Accipe, si vis
Accipe jam tabulas : detur nobis locus, hofa. Custodes : videamus uter plus scribere possit.
(Hor., sat. iv, liv. I, v. 14.)
au concours général, ont raison de feuilleter les Annales de ce même concours, de préférence à l'Enéide*. Ce n'est pas une petite besogne que d'apprendre à faire des vers latins. On y consacre quatre heures psr semaine pendant quatre ans ; c'est fout juste ce que nous demandons pour la géographie et les langues vivantes; ou plutôt c'est beaiicoupplus, car nous prenons aujourd'hui trois heures pour les langues vivantes au temps des classes : ce sont trois heures bien employées; et l'on en prenait deux, auparavant, au temps des études ; c'étaient Jeux heures perdues, et ce n'en étaient pas moins deuxhcures. La suppression des vers latins nous met à l'aise. Moi qui ne crois pas à l'utilité de fabriquer des vers en latin, je regarde ces quatre heures comme un bénéfice net ; et on me l'accordera d'autant plus volontiers, qu'il est reconnu par tout le monde qu'après avoir abandonné à ce jeu de patience quatre heures par semaine pendant quatre ans, les neuf dixièmes des élèves étaient hors d'état de forger vingt vers qui ne fussent pas ridicules *. Ârnauld écrivait, il y a deux siècles, que
1. < C'est sous le règne des jésuites que fleurit surtout le *en latin. Ani grands jours, les écoliers jouaient, soit des tragédies latines, comme le Martyre de sainte BermiitégiUU, te Marthe dt laint Agapet, soit des comédies en prose latine, telles que Mimpoiua (l'ennemi du travail), Piuledon (l'ami du plaisir). Le P. Vanière publiait son Prxditan nulteum, le chef-d'œuvre peut-être du rers latin; on admiraiHUnft-Lu«T(ccducardiDaide Polignac, les Cormina de Lebeatu II semblerait que l'on (lit revenu au temps de JérAme Vida (1490-1566), à cet ige béroique du vers latin, où l'art des poètes consistait surtout à forcer la langue de Virgile de chanter les échecs, l'éducalian du ver à soie, les saints et les mystères du clutsUauisme, lesgiandes actions et les personnages célèbres du quinzième et du seizième siccic. • (JTjrr PHpnnloiip et Venteignetnait teamdaire, TToyes, 1873, p- 39.]
2. • Va élève de troisième est contraint de liire des vers latûu
sur soixante-dix ou quatre-vingts écoliers, il peut y , en avoir deux ou trois de qui on arrachera quelque chose. Et voici ce que disait, Tannée dernière, un de nos meilleurs professeurs de rhétorique, aujourd'hui inspecteur de l'Académie de Paris , M. Deltour : « Chargé, en juillet 1872, de prendre part à la correction des vers latins et du discours de rhétorique, j'ai pu constater le résultat suivant, qui d'ailleurs n'est pas nouveau : sur près de cent copies, œuvre de l'élite de nos élèves, une seule fut jugée digne d'être imprinke dans le recueil des concours classiques. "Franchement, ce fruit vaut-il tant d'heures de travail? N'avions -nous pas raison de dire qu'un tel enseignement n'est pas détruit, comme on le prétend, mais qu'il meurt de sa belle mort*? »
J'ai beaucoup plus de respect pour les thèmes que pour les vers latins. Je crois qu'il est nécessaire, pour se familiariser avec la syntaxe d'une langue, d'en avoir soi-même appliqué les règles. La question est de savoir s'il est bon de faire un grand nombre de thèmes, et d'en arriver, comme cela a lieu dans nos collèges, à lutter contre les difficultés qui naissent de ropposition des idiomes et de la différence des civilisations. En un mot, j'accepte tout à fait ce qu'on appelle, en termes d'école, les thèmes d'application, et je rejette, sans hésiter, ce qu'on appelle les thèmes d'élégance. Rollin pensait qu'on pouvait apprendre le latin sans faire de thèmes. Si les religieuses apprennent le latin, dit-il, il faut le leur en-
quand son aptitudS s'y refuse; il n'en fait que de détestables et court le risque de prendre la poésie latine en dégoût. » (Duruy, Rapport à VEmpereur sur la statistique de l'enseignement secondaire, mars 1868.) 1. Deltour, lettre à M. Cuvillier-Fleury, Paris, 1872, p. 18.
seîgner par des voies plus promptes, parce qu'elles n'ont besoin que de le comprendre, et non de le parler; on pourra donc les dispenser de faire des thèmes. Mais je ne vais pas si loin; tout en admettant, comme lui, que les thèmes ne sont pas indispensables, je les crois utiles, même pour ceux qui, selon toutes les vraisemblances, ne parleront jamais en latin. C'est un moyen de varier le travail, de bien se mettre au courant de la syntaxe; de retenir les mots, d'en connaître les transformations, de se familiariser avec les règles et les inversions.
Peut-être, si c'est là le but qu'on se propose, faudrait-il, en faisant un thème, se rendre compte de la raison de chaque chose, au lieu de procéder comme nous le faisons par des moyens purement empiriques : « quand le mot de peut se tourner par qui s'appelle »; et à l'aide de dictionnaires qui fournissent une foule de phrases toutes faites, parmi lesquelles on a une certaine chance de trouver l'analogue ou l'équivalent de celle qu'on veut traduire. Apprendre par cœur la grammaire, presque toujours une mauvaise grammaire, et faire des thèmes avec des procédés empiriques, cela ne peut mettre dans l'esprit ni la grammaire, ni la logique, ni le latin; et quand on nous dit : nous enseignons le latin lentement, parce que nous enseignons en même temps la grammaire et la logique, on nous donne une excuse qui pourrait avoir sa valeur si elle ne reposait pas sur une allégation fausse. Une bonne grammaire, apprise lentement par cœur, ne sert à rien; une mauvaise grammaire apprise par cœur, est plus nuisible qu'utile; un thème fait par des moyens empiriques et à coups de dictionnaires ne donne
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aucune notion de la philologie. Cet exercice ainsi entendu ne peut avoir pour effet que d'habituer vite les enfants à écrire en latin, ce qui leur est assez inutile, et à parer leur style de grâces empruntées , ce qui est une école de mauvais goût. Il n'y a qu'à regarder de près renseignement du latin chez nous, à lire les cahiers (Télégance^ les corrigés^ pour se convaincre que nous enseignons à parler, et non à raisonner. Je voudrais qu'on eût soin, comme RoUin le conseille, de prendre pour matière de thèmes des passages de bons auteurs latins traduits en français, afin d'avoir des corrigés qui fussent véritablement des modèles ; et au lieu de faire tous les thèmes en l'absence du professeur, en prenant son temps, et en se servant de dictionnaire, je voudrais qu'on fît deux sortes de thèmes : d'abord ceux-là, et ensuite ceux qu'on appelle des extemporalia^ c'est-à-dire des thèmes improvisés, la traduction en latin d'une phrasé française, faite à haute voix, en présence du professeur, sans préparation et sans dictionnaire. Ce dernier exercice est excellent; en Allemagne, où il est très-pratiqué, il sert à donner aux élèves une habitude du latin que nous n'acquérons jamais avec nos innombrables thèmes faits à l'étude, sur cahier et sur copie. De quoi s'agit-il dans tout cela? De faire passer un fait ou une idée d'une langue dans une autre; non pas de remplacer un gallicisme par un équivalent, ou de lutter en latin contre la pompe ou la gpâce d'une phrase française. On comprend très-bien la différence de ces deux exercices : le premier a pour but d'étudier à fond le mécanisme d'une langue ; le second, de parler une langue avec élégance, de rivaliser avec les
maîtres qu'elle a produits. Cette dernière entreprise est tout ce qu'il y a de plus chimérique et de plus inutile*. Je comprends qu'on puisse écrire en allemand comme un Allemand , quoiqu'on ne le puisse qu'avec de grands efforts et une grande habileté; mais écrire dans une langue morte, que nous ne connaissons que par les livres; dont la bonne époque est séparée de nous par dix-huit siècles; qui s'applique à une civilisation si différente; incapable d'exprimer certaines notions que les anciens n'avaient pas, et de se plier à des habitudes qui leur étaient inconnues : c'est, je le répète, une prétention vaine, absolument irréalisable ^. Fût-elle réalisable au contraire, je de-
I . L'opinion de l'abbé Fleury a d'autant plus d'importance que le latin était; de son temps^ pour beaucoup de personnes^ une langue vivante. Qu'on se rappelle RoUin s'excusant d'écrire en français^ et Daguesseau lui écrivant pour le flatter : « Vous parlez le français comme si c'était votre langue naturelle. » Voici les paroles de Fleury ; « Entre ceux qui ont admiré les anciens, le défaut le plus ordinaire a été la mauvaise imitation. On a cru que pour écrire comme eux il fallait écrire en leur langue, sans considérer que les Romains écrivaient en latin, et non en grec; et que les Grecs écrivaient en grec, et non pas en égyptien ou en syriaque. On s'est piqué de faire de bons vers en latin, et même en grec, au hasard de n'être entendu de personne.» (Chap. XIV.) Et plus loin, au chapitre xxix : « Il faut se guérir de l'erreur que l'on puisse apprendre parfaitement le latin, ni aucune autre langue morte. Nous ne pouvons savoir que ce qui est écrit, et nous ne pouvons pas même entendre ce qui est écrit. Que s'il nous est presque impossible d'apprendre dans la dernière perfection, même les langues vivantes qui ne nous sont pas naturelles, que peut-on espérer de celles qui ne subsistent plus que dans les livres? »
2. Un Romain du temps d'Auguste aurait-il attaché le même sens que nous à la phrase suivante, prise au hasard dans un Manuel: a Ludovicus XIV, usus duobus summarum rerum administris, Colberto et Louvoisio, gentis industriam excitât fabricis novis pannorum, vestiam sericarum, stragularum, acu pictarum, vitrorum, limborum (lenticulatorum ; oceano aquitanico et mari mediterraneo, fossa conjunctis ducta a fluvio Garumna ad Aiacem et portum Setium, spatio
mande à quoi elle servirait. Ferons -nous des discours en latin? Il faudrait pour cela être professeur de rhétorique, l'être à Paris, et obtenir la désignation du ministre pour pérorer à la distribution des prix du concours général; car il ne se fait en France qu'un seul discours latin par année, et c'est celui-là. A défaut de discours, est-ce un livre que nous ferons en latin? Je sais bien que Rollin s'excusait d'avoir écrit en français le Traité des Eludes: « j'aurais mieux écrit en latin, dit-il, parce que le latin m'est plus familier*. » Même de son temps, il aurait eu, en latin, bien moins de lecteurs ; aujourd'hui , il n'en aurait que dans les collèges. L'idée de préférer le latin au français pour écrire un livre, ne viendra plus à personne. Si cela est vrai, ce n'est donc pas pour parler latin, qu'on apprend le latin ; et si on ne doit que le lire, on n'a plus aucun besoin des thèmes d'élégance ; il est raisonnable et nécessaire d y renoncer. Or, pendant combien d'années convientr-il de faire des thèmes d'application? Aujourd'hui, nous en faisons pendant quatre ans, jusqu'en cinquième inclusivement; et des thèmes d'élégance pendant trois ans, en q ua-
40 leucarum. » (Joh.-Mich. Lorenz, Summa historiée gallo-francicm, Argentorati, 1793, t. IV, p. 1182 sq.)
1. « Il pourra venir dans Tesprit de quelques personnes que cet ouvrage, qui est principalement destiné pour l'Université, et qui traite des études qui s'y font, aurait dû être composé en latm; et cette pensée parait fort raisonnable et fort naturelle.
« Il aurait peut-être été de mon intérêt de prendre ce parti; et j'aurais pu mieux réussir en écrivant dans une langue à l'étude de laquelle j'ai employé une partie de ma vie, et dont j'ai beaucoup plus d'usage que de la langue française. Je ne rougis point de faire cet aveu, afin qu'on soit disposé à me pardonner bien des fautes qui me seront échappées dans un genre d'écrire qui est presque nouveau pour moi. » (Rollin, Traité des Études^ discours préliminaires ; éd. Letronne, Paris, 1821, 1. 1, p. 83 (t. XXV des OEuvres complètes .
trième, troisième et seconde; les riiétoriciens font des discours, qui sont des thèmes d'élégance sous une .forme plus libre*. Je propose de continuera faire des thèmes d'application pendant quatre ans, c'est-à-dire, puisqu'on ne commencera plus le latin qu'en sixième, d'en faire en sixième, cinquième, quatrième et troisième; et de renoncer complètement aux thèmes d'élégance*. On fera des narrations latines en seconde, si on y tient absolument. II vaudra mieux les supprimer, et se borner aux extemporalia. Ce sera peut-être un bénéfice pour le goût, car cette élégance d'un collège parisien du dix- neuvième siècle ressemble à l'élégance de l'ancienne Rome, comme les modes du Spitzberg à celles de Paris; et ce sera à coup sûr beaucoup de temps de gagné. Si j'avais autant de courage que M. Havet, j'irais, comme lui, jusqu'à renoncer aux discours latins ' ; mais ce sont