PLANS D'ÉTUDES, MÉTHODES D'ENSEIGNEMENT ET MATÉRIEL SCOLAIRE. LE MAL
La matière est si vaste, si complexe, qu'il faut la prendre de haut et dans son ensemble. Nous le pouvons sans perdre de vue le but de notre recherche.
Nous avons distingué deux catégories d'élèves : ceux qui se préparent pour les études supérieures et j ceux qui ne nous demandent qu'un complément du cours d'études primaire.
C'est une doctrine courante chez les pédagogues américains que le même mode d'enseignement convient à ces deux sortes d'élèves. Peut-être ont-ils raison en ce qui concerne les méthodes ; je crois leur opinion fausse en ce qui concerne le choix des matières.
Mais je ne la discuterai pas. Dans ce qui suit je mej borne à considérer les intérêts des futurs étudiants puisque les plans d'études que j'examine sont calculés pour eux. Des réformes que je propose pour ceuxlà on verra aisément ce qui est applicable aux autres.
Voici un enfant. On vous l'amène, on vous le livre pour six ans, pour huit ans. Qu'allez-vous faire de lui?
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Qu'est-ce que vous lui enseignerez? De quelle manière? Par quels moyens ?
11 me semble que l'on est d'accord, chez nous du moins, sur un point. On ne veut pas faire de simples manoeuvres de la science. On veut que l'ingénieur, l'avocat, le médecin, soient des hommes cultivés.
En Angleterre, il n'y a pas bien longtemps, l'usage était de se préparer aux professions libérales comme on fait l'apprentissage d'un métier. On entrait chez un médecin. Pendant quelque temps on lui faisait ses courses. Puis on l'aidait à composer les drogues. Enfin on l'accompagnait dans ses visites. Et l'on devenait médecin à force d'avoir vu pratiquer, de s'être exercé sous l'œil du maître 4 .
C'est le procédé empirique. Et l'on s'enferme dans sa spécialité dès le début. 11 est superflu de faire la critique de ce système. Nous voulons mieux. Nous savons combien l'esprit gagne à recevoir une culture plus générale, à passer par une discipline moins étroite, combien il devient plus ferme et plus compréhensif, combien la vraie utilité est éloignée de l'utilitarisme.
Jusqu'ici nous nous entendons. Où nous ne nous entendons plus, c'est quand il faut définir les termes. Qu'est-ce qu'un homme cultivé? Les uns répondent : c'est un homme qui connaît un certain nombre de sciences nécessaires pour sa carrière, et quelques langues vivantes pour communiquer avec ses semblables. Les autres disent : C'est un homme qui a fait
1. Max Leclerc : Les professions et la société en Angleterre. Ch. IV.
une-certaine gymnastique intellectuelle propre à former le jugement, à développer l'intelligence des idées générales, le sens du beau, et la faculté de traduire par les mots les rapports délieats des choses.
Le premier parti se recrute surtout parmi les esprits formés aux méthodes des sciences positives; le second parmi les adeptes des lettres anciennes. C'est la querelle des anciens et des modernes. Remontons plus haut : c'est le vieux débat des humanistes et des naturalistes. Il date de la Renaissance; il était ouvertement engagé au temps de Descartes, et Descartes ne s'est pas rangé du côté des humanistes.
Nous n'avons point à résoudre la question qui les a divisés, et leur dissentiment a fait- écrire trop de belles pages pour que nous en désirions voir la fin de sitôt.
Pour nous, les termes du problème nous sont donnés. Nous avons deux cours d'études, l'un scientifique, l'autre littéraire. Je ne songe pas à revenir silice partage, qui n'est certes pas l'idéal. Prescrire un certain groupe de branches d'études indispensables et, pour les autres, réserver à l'élève un droit d'option qui permette des combinaisons multiples, me paraîtrait beaucoup meilleur. On y viendra peut-être dans cinquante ans. Aujourd'hui, nous avons à examiner les avantages et les inconvénients de nos deux plans d'études, pour les amender s'il y a lieu.
11 me semble que dans toute cette affaire on s'est trop préoccupé, depuis quelques siècles, d'être éloquent et pas assez d'être utile, et que le mieux est de raisonner en bon père de famille qui songe moins
au public qu'à son enfant. Or les enfants auront besoin de deux choses : l'instruction et l'éducation intellectuelle. Je dis que ce sont là deux choses, mais deux choses qu'il ne faut jamais séparer. Etre instruit, c'est posséder un ensemble de connaissances qui font de nous des hommes de notre siècle et nous permettent de Comprendre ce qui se passe autour de nous. On peut faire une traversée sans la moindre notion de la machine à vapeur, un long voyage sans savoir lire une carte ; on peut exceller dans une industrie sans soupçonner les problèmes de l'économie politique, exercer son droit de vote et ignorer l'histoire de son pays. On est peut-être un homme pratique, on n'est pas un homme instruit.
D'autre part, on peut accumuler une somme considérable de notions scientifiques sans en avoir l'esprit plus clair ni plus délié. On peut savoir la géométrie analytique — il y a des malheureux qui l'apprennent par cœur — et n'y rien comprendre; on peut avoir appris quantité de mots latins ou grecs avec les racines et les dérivations, on peut réciter toute la syntaxe et demeurer étranger à l'âme antique ; on peut avoir l'instruction sans la culture. L'instruction, c'est l'ensemble des connaissances acquises ; la culture consiste en certaines qualités de l'esprit.
Ce sont bien deux choses puisqu'on peut avoir l'une sans l'autre. Mais il résulte de leur séparation une désorganisation de l'esprit, un malaise, un arrêt de développement, si commun à certaines époques et dans certains pays, qu'il a pris les proportions d'une infirmité sociale. La culture sans l'instruction fait le
Grécule de la décadence, le rhéteur brillant, le dangereux sophiste. L'instruction sans la culture fait l'âne savant, le pédant alourdi par un savoir indigeste, le minutieux routinier, le manœuvre de la science, pis que cela : Homais. De ces deux déformations scolaires également funestes, la première était la plus fréquente autrefois, la seconde tend à l'emporter dans l'époque moderne et contemporaine, particulièrement depuis une quarantaine d'années.
En comparaison du danger que ces maladies fonctionnelles de l'esprit font courir à l'homme de notre temps, celui de la scoliose et de la myopie scolaire, qui a causé tant d'émotion à nos médecins, est à peine digne de mention. Mais on discerne moins aisément la déviation de l'esprit que celle de la colonne vertébrale; c'est pourquoi l'on y fait moins attention, quoique les effets en soient plus graves encore parce qu'ils sont plus généraux et plus durables.
Cette question est de tant d'importance que je prends la permission d'insister, dût mon cri d'alarme offenser les oreilles du lecteur. L'opposition de ce qu'il est indispensable d'unir, le divorce funeste du savoir et des capacités, de l'instruction et de la culture, amène toujours une sorte de désorganisation de l'esprit ou du moins un arrêt de développement des facultés intellectuelles. C'est une véritable maladie psychologique dont les conséquences peuvent être profondes et persistantes.
11 me semble que cette maladie scolaire sévit aujourd'hui un peu partout et chez nous aussi, bien qu'elle n'y soit peut-être pas aussi aiguë qu'ailleurs.
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In exemple emprunté de l'histoire des théories pédagogiques, et un autre tiré de l'histoire scolaire me serviront à montrer qu'elle est due à des causes anciennes dont nous ne sentons les effets qu'aujourd'hui parce que nous avons besoin aujourd'hui, beaucoup plus qu'autrefois, de faire rendre au capital humain tout ce qu'il peut produire, de voir chacun de nos élèves donner toute la mesure de ses capacités.
Il faudrait remonter assez haut dans l'histoire de la pédagogie pour trouver l'origine de cette erreur qui consiste à distinguer entre l'enseignement dit de fond et l'enseignement dit de méthode. De grands noms la protègent. Rousseau, par exemple, se défend en ces termes du reproche de ne rien apprendre à Emile :
« Messieurs, vous vous trompez; j'enseigne à mon » élève un art très long, très pénible, et que n'ont as- » sûrement pas les vôtres, celui d'être ignorant. Vous » donnez la science; moi je m'occupe de l'instrument » propre à l'acquérir. »
Il faut croire qu'Emile pouvait disposer de sa jeunesse pour forger son instrument, de son âge mûr pour acquérir la science, et de sa vieillesse pour en faire usage. Nous sommes plus pressés. Nos élèves ne sont pas les clercs du moyen-âge, ni les jeunes gentilsliommes de l'ancienne monarchie. Ce sont des citoyens d'une démocratie active. Notre tâche est de les armer pour la lutte économique, intellectuelle et morale. Emile ne devait être ni médecin, ni avocat, ni ingénieur. Le progrès des sciences entraîne aujourd'hui un tel développement des études professionnelles que la durée de la préparation générale en est l'or-
cément limitée. Si la culture ne peut aller de pair avec l'instruction et doit lui succéder, ou l'instruction à la culture, autant dire que le problème de renseignement secondaire est insoluble, car ce problème c'est précisément de stimuler toutes les facultés intellectuelles et morales du jeune homme et de le munir en même temps d'une somme suffisante de connaissances réelles.
Bien loin d'approuver le paradoxe de Rousseau, je crois que le mal dont nous souffrons- vient d'avoir séparé ce qu'il fallait unir et non pas d'avoir uni ce qu'on aurait dû séparer. L'enseignement secondaire actuel est frappé dans toutes ses parties, langues, mathématiques, sciences, d'une contradiction interne qui rend nos efforts stériles. L'œuvre de l'instruction d'une part et d'autre part celle de l'éducation intellectuelle s'y trouvent en opposition.
En ce point comme sur tant d'autres, le passé nous explique le présent. Je ne puis refaire ici toute l'histoire de l'enseignement dans les temps modernes. Je me borne à prendre un exemple caractéristique et je le trouve dans l'histoire de l'enseignement des sciences physiques et naturelles. Lorsque Jean Sturm fonda, vers le milieu du XVI e siècle, le fameux gymnase de Strassbourg, qui servit de modèle à presque toute l'Europe, on y enseigna le latin, le grec et les éléments des mathématiques, d'après Euclide. De la langue maternelle, on n'avait cure, ni de l'histoire, ni de la géographie, ni des sciences physiques et naturelles. Les Jésuites en firent autant, suivant les préceptes de Loyola, dans son livre des Constitutions, et de leur
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général Aquaviva, dans sa Ratio Studiorum. Du latin, un peu de grec, cette langue ayant été mise à la mode par Ramus, et, dans la dernière année, quelques notions de la sphère et des premiers livres d'Euclide 1 . On s'en tint là pendant assez longtemps. Puis on eut la main forcée. Petit à petit, les sciences positives furent introduites parmi les matières d'enseignement ; files acquéraient tant d'importance dans la vie qu'il n'était plus possible de les écarter des programmes scolaires ; mais on les considéra comme un enseignement accessoire et de qualité inférieure, comme un recueil de faits et de lois sans profit pour le développement de l'esprit. L'étude qu'on en faisait n'était qu'une préparation professionnelle anticipée. On n'en prenait que les résultats et l'on se contentait de confier à la mémoire des élèves la somme requise de notions scientifiques. Même dédain à l'égard des langues vivantes. Victor Cousin demandait encore, vers 1840, qu'on les enseignât à l'aide de traductions allemandes ou anglaises d'auteurs latins, afin de rapprocher l'élève des vrais modèles, les classiques.
Les sciences, cependant, firent invasion dans les programmes. Il y a cette grande différence entre elles et les lettres anciennes qu'elles s'enrichissent constamment, qu'elles ont chaque jour des applications nouvelles, plus admirables, plus surprenantes pour ['imagination, plus efficaces pour l'adoucissement de a vie et le progrès de la civilisation. Et il y a disproportion croissante entre l'ordre scientifique et celui