Sen., Epist. cvi
2. Demogeot et Montucci, de V Enseignement secondaire en Angleterre et en Ecosse, Paris, 1868.
10 LÉDUCATION.
grecs et latins, il peut les expliquer à livre ouvert et en réciter couramment la meilleure partie ; mais il n'a pas pris le temps de les juger et ne les admire que sur parole. Quel est le savant des deux? C'est celui qui ne sait rien, ou peu de chose; car il veut et il sait étudier. L'autre n'est aujourd'hui qu'un répertoire ; demain, épuisé par ses efforts, ne connaissant les auteurs que par la fatigue qu'ils lui ont causée, il les laissera couler de son souvenir, et passera le reste de sa vie étranger aux lettres. Il n'en va pas autrement du mathématicien. Celui qui a de bons principes, un esprit formé et ouvert, et qui voit assez clairement la beauté et la grandeur de la science pour se sentir animé d'un puissant désir de la posséder, arrivera infailliblement à un degré de culture que n'atteindra jamais le pauvre enfant qui a docilement su ivi de nombreuses démonstrations, qui les a servilement répétées, et en a surchargé samémoire aux dépens de son jugement.
Mais ne songez pas seulement à la culture de leur esprit; voyez comme ils sont préparés pour les combats de la vie, quelles âmes vous leur avez faites. A chaque pas qu'on fait dans la vie, il faut discerner le devoir, et quand on le voit bien clairement, le suivre coûte que coûte. Qu'avez-vous fourni pour cette rude tâche à votre routinier, à votre discipliné ; à celui dont vous avez pendant dix ans cultivé et surchargé la mémoire, ne lui laissant rien à discuter, rien à trouver, et qui n'a eu, durant cette longue enfance, ni le temps de penser, ni l'occasion de vouloir? L'autre a déjà pris son parti, et court allègrement sur la voie, qu'il en est encore à quêter partout un avis et à réclamer des lisières. la méthode in-
L EDUCATION. Il
sensée, d'élever un enfant pour la servitude, sachant bien qu'il faudra le lâcher, à vingt ans, en pleine liberté ! comme si la première loi de l'éducation n'était pas d'élever un homme pour le milieu où il doit vivre ! Donnez-vous des fusils aux Séminaristes et aux Saint-Cyriens des bréviaires?
J'entends bien que l'éducation proprement dite, la grande, la décisive, l'essentielle , n'est ni celle d'un soldat, ni celle d'un prêtre. La grande éducation est nécessaire à tous, et doit être commune à tous, parce qu'au-dessus de notre vocation particulière, nous avons une vocation commune, qui est celle de l'humanité. Mais si les conditions de l'humanité ont changé, si la société est émancipée, feindrons-nous de ne pas l'apercevoir? Notre élève entrera-t-il dans le monde comme un étranger qui a tout à apprendre sur ce qui l'entoure, et qui ne sait pas même la langue de son pays? Même quand la société fixait les rangs, restreignait les droits, gouvernait Tintérieur des familles, usurpait jusque sur la conscience, imposait la religion et la secte, et souvent la personne du confesseur, il fallait, sous peine de dégrader l'homme, l'accoutumer à vouloir. Et maintenant que nous nous sommes rapprochés de la raison et du droit, nous élèverions nos enfants comme Van Amburg domptait ses bêtes, en les énervant? L'obéissance est bonne, sans doute, pour qui n'est pas encore capable d'être son maître, et le respect est nécessaire, même dans la liberté, surtout dans la liberté ; mais il faut que Tenfant obéisse comme un être destiné un jour à ne plus obéir, et qui ne se laisse gouverner aujourd'hui que pour apprendre plus vite à se gouverner. Il aimera l'obéissance et l'autorité dans ces
conditions; il en comprendra le premier la nécessité; il s'y accoutumera, comme on s'accoutume, même à la sévérité d'un père. Il ne faut lui imposer, enfant, que cette sorte de respect qu'il éprouvera toute sa vie pour les grandes choses, et qui, au lieu de dégrader l'âme, l'améliore et l'élève.
L'enseignement secondaire appelle des réformes ; on le voit, on le sent; l'effondrement de ces dernières années a achevé une démonstration qui était déjà faite pour les clairvoyants. Les familles le demandent à grands cris; les vrais savants se plaignent encore plus haut. Les routiniers se défendent mollement, sont effarés, n'osent plus dire qu'il n'y aura jamais autre chose à faire que de (5opier Rollin et d'dnonner le Selectœ. Or, qu'est-ce que réformer les collèges? C'est substituer l'éducation à l'entraînement; c'est faire la guerre à cette éducation passive, qui déshabitue les enfants de penser, en les tenant pendant dix ans occupés à écouter, à copier et à réciter.
On commente à l'envi cette parole de Montaigne, qui est une grande et bonne parole : « Il n'y a tel que d'alleicher l'appétit et l'affection : aultrement on ne faict que des asnes chargez de livres ; on leur donne à coups de fouet en garde leur pochette pleine de science; laquelle, pour bien faire, il ne fault pas seulement loger chez soy, il la fault espouser*. » Je pourrais montrer, presque d'année en année, les ministres de l'instruction publique, sentant le mal, parce qu'en effet ils sont bien placés pour l'apercevoir, et sacrifiant une partie du programme