Enquête, t. 11, p
ont « l'illusion de leur supériorité j>. Mais, quand on est réduit à de pareilles défenses, il est clair que le péril est grand. Beaucoup d'élèves ne vont au lycée classique que par tradition, par vanité, et surtout parce que les études classiques mènent seules à toutes les fonctions et que personne ne veut se priver de cette clef qui ouvre toutes les portes. Mais que renseignement moderne vienne à forcer les résistances, de plus en plus affaiblies, qu'on oppose à sa prétention de conduire, lui aussi, à toutes les carrières; que, d'autre part, le baccalauréat perde un peu de son prestige par suite de l'encombrement des carrières libérales et des fonctions publiques, l'enseignement classique ne scra-t-il pas, tout à coup, déserté?
Les meilleurs esprits semblent se résigner à ce qu'il devienne l'enseignement réservé à une élite de plus en plus réduite. Il ne faut pas voir autre chose dans la proposition qui nous a été faite de le cantonner dans certains grands lycées*. Qu'on ne s'y trompe pas! L'enseignement classique, mis seulement à la portée d'une clientèle de curieux et de raffinés, ne sera plus ce qu'il a été jusqu'à ce jour,
1. C'était déjà l'idée de Richelieu (Testament politique). Tocqueville souhaitait aussi que l'enseignement du grec et du latin ne fût donné que dans un petit nombre d'universités. 11 voyait même un danger, pour une société démocratique, à ce que l'éducation litté- . raire fût trop répandue. [Démocratie en Amérique, t. III, ch. XY.)
l'enseignement des classes moyennes, de la bourgeoisie et de tous les éléments jeunes et vigoureux qui, sorlis de la démocratie, ont l'ambition de s'élever aux emplois supérieurs, aux fonctions dirigeantes dans notre société française. C'est une révolution qui se prépare dans l'éducation secondaire.
Si elle doit s'accomplir, encore serait-il sage de ne pas la précipiter. Le moyen de la conjurer ou de la rendre moins dangereuse, ce n'est pas de recourir à une protection artificielle et vaine, ce n'est pas non plus de chercher de nouvelles méthodes; mais, tout simplement, de mieux se servir des méthodes actuelles. Les Instructions de 1890 sur la manière d'apprendre les langues anciennes sont un modèle de bon sens. « Il ne s'agit pas, disent-elles, de faire des latinistes et des hellénistes de profession. On demande seulement au grec et au latin de contribuer, pour leur part, à l'éducation générale de l'esprit.... Il est clair que la lecture des textes est le point capital.... On ne devra donc pas s'attarder à l'étude de la grammaire ; celle-ci devra être très simple et très soigneusement graduée suivant l'âge de l'élève. » Surtout pas de fausse érudition ! « L'érudition, qui est en soi une excellente chose, peut devenir un péril dans l'enseignement secondaire, si elle en détruit la simplicité*. »
. i. Pages il, 12.
On ne saurait mieux dire. Ce péril, signalé avec tant de justesse, n'a pas toujours été évité. Les grammaires savantes et obscures ont remplacé les anciens rudiments. La philologie a envahi l'enseignement. L'empereur d'Allemagne s'en est plaint dans son discours de 1890. Cependant on nous assure que ce n'est pas des gymnases allemands que nous est venue cette maladie*. Le sens pédagogique qui n'est que le bon sens appliqué à l'éducation, s'est égaré. On se complaît dans les curiosités, dans les détails oiseux. Depuis qu'on ne fait plus de vers latins, ne s'est-on pas imaginé d'enseigner aux élèves les secrets de la métrique la plus compliquée'!
Un certain pédantisme a toujours été la plaie de l'enseignement classique. Arnauld s'en plaignait au xvii^ siècle. 11 traçait, avec une raison lumineuse, les méthodes simples qu'il faut suivre pour enseigner les langues anciennes : « ... Ne pas faire apprendre par cœur tout ce qu'on appelle règles.... Ce qu'il faut surtout, c'est de faire lire de bonne heure les auteurs classiques, de revenir tous les jours à cette lecture, d'y obliger les élèves, de telle sorte qu'il soit moralement impossible qu'ils n'entendent pas le latin facilement et qu'ils n'aient pas lu la plus grande partie des auteurs qu'on appelle classiques. »