REFOBMB DU PROGRAMME DES ETUDES
Je rappelle maintenant que le cours ordinaire des études, dans un collège de plein exercice, dure neuf ans, et que, pendant ces neuf ans, il faut avoir appris le français, le latin, le grec, une langue étrangère, l'histoire ancienne et Thistoire moderne, la géographie, la philosophie, l'arithmétique, les éléments de la géométrie, de l'algèbre, de la physique, de la chimie et de l'histoire naturelle ; le dessin, la gymnastique, comprenant autant que possible la natation, l'escrime et l'équitation, et enfin l'exercice militaire. La musique, qui est obligatoire en Allemagne, n'est pas même l'objet d'un enseignement facultatif en France ; nous la reléguons dédaigneusement parmi les arts d'agrément, comme la danse; quelque désir que j'aie de diminuer l'étendue du programme, j'oserai dire que je le regrette profondément*. Il s'agit de faire à toutes ces études une part équitable, en ayant soin
1. La musique a deux leçons d'une heure par semaine jusqu'en quatrième inclusivement ; et ensuite une heure seulement par semaine. Toutes ces leçons se donnent en dehors des heures régulières de classe.
de ne pas surcharger les élèves au point de nuire à leur santé et au développement de leur corps. On se souvient peut-être que, pendant mon administration, j'avais proposé quelques additions et quelques retranchements. On a conservé les additions et renoncé aux retranchements. C'était la pire des solutions. Les élèves , qui étaient autrefois surchargés, sont écrasés maintenant ; de sorte que, d'une part, ils se fatiguent outre mesure, et que, de l'autre, à force de vouloir trop apprendre, Us n'apprennent rien*.
Additions et changements étaient peu de chose ; mes modifications portaient surtout sur la nature et la forme des exercices. Au fond, je n'ai pas touché au programme des études, je l'ai laissé tel que je l'avais reçu des mains de mes prédécesseurs. On enseignait,
1. Il faut prendre le programme des études dans les collèges du dix-septième siècle, le comparer à nos programmes actuels, incomparablement plus chargés, et lire ensuite cette page de Tabbé Fleury : « Les études sont devenues impossibles par la multitude de choses qu'on y a comprises et que Ton promet d'enseigner presque en même temps; car, suivant Ténumération que j'ai donnée des choses que l'on y enseigne et le plan des écoles, il est comme impossible qu'un jeune homme puisse apprendre, non pas parfaitement chacune de ces sciences, mais même passablement. Comment veut-on qu'un écolier, qui, à seize ou dix-sept ans, touche au moment de finir ses études, sache la grammaire avec la langue latine, que l'on ne se contente pas qu'il entende, il faut qu'il l'écrive et qu'il compose non-seulement selon les règles et correctement, mais élégamment? Cependant on ne lui a point appris le français; on suppose qu'il doit le savoir. On propose à la plupart d'apprendre le grec ; quelques-uns s'y attachent et continuent de l'apprendre ; d'autres y renoncent ; mais le plus grand nombre est de ceux qui en a^)prennent assez pour avoir un prétexte de dire tout le reste de leur vie que le grec s'oublie facilement II en est à peu près de même des vers latins; on en dispense quelques écoliers; mais on en fait faire, bien ou mal, à la plupart. La gloire des vers latins n'en vaudrait pas la peine. > (Chap. xv.)
avant ma circulaire du 27 septembre 1872, les langues vivantes, l'histoire, la géographie ; on a continué, après elle, d'enseigner le latin et le grec. Je ne vois absolument de nouveau que le cours d'hygiène, fait aux élèves de philosophie en dehors des heures de classe, et qui ne comportait, en tout, que six leçons dans l'année. J'ai augmenté d'une heure environ, par quinzaine, le temps donné à l'histoire et à la géographie. J'ai transféré du temps d'étude au temps des classes, et élevé de deux heures par semaine à trois heures, le cours de langues vivantes; enfin j'ai demandé aux professeurs de lettres de donner un peu plus de temps à l'étude de la langue et de la littérature françaises. Nous allons voir si ces additions étaient justifiées. Je ne puis m'empêcher de croire que ceux qui ont fait de cette grosse affaire une question de gouvernement se trouvent aujourd'hui un peu ridicules. Si j'avais à me défendre, ce serait d'avoir innové si peu, usé si modérément de mon droit; mais j'étais dominé par mon grand désir de procéder doucement, de ne pas faire de révolution dans les collèges. Je discute ces problèmes scolaires avec les esprits sérieux, tels que M. Cuvillier-Fleury ou M. Patin, qui les regardent comme d'importants problèmes scolaires, et non pas avec les politiques, qui n'y voient que des armes de parti, et au fond, ne savent pas très-précisément de quoi ils parlent quand ils se mêlent de pédagogie.
Les six leçons d'hygiène ont lieu en dehors des heures de classes; elles prennent trop peu de temps pour qu'il y ait lieu de se préoccuper de cet accroissement de travail. Partout où les médecins ont montré du talent et du zèle, ces leçons ont été très-bien accueillies et ont produit d'heureux résultats. Plusieurs
personnes disaient : « Que peut-on apprendre en six leçons?» Ce n'est pas l'hygiène assurément. On nepeut apprendre à si bon marché que l'importance des questions d'hygiène, et la manière de s'y prendre pour les étudier. Cela semble bien peu ; ce peu changera peu1>^tre, à la longue, nos mauvaises habitudes; car nous n'entendons pas l'hygiène, en France, et même nous n'y pensons pas. On y pensera maintenant: c'est tout ce qu'il faut. Voici le programme des six leçons, rédigé par l'Académie de médecine. Plusieurs médecins ont publié leurs cours, et ces publications sont déjà un résultat utile.
Première leçon. De l'hygiène, son but, ses moyens.
Des agents atmosphériques au point de vue de leur influence sur la santé (air, lumière, chaleur, électricité, sécheresse, humidité, vents).
Altération principale de l'air (climats, endémies, épidémies).
Deuxième leçon. Des habitations (sol, exposition, ventilation, chauffage, éclairage, propreté).
Causes d'insalubrité.
Vêtements. Modification selon les âges, les saisons, les climats, le temps.
Soins du corps. Cosmétiques. Bains de propreté en général.
Troisième leçon. Aliments : nature et qualité des divers aliments; leur appropriation aux âges, aux tempéraments, aux professions, aux climats ; conditions d'une bonne digestion.
Conserves alimentaires ; altérations et falsifications des aliments ; régime alimentaire.
Quatrième leçon. Boissons ; eaux potables et leurs caractères, leurs altérations, moyens de les prévenir
et de les corriger. Conservation des eaux potables.
Boissons fermentées. Yin, cidre, bière, spiritueux, liqueurs, café et thé.
Cinquième leçon. Hygiène des sens : veille et sommeil ; travaux intellectuels et manuels.
Sixième leçon. Exercice et repos; gymnastique. Exercices spéciaux : natation, équitation, escrime, danse.
L'histoire est enseignée dans toutes les classes : dans les classes de grammaire par les professeurs de grammaire, dans les classes d'humanités et de lettres par des professeurs spéciaux dont personne ne saurait contester le talent et la science. Cependant les résultats obtenus sont très-faibles. J'ai fait faire, en 1871, une inspection générale de l'enseignement de l'histoire et de la géographie par deux professeurs éminents, MM. Levasseur et Himly ; leur rapport est inséré dans, le Bulletin administratif du ministère, n^ 265 (17 novembre 1871). Les conclusions en sont désolantes. D'abord, le matériel faisait presque partout défaut : point de globes, très-peu de cartes murales et d'atlas, bibliothèques insufQsantes. J'ai remédié en partie à cette indigence, avec le secours de l'Assemblée, qui m'a accordé un crédit spécial. J'usais bien modestement de la faculté de demander des crédits ; on n'en comprend que trop le motif; je tenais surtout à indiquer un besoin, à prendre rang pour des crédits ultérieurs. J'ai pu cependant distribuer un assez grand nombre d'atlas, de globes et de cartes murales. J'avais fait commencer, sous la direction de M. Levasseur, une carte de France à iôïïouôj P^ur laquelle on employait les planches de la carte orohydrographique des Gaules ; ce travail sera très-pro-
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306 ÉTLDES NOUVELLES À INTRODUIRE.
chaincmcnt terminé *, et nous aurons une carte magniflquey qui sera livrée au prix de revient, c'està-dire à vil prix.
On n'a peuWtre pas oublié le cri qui s'élevait après la guerre contre notre ignorance en géographie. On répétait de tous côtés avec indignation qu'aucun de nos soldats , réguliers ou volontaires, ne savait la géographie ni l'allemand. Us ne savaient même pas l'histoire de leur pays. Le contraste avec les officiers allemands, tous munis d'excellentes cartes, un grand nombre parlant français, était navrant. Je ne fis qu'obéir au sentiment général en renouvelant l'enseignement de la géographie et celui des langues vivantes. Les deux professeurs qui acceptèrent la mission de parcourir toute la France me demandèrent de rétablir une classe spéciale de géographie, qui aurait lieu tous les quinze jours au temps des classes*. La commission supérieure que j'instituai ensuite, et qui était composée de professeurs, d'officiers d'état-major, d'officiers de marine, sous la présidence de M. Guigniaut, jugea convenable et prudent, pour tenir compte des circonstances locales, de laisser aux proviseurs et aux
1. La carte est divisée en quatre feuilles. Les deux premières (ré* gfons de Bretagne et des Pyrénées] ont été terminées en octobre 1873 ; les deux dernières (régions du Rhin et des Alpes] seront terminées en janvier 1874.
2. « Cette réforme est, de toutes, la plus nécessaire : sans elle , on n'obtiendra aucun résultat. Entre la classe et la conférence il n*y a pas à hésiter, renseignement donné dans une conférence étant toujours oonsidéré comme accessoire par les élèves. Si quelques professeurs préfèrent la conférence, c*est qu'ils sont effrayés d'avoir deux heures à consacrer de suite à la géographie : quand ils l'auront bien apprise, ils trouveront les deux heures courtes. » (Rapport de MM. Levasseur et Himly, p. 336.)
professeurs des lycées la faculté de remplacer cette classe de quinzaine par six conférences d'une demiheure chacune, consacrées à l'interrogation des élèves '. J'y consentis d'autant plus volontiers que je suis peu partisan des règles absolues, et que, si j'en étais le maître, je laisserais une grande liberté aux professeurs dans la direction de leurs classes. Il y a donc à présent, pour la géographie, ou trois conférences d'une demi-heure par semaine, ou, tous les quinze jours, une classe de deux heures. Cette classe sera un peu moins longue, si l'on adopte le principe général de la réduction des classes à une heure et demie; mais j'ai la conviction que, pour la géographie comme pour les autres branches d'enseignement, on peut faire en une heure et demie tout ce qui se fait maintenant en deux heures. La commission a remanié avec un soin extrême tous les programmes; je ne pouvais pas les imposer, la rédaction des programmes étant attribuée par la loi au Conseil supérieur; je les ai fait publier, à titre de renseignement pour les professeurs. Je ne doute pas que le Conseil supérieur n'en généralise l'emploi. Ils émanent de la plus haute autorité scientifique et pédagogique, et ont coûté à leurs auteurs plusieurs mois de travail. Le matériel entièrement renouvelé, les bibliothèques accrues, les programmes refondus, le temps des classes augmenté, donnent un légitime espoir de voir l'enseignement de l'histoire et de la géographie se relever. Je compte surtout, je l'avoue, sur un re-
1. Le rapport de la Commission est inséré au Bulletin administratif du ministère^ n" 288 (24 juin 1872). Voyez la page 380. Cent trentesept mémoires ont été adressés à la Commission, qui les a analysés avec le plus grand soin.
nouvellement des méthodes, dont je développerai Fesprit tout à Theure, et que je puis résumer en deux mots : rendre renseignement attrayant, rendre le rôle de Télève actif. En vérité, les conclusions du rapport de MM. Levasseur et Himly étaient humiliantes. En voici un seul passage : « Dans certain collège, pas un élève de la classe de philosophie n'a pu répondre à cette question : Qu'est-ce que le traité d'Utrecht ? En rhétorique, à cette question : Qui estce qui a gagné la bataille de Marengo ? Réponse : Jourdan *. Quel est le principal port de l'Allemagne? Réponses : Francfort, Kiel; puis un autre : Brème. Qu'est-ce que le Zuiderzée ? Réponse : une île, sans qu'aucun élève dans la classe sourcillât. » Et plus loin : c< Dans aucune des rhétoriques que nous avons examinées, on ne trouverait un élève sur vingt capable de nommer les départements avec leurs chefslieux (nous ne parlons pas, bien entendu, des souspréfectures), et de dire les affluents de nos fleuves qui donnent leur nom à des départements. Sur les pays étrangers, l'ignorance est naturellement plus grande encore. » En juillet 1870, le jury pour la correction des compositions d'histoire dans les classes supérieures, composé de MM. Wallon, Toussenel et Levasseur, se plaignait dans son rapport de la profonde ignorance en géographie, attestée par des copies qui obtenaient une récompense au concours général et dont plusieurs étaient celles de jeunes gens qui allaient entrer à l'École militaire. Comme augmentation de temps, la classe spéciale de géo-