Pantagruel, liv. II, chap. viu
Yoici un passage de Rollin souvent cité, mais bon à transcrire, parce qu'il met à nu, sans s'en douter, la yanité du système. D'abord, Rollin y traite le grec et le latin, pris en eux-mêmes, plus que dédaigneusement. « Pour peu qu'on fasse usage de sa raison, ditnil, on reconnaît aisément que le but des maîtres n'est pas d'apprendre à leurs disciples seulement du grec et du latin, ni de leur enseigner à faire des thèmes, des vers, des amplifications ; à charger leur mémoire de faits et de dates historiques ; à dresser des syllogismes en forme ; à tracer sur le papier des lignes et des figures. Ces connaissances, je ne le nie point, sont utiles et estimables, mais comme moyens et non comme fin ; quand elles nous conduisent ailleurs, et non quand on s'y arrête ; quand elles nous servent de préparatifs et d'instruments pour de meilleures choses, dont Tignorance rend tout le reste inutile. Les jeunes gens seraient bien à plaindre s'ils étaient condamnés à passer les huit ou dix plus belles années de leur vie à apprendre à grands frais, et avec des peines incroyables, une ou deux langues, et d'autres choses pareilles, dont ils n'auront peut-être que rarement occasion de faire usage. » C'est bien parler, et nous ne disons pas autre chose. Quel est donc le but caché qu'on poursuit à travers ces dix années, au prix de ces peines incroyables ? « Le but des maîtres, dans la longue carrière des études, est d'accoutumer leurs disciples à un travail sérieux. » Ne vaudrait-il pas mieux, pour leur donner cette bonne habitude, choisir un travail utile? Ou partager leur temps entre plusieurs sortes de travaux? Pourquoi travailler principalement, et très-principalement à leur apprendre le latin, puisque, d'après Rollin, « on
n^aura que rarement occasion d'en faire usage ? » Il s'agit, nous dit-on, de leur faire estimer et aimer les sciences. Il serait plus sage de les faire aimer en les enseignant, qu'en enseignant le latin, et en cherchant, dans les anciens, pour qui les sciences n'étaient, pour la plupart, que des problèmes ou un amas de préjugés, l'occasion de parler en passant des découvertes modernes. « Le but des maîtres, dit RoUin, est de leur faire estimer et aimer les sciences; d'en exciter en eux une faim et une soif qui, au sortir du collège, les leur fasse rechercher ; de leur en montrer la route; de leur en bien faire sentir l'usage et le prix, et par là de les disposer aux différents emplois où la Providence divine les appellera*. » Est-il possible de mieux parler? de tracer d'une façon plus claire et plus complète le but de l'éducation? Voilà bien en effet ce qu'il faut faire. Mais sur la question, qui est toute la question, de savoir comment il le faut faire, et si c'est en étudiant pendant huit ans le latin, qu'on excitera dans les jeunes gens la faim et la soif de la science, Rollin ne dit pas un mot. Et on serait véritablement tenté de répondre à cet excellent homme, à ce sage, à ce savant et profond pédagogue : « Pour peu qu'on fasse usage de sa raison, on reconnaît aisément que si le but des maîtres est de faire aimer les sciences, d'en montrer la route, d'en inspirer la faim et la soif, de préparer les jeunes gens aux diverses carrières, il est nécessaire de remplir ce programme avec suite, avec clarté, de ne pas le cacher derrière des études estimables, qui doivent tenir leur place à côté des autres, mais une place proportionnée à leur impor-