Enquéle. Déposition de M. Georges Picot
Tous les grands esprits, qui se sont appliqués à la pédagogie des études classiques, n'ont fait que répéter ces leçons de Port-Royal. Qu'on relise la lettre de Bossuet au pape Innocent XI sur l'éducation du Dauphin et la lettre de Fénelon à l'Académie française. De nos jours, les défenseurs les plus éminents des anciennes études se sont attachés à démontrer que l'enseignement du latin, allégé de ce qui l'encombre inutilement, peut être mené beaucoup plus rapidement qu'on ne fait d'ordinaire. Voici, par exemple, ce que disait, en 1867, Stuart Mill, dans son discours à l'Université de Saint-Andrews : « Supposons qu'un enfant apprenne le grec et le latin d'après les principes qu'on applique à l'étude des langues vivantes : apprentissage du vocabulaire par l'exercice et la répétition des mois et au début le moins possible de règles grammaticales, — celles-ci s'apprenant six fois plus vite quand les cas auxquels elles s'appliquent sont déjà familiers à l'esprit — cet enfant d'intelligence moyenne, longtemps avant l'âge où finit son temps d'école, serait capable de lire couramment et avec intérêt un auteur latin ou grec. » L'idéal pour Stuart Mill est de mener de front les études littéraires, surtout l'étude de l'antiquité, avec l'étude de toutes les sciences, d'être à la fois un classique et un moderne. C'est à ce prix seulement qu'on est un homme complet. Mais il faut ne pas s'attarder '
aux routines el laisser de côté tout ce qui est inutile, tout ce qui paraissait déjà, il y a deux siècles, un embarras et une superfétation. J
Que de temps pourrait être gagné si on voulait \
bien renoncer à ces longues classes de deux heures qui ne se défendent guère que par la tradition et par les habitudes qu'ont prises les professeurs et qu'ils ont tant de peine à changer! Il semble que nous soyons toujours au temps où les programmes moins chargés ne pressaient pas les maîtres ni les élèves.
Autre point : l'enfant qui apprend les langues anciennes passe dans les mains de six maîtres différents. Tous les ans, delà sixième à la philosophie, il change de professeur. On voit à cela des avantages. Chaque maître, dit-on, a ses qualités propres : l'attention et la curiosité de l'enfant sont toujours en éveil. Il profite de ces expériences successives. Mais chaque maître peut avoir sa méthode, en tous cas, une manière différente de se servir des méthodes acceptées. Aucun d'eux n'est responsable du résultat d'ensemble. C'est là un point de grande importance. A la fin du xviii^ siècle, le président Rolland s'en était déjà fortement préoccupé. Avec une mesure parfaite, il concluait qu'un maître ne doit pas suivre ses élèves jusqu'à la fin de leurs études. Mais il voulait établir des «ortes d'étapes. Ainsi un seul professeur devait conduire les enfants jusqu'au seuil des humanités. C'est
AVENIR DE L'ENSEIGr^EMENT CLASSIQUE. 81
une idée analogue qu'exprime Talieyrand dans son rapporta l'Assemblée constituante. « La division par classes, dit-il, ne répond à rien, morcelle l'enseignement, accule tous les ans et pour le même objet à des méthodes disparates et par là jette la confusion dans la tète des jeunes gens. » Remarquez que l'institution de professeurs de latin et de français qui, au lieu d'être cantonnés dans une classe, se chargeraient d'un groupe d'élèves pour trois ans aurait un autre avantage, celui de créer du môme coup ces professeurs généraux dont M. Léon Bourgeois a si bien défini le rôle dans l'enquête*. Le jour où on le voudra, aucun enfant n'entrera dans les humanités, sans être en état de lire couramment le latin. Talieyrand et Mirabeau pensaient qu'en deux ans on peut apprendre le latin. Comment trois ans sous un maitre habile ne suffiraient-ils pas ? C'est là qu'il faut en venir si on veut, comme le dit M. Fouillée, sauver les études classiquesy
Qu'on ne s'arrête pas à l'objection qu'il y a des professeurs médiocres et que l'organisation des
1. a Je voudrais qu'il pût y avoir des professeurs généraux qui prissent charge d'un groupe d'enfants et le suivissent pendant deux ou trois années. Je crois qu'un cycle de trois ans serait la bonne mesure.... Ce maitre serait chargé de la partie principale de l'enseignement et suivrait en même temps le travail de ses élèves dans les enseignements donnés par les professeurs spéciaux; il pourrait ainsi prendre absolument connaissance de la nature de chacun de ses élèves et s'intéresser à leur développement. Il vivrait pour ainsi dire avec eux. o Appendice, p. 278.
RIDOT. — RÉFORME ENSEIGK. SECOND. 6
cours gradués de latin ferait trop ressortir leur faiblesse. Si le système des classes a besoin, pour se défendre, d'un pareil argument, il est condamné. Ce dont on se plaint justement, c'est qu'en divisant trop les responsabilités, on les fasse disparaître et qu'on se résigne trop aisément à prolonger le cours des études pour ne pas être obligé d'écarter de renseignement tel professeur médiocre ou inférieur à sa tâche. Il s'agit de marcher au but le plus vite possible avec de bons maîtres et non de faire, aux dépens des élèves, la part de la routine et de l'incapacité '.^
Cdnfîft^ 5 un seul professeur la conduite de l'enfant, au moins pendant ses premières années de latin et de grec, a beaucoup plus d'importance à nos yeux que de commencer deux ans plus tôt ou plus tard à apprendre le latin. La plupart des professeurs regrettent qu'on n'enseigne plus le latin dès la huitième et le grec dès la sixième. Beaucoup pensent que ce retard apporté à l'étude du latin a contribué à détourner les enfants du lycée ou du collège. La statistique ne confirme pas cette opinion. Car, si les classes primaires ont perdu beaucoup d'élèves par suite de l'ouverture de nombreuses écoles, il n'apparaît pas que le nombre des enfants ait diminué
1. Dans la plupart des lycées les élèves auront le choix entre plusieurs professeui*s.
dans les classes de huitième et de septième. L'essentiel est de ne pas engager un enfant dans Tétude du latin quand il n'a pas encore pu se débrouiller dan» l'étude de sa propre langue *.
Une solide instruction primaire doit être le fondement de l'éducation classique. Que de plaintes n'avons-nous pas recueillies dans l'enquête sur Tinsuffisance de celte première instruction chez un trop grand nombre d'élèves de l'enseignement secondaire! Nous voudrions que l'enseignement des classes élémentaires des lycées et des collègc's se rapprochât le plus possible de celui des écoles primaires. Sous prétexte que les études secondaires forment un tout et qu'on ne saurait les commencer trop tôt, on dédaigne d'apprendre aux enfants, de manière à ce qu'ils ne les oublient jamais, les premiers éléments de la langue française, de l'arithmétique, de la géographie. Ce serait un avantage pour les enfants eux-mêmes et pour la société française que tous ceux qui sont destinés à faire des études secondaires voulussent bien, comme aux États- Unis, passer d'abord par Técole primaire. Nous n'en sommes pas là. Il n'y a pas de pays où les institutions soient plus démocratiques que dans le nôtre et où les mœurs et les habitudes s'éloignent plus, par
1. Enquête. Voir à cet égard les observations très judicieuses de H. rabbé Pasquier, t. H, p. 268.
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cerlains côtés, de la véritable démocratie. Sans faire violence à ces préjugés, nous devons tendre à supprimer les barrières qui séparent encore renseignement primaire et les premiers degrés de l'enseignement secondaire.
Beaucoup de personnes pensent qu'on pourrait prolonger l'éducation commune des enfants en retardant jusqu'à quatorze ans le commencement des études de latine Ce serait un grand profit de n'être pas obligé de brusquer une séparation qui se fait aujourd'hui avant que les aptitudes des enfants aient pu être appréciées. Des Chambres de commerce, en assez grand nombre, ont été frappées de ce qu'il y a de séduisant dans ce système. Quelques expériences ont été faites, trop timidement, en France, au lycée Chai lemagne et au collège RoUin. De l'autre côté du Rhin, un essai plus étendu se poursuit en ce moment dans trente et un collèges, sous l'œil bienveillant du gouvernement. Pourquoi ne serions-nous pas à cet égard aussi hardis que nos voisins? Nous demandons qu'on facilite aux élèves de l'enseignement moderne et à ceux des écoles primaires supérieures l'accès de l'enseignement classique, en instituant à leur usage des cours préparatoires de latin et de grec. Si cela ne peut se faire partout, qu'on
1. Enquête. Voir notamment les dépositions de MM. Lavisse, E. Dupuy et Foncin.
tente du moins l'expérience dans un assez grand nombre de lycées, pour qu'elle soit décisive.
De môme que nous voudrions établir un passage de l'enseignement moderne à l'enseignement classique, nous souhaitons aussi que les élèves de l'enseignement classique puissent, arrivés au milieu de leurs études, se diriger vers l'enseignement moderne ou vers les hautes écoles commerciales. C'est pour cela que nous demandons que le cours des études classiques, comme celui des études modernes, soit divisé en deux cycles ou en deux degrés. L'idée n'est pas nouvelle. Nous l'avons empruntée à tous les plans d'études qui ont été proposés à l'Assemblée constituante et à la Convention.
M. Gréard a bien indiqué, dans sa déposition à l'enquête, un des défauts de notre système d'instruction secondaire. Il y a trop de cloisons élanches, trop de barrières artificielles, trop de difficultés de communication et de pénétration entre les divers enseignements. « Faisons tomber les barrières, a-t-il dit, qui séparent soit les degrés, soit les modes des études secondaires, l'enseignement moderne de l'enseignement classique, l'enseignement primaire supérieur de l'enseignement moderne. » C'est un des points essentiels de la réforme à entreprendre*.
1. Enquête, t. I, p. 8. Voir aussi la remarquable déposition de M. Buisson.
Les plans d'études et les méthodes ne sont rien sans les maîtres qui doivent les appliquer. Aussi faut-il que nous disions un mot de cette absence de toute préparation pédagogique des professeurs de renseignement secondaire, qui nous a été si vivement dénoncée, au cours de l'ènquiile. La pédagogie a brillé autrefois, en France, d^un vif éclat. Elle n'a jamais été plus nécessaire. Tout ce qui touche aux méthodes d'instruction a pris une importance capitale. Dans l'enseignement classique, aussi bien que dans l'enseignement moderne, il y a beaucoup à faire pour en rajeunir l'application. Aussi comprenons-nous l'importance que M. Lavisse attache à la préparation des professeurs. 11 va jusqu'à faire de cette préparation la base* même de toutes les réformes. On se plaint, en général, que ce qu'on peut appeler l'entraînement professionnel ait été trop négligé dans l'enseignement secondaire.
« Nous avons tout appris, disait devant nous un ancien professeur*, sauf la façon de l'enseigner. »
L'agrégation a pris, par la force des choses, un caractère de moins en moins professionnel et de plus en plus scientifique, depuis qu'on n'exige aucun stage des candidats. Elle tend à devenir un grade des études supérieures, au lieu d'être ce qu'elle