DE L*ÉTAT
D'abord, je ne crois pas que les études puissent être fortifiées par un programme obligatoire, étendu, détaillé, qui doit être parcouru dans un espace de temps déterminé; je crois précisément tout le contraire. On voit bien qu'en parlant de programme et d'un espace déterminé, je songe surtout aux écoles spéciales. Là, il y a un minimum d'âge et un maximum, également inexorables. Fussiez-vous un mathématicien de génie , si vous avez vingt et un ans, on vous fermera au nez les portes de TÉcole polytechnique. Il n'en est pas tout à fait de même du baccalauréat; le programme est aboli, au moins en principe; on peut se présenter à tout âge. J'en conviens; la difficulté est moins grande de ce côté-là. Elle subsiste pourtant dans la pratique, puisque le programme, ainsi que nous le verrons, règne et gouverne après sa mort. Quant à l'âge, je ne connais pas d'exemple d'un jeune homme de vingtr-deux ans se préparant encore au baccalauréat sur les bancs
d'un collège. Cela tient à beaucoup de causes : à la ^ne des familles, pour qui les frais de Téducation 'sont souvent bien lourds; à la hâte des jeunes gens, qui ne se trouvent jamais émancipés assez tôt; à une certaine difficulté pour les maîtres et pour les familles de retenir côte à côte, et d'astreindre au même règlement, des jeunes gens de dix-huit ans et des jeunes gens de vingt-deux ans. L'Age fixé pour les écoles spéciales concourt indirectement à empêcher de prolonger les études qui n'ont pour terme que le baccalauréat. Pendant qu'une partie des élèves avapce sans relâche vers son examen, il est difficile pour mille raisons que d'autres en prennent plus à leur aise, s'attardent en chemin, restent, pour ainsi dire, enfants. Le service obligatoire vient compliquer la situation. Se peut-il qu'on interrompe ses études à vingt ans, et qu'on les reprenne après un an de service? Passe encore pour les pays où étudier, c'çst penser ; mais que dire d'un pays où étudier, ce n'est qu'écouter? On obtiendra un sursis, je le veux bien. C'est très-grave pour l'écolier, qui voit partir ses camarades, qui fera son temps de service à un âge relativement avancé, et qui entrera dans la vie après ses contemporains. Je le répète donc; les observations qui vont suivre s'appliquent à tous les programmes, mais sans doute avec une plus grande force aux programmes d'admission pour les écoles de l'État.
Le premier inconvénient de ces programmes pour la force et la bonne direction des études, c'est de traiter tous les esprits de la même façon *, ceux qui
1. C*est le reproche que Montaigne faisait déjà aux collèges, dans
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comprennent vite et ceux qui comprennent lentement, ceux qui ont de la vivacité et de la pénétra* tion, et ceux qui sont tout juste capables d'entendre ce qu'on leur dit. Il n'y a pas de professeur qui ne sache que certains enfants comprennent tout à première vue, tandis qu'il en est d'autres qui ont besoin de s'y prendre à plusieurs fois; et ces prime-sautiers ne sont pas toujours les. plus forts; il y a quelque différence entre comprendre vite, et bien comprendre. Tel ne court si rapidement que parce qu'il se contente d'à peu près; et tel ne passe un examen brillant, que parce que l'examinateur aussi se contente de la première réponse.
La mémoire joue le plus grand rôle dans ces études hâtives. Nous ne travaillons qu'à la remplir, et laissons l'intelligence et la conscience vides. La mémoire est un don fort inégalement réparti. Elle finit presque toujours par se développer dans une intelligence bien faite, parce que la logique la soutient et la guide; seulement, la mémoire dans ces conditions n'est plus, à proprement parler, la mémoire ; c'est une facilité d'enchaîner les idées et d'en poursuivre les conséquences où l'invention et le raisonnement tiennent autant de place que le souvenir ; c'est une mémoire qu'on se fait, pour ainsi dire, de toutes pièces, qui est à la fois plus sûre et plus lumineuse que l'autre, mais qu'il faut attendre longtemps. Et le moyen d'attendre, quand on a devant soi ce programme immense et cette limite d'âge inexorable? Le concurrent sans valeur, servi par une
un temps où, il n'y avait pas encore de programmes d'examen. Les programmes n'ont fait qu'aggraver cette uniformité qui existait avant eux. (Montaigne, II., p. 195.)
mémoire facile, a déjà parcouru les trois quarts du programme , que celui-ci en est encore à chercher sa voie. Le maître, obligé de courir comme ses élèves, et qui peut-être soupçonne des germes de talent dans ce traînard, ne prend pas le temps de s'en assurer, et le pousse quand même en avant. Au bout du compte, ce n'est qu'un candidat, comme les autres. Pourquoi dit-on que c'est un élève? Si c'était un élève, on le formerait ; mais c'est un candidat, on le bourre.
Apprendre des leçons ! Savoir par cœur une grammaire ou un abrégé ! Bien écouter, bien répéter, bien imiter ! Voilà une plaisante science, et une plaisante éducation, où tout effort est un acte de foi dans l'infaillibilité du maître, et n'aboutit qu'à nous diminuer et à nous rendre impuissants ! L'éducation, dans des conditions pareilles, est une abdication pour dix ans : après s'être, pendant dix ans , désintéressé de soi, on ne se retrouve plus. Ayez seulement de mauvais maîtres, et vous ne serez rempli que de fadaises; ayez-en de bons, c'est un hasard qui ne vous permet pas de juger votre propre science, ni de la garder, ni de la renouveler. « Nous nous enquerons volontiers : « Sçait-il du grec ou du latin? Escrit-il « en vers ou en prose? » mais s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure derrière. Il falloit s'enquérir qui est mieulx sçavant, non qui est plus sçavant*. »
Je ne demande pas la suppression des concours; j'y aurais bien mauvaise grâce, en ce moment où l'on réclame des concours partout, même pour les