Juvénal, liv. IV, sat. x, v
lisaient couramment Juvénal, sans ce mot à mot ridicule, deux fois, dix fois ridicule, après ces quatre OU cinq années de latin! « La mâle école de nos pères», que nous allons renverser, si seulement nous mettons un peu de vie et de mouvement dans nos collèges, ne consistait pas si essentiellement à apprendre le latin goutte à goutte pendant huit mortelles années, et à faire des plus magnifiques chefs-d'œuvre le texte d'exercitations lamentables. Mais voyons de plus près cette classe de troisième.
On récite les leçons. Quelles leçons pour aujourd'hui? Une page de la Cyropédie^ un chapitre des Commentaires de César. Cela met toujours dans la tête un peu de grec et de latin, comme la fabrication des vers ; mince et unique profit de tant de peine, car il n'y a personne qui sache par cœur la Cyropédie ou les Com^ mentaireSy ni qui ait besoin de les savoir. On ne retient que les vers, pourvu qu'ils soient beaux, et dans la prose, quelque grand mouvement, quelque passage vraiment magistral. Nos élèves de troisième ont appris, en outre, un morceau d'Ovide. Au moins ce sont des vers. Pourquoi les avoir pris dans un grand poète de second ordre *? Il ne faut graver dans la mémoire des enfants que les plus incontestables chefs-d'œu-
1. « Il est étrange qu'on épuise l'attention des enfants sur des écrivains médiocres, affectés ou dangereux, tels que Justin, Quinte-Curce. Cornélius Népos, Pline le jeune, Élien,Plutarque, Lucien (je demande grâce pour Plutarque); que, parmi les ouvrages des grands maîtres, on choisisse de préférence des traités soporifiques ou dépourvus d'idées, le de AmicUiâj le de Senectute^ ou tel lieu commun d'Isocrate, et que le cours d'études considérées pourtant comme définitives s'achève souvent sans qu'on ait vu une ligne ou dit un mot d'illustres morts, tels que Pindare, Térence ou Aristote. > (Ch. Lenormant, W., p. 147.)
vre. Voilà trop de leçons , mal sues pour la plupart, temps perdu par conséquent. Rien ne reste de ce qu'on sait à demi. La règle, pour exercer la mémoire, est d'apprendre très-peu, et de savoir à fond. Ces trois leçons auront pris près d'une heure à ceux dont la mémoire est ingrate; elles mangent un quart d'heure sur le temps de la classe, sans aucun profit. On ne sait même pas si les enfants comprennent ce qu'ils récitent, car jamais on ne leur ordonne de réciter leur Virgile ou leur Homère en français.
La récitation finie , autre besogne matérielle : on dicte le texte de la version. C'est un très-beau passage de Tite-Live, la scène où Virginius se présente à l'armée, tout couvert du sang de sa fille, et tenant encore à la main le glaive dont il l'a frappée. Le professeur n'indique pas la source. La précédente version était de Tacite. Les élèves qui passent ainsi d'un siècle à un autre, et du style de Tacite à celui de Tite-Live, se font nécessairement de la langue latine une idée aussi confuse que celle qu'on aurait de la langue française, si on prenait l'auteur des Maximes pour le contemporain de Montaigne. Le professeur ne donne aucun détail sur ce qui précède et ce qui suit ; il arrive souvent qu'une page ainsi détachée est une véritable énigme.
Le devoir à corriger pour aujourd'hui est un thème. Cette classe étant la dernière où l'on fait des thèmes, le professeur s'étudie à chercher des sujets difficiles, c'est-à-dire des idées, des faits et des façons de parler qui paraissent tout simples à des Français, et n'aient rien de commun avec les anciens Romains. MmedeSévigné est faite tout exprès pour transformer l'exercice du thème en un véritable casse-tête. Voici donc ce qui
RÉFORME DR l'rNS. 32
3aB £XPOSITION ET DISCl>SSION
a èlé Siolè avant-hî»* aux élèves, et ce qu'ils se sont évertués à traduire pour ce matin , dans le latin le jiliiB ckâromen possible :
«El comment Youlez-vous que je ne pleure pas en ToyanJtftaât de «oins, tant d'amitié, des billets si tendres ? Je me suis pas i l'épreuve de toute la tendresse que me donne une conduite si charmante. Nous ne ceaiûBSrpttint de vous aimer et de vous admirer; monsieurie idievalier et moi, nous nous cherchons si naturellement, que vous ne devez pas douter, ma «bëre famine, que cette petite chambre ne soit ma dejaoeure ordinaire; mais vous nous y manquez toujours et' d'une manière fort sensible. Vos portraits qui sont «utour de nous, ne nous consolent pas. 11 nous faut notre chère comtesse, que nous ne trouvons plus, et fiur cela, Jes yeux rougissent, tout est perdu. L'honneur même d'être servie présentement la première en prenant du café, m'afflige au lieu de me consoler, tant mon cœur est peu sensible aux grandeurs de ce
inonde ; J'ai fait dire vos neuvaines; c'est toujours
votre dévotion, j'espère. >
Le profesdeor, pour animer un peula classe, ne fait lire qu'une phrase par chaque élève, ce qui lui donne occasion d'en appeler trois ou quatre. II prend d'abord parmi eux un des plus faibles ; mais son thème n'^fit qu'un amas de solécismes et de barbarismes, dont le plus habile devin ne pourrait extraire un sens raisommble. Les trois autres sont les futurs champions dm collègue au concours général, lis sont admira- T)les rendnoiidu tshevalier, du café et delaneuvaine. Je me demande,, ton t en les admirant, à quel supplice anraitéké mfi6-CkéiY)n s'il avait été obligé de chercher à com^nendie ce latin-là ; mais il est vrai qu'il
faut savoir traduire le mot café en latin, si on est obligé de demander du café à quelqu'un qui ne sache ni le français, ni l'allemand , ni l'anglais, ni l'espagnol, ni aucune autre langue vivante. Il ne reste plus qu'une demi -heure ; c'est le temps du mot à mot dont j'ai donné tout à l'heure un échantillon. Total, deux heures d'ennui : combien de mots de latin? Combien d'idées? Je ne puis me résoudre à croire qu'on est tenu de conserver cette routine, vieille de plusieurs siècles, et de l'admirer, sous peine de devenir un ennemi de la morale et des lettres * ?
Qu'est-ce que le collège dont nous sortons ? Ce n'est peut-être pas celui d'aujourd'hui; c'est certainement celui d'hier. Nous aurions tous bien d'autres faiblesses à reprocher au collège qui nous a élevés. Et, puisqu'on nous parle sans cesse de Bossuet et de Fénelon, ne nous donne-t-on pas le droit de décrire les collèges où ils ont passé leur jeunesse, et de demander si c'est bien à une pareille école qu'on voudrait mettre nos jeunes gens du dix-neuvième siècle? Je sais qu'on devient orateur^ suivant la phrase consacrée ; mais je me permets de croire que Bossuet doit son génie
1 . « La version latine, telle qu'elle se fait d'ordinaire dans nos collèges, sur des textes dictés et sans rapport entre eux, est un exercice médiocrement utile aussi bien pour le français que pour le lalin. Notre thème est un jeu de patience pour Tenfant laborieux; la version est un jeu de hasard pour l'enfant intelligent. » (Benoist, professeur à la Faculté des lettres d'Aix, Œuvres de Virgile , intr. du tome III de V Enéide, p. XXIV.) Toute cette introduction renferme de dures vérités contre le système de nos études. « Le jeune homme qui a été soumis dix ans à ce régime, connait-il les auteurs et a-t-il étudié l'antiquité? Pour ce qui est de connaître les auteurs, je lui refuse nettement cet avantage. Je me rappelle ce que j'étais, et je suis entré des premiers à l'École normale. » (Id,, p. zxv.)
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plutôt à la natorey qu'à la méthode, résumée par Aphtonius, qu'on lui fit suiyre au collège de NaTarre. n se garda bien d'obliger le Dauphin, comme on rayait obligé lui-même, à recommencer neuf fois la foble du rat de ville et du rat des champs, en se livrant chaque fois à des développements plus fleuris et plus étendus. Je jurerais bien qu'il n'éprouvait pour ces puérilités, qu'on a la faiblesse de regretter, que le plus parfait dédain ^ Tout ce qu'on peut dire de mieux en leur faveur, c'est qu'elles lui avaient fait perdre un peu de son temps, sans lui rien ôter de luinnème.
Les défenseurs des anciennes méthodes, qui voudraient non-seulement rester où nous sommes, mais s'ils l'osaient, nous ramener aux collèges de Rollin,
1. • Cest sorUmt quand l'écolier arriTmit en jhétoriqae, c'est à ee point colminant des études que tous les trésors de l'éloquence et de la poésie étalent étalés devant loi. Le genre démonstratif, le délibératif, le jadiciaire, le style simple, le style tempéré, le style sublime hd étaient dévoilés, les lieux communs tant intrinsèques qu'extrinsèques lui devenaient familiers, et quelque discours qu'il eût ensuite à composer, il avait à sa disposition le quis, quid, uhi, quibus auanUis, cwr, qwtmodo, quandOj véritable sésame qui lui ouvrait inlailliblement les portes du sujet. Que de pures jouissances lui étaient réservées! Que de secrets lui étaient découverts! Ainsi, qu'un renard ne se basarde pas sur un ruisseau mal gelé, cela paraît au premier abord une cbose très-simple; mais le rbétoricien apprenait avec plaisir que le renard, en cette occasion, n'avait fait qu'obéir à l'argument ^>pelé sortie. Lui-même, en aimant les belles-lettres^ cédait à la force de Yépichérème. Tantôt il admirait la synecdœhe par laquelle Virgile montre Neptune élevant son front calme {placidum eaput^ sur les eaux, ou Vhypotypose de la mère d'Euryale à la nouvelle de la mort de son fils; il se formait à discerner une sentence d'un épipKonime ; étudiait les lois de l'exorde ex abrupto; il apprenait, par les savants préceptes empruntés à l'art profond des anciens rbéteurs, qu'une narration était bonne, quand elle était claire, vraisemblable, pas trop longue, et intéressante. » {Mgr DupanUmp et l'enseignement secondaire, Troyes, 1873, p. 65 sqq.)
OU même de Nicolas Cornet*, et au temps où on élevait tous les jeunes gens comme s'ils devaient, au sortir du collège, entrer dans un séminaire, soutiennent que la morale est aussi intéressée que les lettres à ce long, et passif, et languissant apprentissage de la langue latine, parce que les anciens sont l'école du bon sens et de la vertu, et qu'ils ont exprimé les plus grandes pensées dans le plus grand style. Mais ils font une confusion très-grave. Il ne s'agit pas du latin et du grec, dont personne ne songe à supprimer l'étude, mais de la méthode dont on se sert pour enseigner ces deux langues, depuis un certain nombre de siècles. Nous disons que cette méthode est détestable pour deux raisons assez plausibles : la première, c'est qu'elle emploie sept ou huit ans à enseigner le latin, qui est une langue claire, précise, de même race que la nôtre, et par conséquent facile à appren dre; et la seconde, c'est qu'au bout de ces huit ans, personne ou presque personne ne le sait. On ne répond pas un mot à ces deux objections, parce qu'en effet il n'y a pas un mot à répondre ; et on s'espace sur l'utilité de connaître les anciens, utilité sur laquelle tout le monde tombe d'accord, et sur les grands hommes du dix-septième et du dix-huitième siècle, qui ont été des savants, des écrivains, des orateurs, malgré la déplorable éducation qu'ils avaient reçue. On ne saurait déplacer plus étrangement la question. Les abus, outre leurs conséquences naturelles, en ont une autre, qui est à peine moins regrettable, c'est d'obliger les meilleurs esprits à accumuler les para-
1 . C'est le principa] sous lequel Bossuet a &it ses études au collège de Navarre.
doxes pour les défendre. A quelle époque la langue latine s'est-elle emparée de huit années entières de la vie humaine ? A une époque où les sciences étant négligées et imparfaites, on songeait uniquement à étudier le latin, qui était une sorte de langue vivante pour les lettrés, et à exceller dans des argumentations aussi subtileisque vaines. Gargantua, dans cette fameuse lettre à Pantagruel, où Rabelais, par une exception unique, montre à découvert la fermeté et la profondeur de son jugement, trace le plan d'une éducation à la fois très-solide et très-étendue ; il ne tient qu'à nous de nous flgurer, sur cette enseigne, que. l'éducation de nos arrière-grands-pères comprenait la science universelle. « J'entens et veulx que tu apresne les langue parfaictement : premièrement la grecque, conune le veult Quintilian ; secondement la latine, et puis rhébraïcque pour les sainctes lettres, et la chaldaïcque et arabicque pareillement, et que tu formes ton stille quand à la grecque, à l'imitation de Platon ; quand à la latine, à Cîceron. Qu'il n'y ait histoire que tu ne tienne en mémoire présente, à quoy te aydera la cosmographie de ceulx qui en ont escript. Des ars libéraux, géométrie, arismeticque et musicque, je t'en donnay quelque goust quand tu estoys. encore petit en l'eage de cinq à six ans ; poursuys le reste, et de astronomie saiche en tous les canons ;, laisseHi\oy l'astrologie divinatrice et l'art de Lullius, comme abuz et vanitez. Du droit civil, je veulx que tu saiche par cœur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. Et quand à la congnoissance des faictz de nature, je veulx que tu te y adonne curieusement; qu'il n'y ayt mer, rivière ni fontaine dont tu ne congnoisse les poissons, tous les oyseaulx
de Tair, tous les arbres, arbustes et firoitienat des fi)retz, toutes les herbes de la terre, tous lea laetaul» cachez au ventre des abysmes, les pierreries de toui orient et midy : rien ne te soit incongneu.^. •^Arrêrrtons-nous là, parce que Gargantua,. pour ne rifiaonH blier, va encore nous parler de la médedne et de la théologie, et que ses derniers mots : «Bi£n.nate soîi incongneu, » résument bien son plan, d'études.. L& plupart des sciences ainsi énumérées par ftabelaier. n'étaient pas encore faites; et, pour quelqaei^-una dft ses contemporains dont la tête était une encydofié^ die vraiment étonnante de notions ou fisoisfiBS au^rijdicules, transmises de siècle en aiôda et d^âeola €ik école, sans être jamais critiquées, rioonnen» majo^ rite des lettrés et des savants se bornait à a|»pi^»idiXL la langue latine, et à discuter à perte de: Yua,. le& moines sur la théologie, et les mondains, d^pui^lr renaissance des lettres, sur la poésies Nouhs a^ons^ dans l'histoire de V Université par Dti Boulay, daB&Gcs^ vier, dans le Traité des Études luinnôme^ dans' le rfc^ glement pour le collège Louis-le-GrancLMtparlepaïKlement de Paris, dans tous les livres oEeSés poui! ks. collèges du dix-septième siècle, la pneope qualÊt latin y prenait une part si prépondépaotftiqQfil. uest&it à peine un peu de temps et d'es[^ce pooF'les; études. Les membres les plus émineaiÉâ en convenaient etenrougissaient;-6tc'€9StpiMU7caclMfr ce néant qu'ils avaient d^à inventé, dèftçsttoépoxpn^ la curieuse théorie qu^il ne faut pa£M eiiseignarlaft sciences directement^ mais les glisser «mil hMMé dans l'étude du latin.