présentent pas au baccalauréat à la fin de leurs études et les élèves de l'enseignement classique ou moderne qui entrent dans les écoles spéciales, sans être bacheliers.

2. Les écoles primaires supérieures comptent environ 21 000 élèves, et les écoles pratiques du commerce et de l'industrie, ainsi que les écoles nationales professionnelles, un peu plus de 4000.

Faut-il donc supprimer renseignement moderne, revenir sur tout ce qui a été fait depuis 1882? La plupart des professeurs que nous avons entendus le demandent ; la plupart aussi des Chambres de commerce et un assez grand nombre de Conseils généraux en prennent aisément leur parti. L'enseignement moderne leur inspire des inquiétudes. Ils voient dans l'abandon du latin le commencement d'une décadence de l'esprit français. Former une élite dirigeante, tel est le rôle de l'enseignement secondaire. Il a, en quelque sorte, le dépôt des traditions de la race. Le génie français est fait de ce qu'il y a de plus solide et d'universel dans le génie de*llome; en même temps que de la vivacité, de l'ironie, de la gaieté de l'esprit celtique. Prenons garde, nous dit-on, de perdre ce qui, au milieu de défaillances inquiétantes, fait enqore sa -supériorité. En se séparant de la culture latine, la France se

sépare de ses origines, elle va^côiître ses traditions. C'est surtout dans le Midi que ces inquiétudes se font jour. Écoutez ce que dit M. Poubelle au Conseil général de l'Aude : « Les populations méridionales seraient les plus directement atteintes par cette décadence. Leur civilisation est exclusivement latine. Jusqu'au Code civil, leur droit était le droit romain, leurs parleri provinciaux gardent toute vive l'emprcUite latine. Les langues espagnole et italienne sont plus d'à demi connues de qui sait le latin.... Le latin est resté comme une trame qu'a remplie et nuancée l'esprit français et c'est au latin qu'il faut demander l'explication de notre littérature, de nos lois, de notre civilisation. »

N'exagère-t-on pas quand* on prétend que la civilisation française est, tout au moirîs au sud de la

. Loire, exclusivement latine? Certes, la part de l'influence romaine a été partout considérable dans la formation du caractère de la nation. Mais le génie français n'est pas fait d'un seul élément. L'éducation que la France a reçue, pendant des siècles, a fini par lui faire perdre la mémoire de ses origines.

^Bien avant la Renaissance il y avait un art français, qui avait produit des chefs-d'œuvre incomparables, une langue et une littérature françaises, un ensemble d'institutions et de coutumes qui ne sont pas venues de Rome et où se reflétait le caractère original de

notre race. Nous sommes tout étonnés de voir à quel point le culte trop exclusif de lanliquité latine et du droit romain avait rendu les hommes du xviii^ siècle étrangers aux souvenirs de leur propre histoire. C'est au nom des traditions de Rome qu'ils ont eu la prétention de fonder une société nouvelle, alors qu'ils n'avaient qu'à remonter de quelques siècles dans le passé de la France pour se rattacher aux véritables origines de nos libertés. De nos jours encore, comme le faisait observer un ancien ministre de l'Instruction publique*, plus d'un défaut de l'esprit français vient de la superstition que nous avons pour le droit romain. Nous demandons qu'on ne répudie aucun des éléments qui ont formé la civilisation française. Ce qui, d'ailleurs, a fait la force de l'esprit français, c'est qu'il a su, à toutes les époques, se renouveler en prenant ce qu'il y avait de meilleur en dehors de lui. Il a été comme le creuset où se fondent les qualités les plus diverses et d'où sortent les idées générales. C'est ce qui a rendu la France capable d'exercer une action si extraordinaire au dehors et de jouer un rôle unique dans le développement de la civilisation moderne.

S'agit-il, au surplus, d'éliminer de l'éducation française les littératures de Rome et d'Athènes? Telle n'a pas été la pensée des créateurs de l'en-

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