‹ La réforme de l'enseignement secondaireChapitre 49 sur 135 · Ci-dessus^ première partie, chap. n et m · texte numérisé non relu

Ci-dessus^ première partie, chap. n et m

11 si LA DURÉE DU TRAVAIL INTELLECTUEL.

ment les jours ouvrables, mais aussi les jours de feste *• »

Voici cependant ce qui se passe. Je prends le règlement des lycées : les choses ne vont guère autrement dans les familles, puisqu'il s'agit de travailler tout autant pour arriver au même but. Les petits se lèvent à six heures , se couchent à huit heures et demie. Admettons qu'en hiver on leur accorde un quart d'heure de grâce le matin , cela n'a pas lieu partout et ne vaut pas la peine d'en parler. Si les grands vont à la veillée et se couchent à dix heures du soir, après s'être levés à cinq heures un quart du matin en été, cela fait sept heures un quart de sommeil et seize heures trois quarts de veille, sur vingt-quatre heures. Mais ne poussons pas les choses à l'extrême : prenons la moyenne de nos élèves. Ils se couchent à huit heures et demie, ils se lèvent à cinq heures et demie, soit neuf heures de sommeil et quinze heures de veille.

Ces quiqze heures, comment sont-elles remplies? On peut compter, par semaine, vingt-trois heures de classe et ajouter cinq heures pour les conférences, l'instruction religieuse et les leçons de dessin. (Je ne parle pas de la gymnastique, de l'escrime, des exercices militaires ni des arts d'agrément, qu'il faudra, bon gré, mal gré, placer dans les récréations ou aux heures d'études.) Voici donc, par semaine, sur cent quarantequatre heures pour six jours, cinquante-quatre heures de sommeil et vingt-huit heures de classes ou de conférences. Le lever, les repas et les récréations ne

1. Plutarque, Œuvres morales, I, Comment il fault nourrir les en* fants, 1. 1, p. 13.

prennent guère que trois heures trois quarts par jour : ce qui, pour cinq jours, fait dix-huit heures trois quarts ; si Ton y ajoute pour le jeudi, jour de promenade, sept heures et demie, nous avons, pour la semaine, vingt-six heures un quart; ce qui reste, c'està-dire trente-cinq heures trois quarts, est donc consacré au travail de V étude. Trente-cinq heures trois quarts d'études, et vingt-huit heures de classes ou de conférences obligatoires , cela nous fait soixantetrois heures trois quarts d'immobilité par semaine ; et comme il y a en faveur du jeudi un avantage marqué, il faut compter pour les autres jours environ douze heures par jour de travail sédentaire et de contention d'esprit. Un homme fait supporterait-il impunément une telle charge?

Mais ce n'est pas tout. Ces douze heures de travai ne suffisent pas à tous les devoirs et à tous les exercices de la sejnaine. Prenons pour exemple la classe de rhétorique. Nous avons à employer trente-cinq heures trois quarts, dans l'hypothèse que ni la gymnastique , ni les exercices militaires, ni les arts d'agrément, ni la natation l'été, ni rien d'inattendu, ne viendra diminuer ce chiffre. Or, voici la liste des devoirs ou préparations que l'élève (je le suppose consciencieux et mettant à tout ce qu'il fait l'attention nécessaire, le temps convenable, et jusqu'au soin matériel trop souvent négligé) devra faire durant ces trente-cinq ou trente-six heures de travail :

Devoir religieux 2 heures.

Discours latin 5

Discours français 4

Vers latins (puisqu'on les a rétablis) 4

Version latine 2

RéFORME DE L*EI1S. ^

Version grecque 3 heures.

Histoire 4

Géographie 2

Sciences 4

Langues vivantes 3

Leçons et explications latines 2

Leçons et explications grecques. ... 2

Total 37 heures.

Nous voici à trente-sept heures ; c'est-à-dire que nous avons dépassé d'une ou deux heures le temps strictement disponible ; et la langue et la littérature françaises, la lecture et Tétude des textes français ne figurent pas dans ce tableau : ce serait bien le moins qu'on leur accordât trois heures par semaine ; mais comment faire ? Le contenu est déjà plus grand que le contenant !

Ainsi les élèves internes sont trop longtemps au travail, et malgré cela ils ne peuvent suffire au travail qu'on leur demande. Quant aux externes , s'ils font toute leur besogne, et la font en conscience, ils n'y doivent pas consacrer, par jour, moins de treize heures. Je conclus que, dans l'état présent des choses, partout où l'on n'a pas espacé de quinzaine en quinzaine le retour périodique de certains devoirs, il y a disproportion , surcharge et confusion.

Première conséquence : une -partie du devoir est brochée , comme on dit en style d'écolier ; seconde conséquence : même pour faire de mauvais devoirs, en courant, sans réflexion, et par conséquent sans profit, on travaille douze heures par jour, c'est-àdire qu'on se rend systématiquement malade. Je désire que cette démonstration soit claire. Il me semble qu'elle l'est» J'ai peine à croire qu'elle ne frappe pas

l'esprit des pères et des mères de femille. Qu'en pen* sent les membres du Conseil supérieur et les rédacteurs des programmes pour l'admission aux écoles ?

Douze heures d'immobilité et de contention d'esprit! ce serait cruel pour des prisonniers. On a une certaine liberté personnelle dans un cachet, pourvu qu'on n'y soit pas attaché et garrotté. Mais ici on ne peut ni faire trois pas, ni se lever ou s'asseoir à volonté, ni même soupirer un peu haut. Il y a d'ailleurs des remarques et des restrictions à faire sur ces trois heures à peu près qui restent pour les besoins du corps , après cet énorme prélèvement de douze à treize heures.

D'abord, on passe sans intervalle du dortoir à l'étude. A Vanvres, en été seulement (mais Vanvres est le paradis des écoliers), on fait une demi-heure de promenade dans le parc avant de se mettre au travail : grande provision de bon air, de bonne humeur et de courage pour la journée, et de santé pour l'avenir ! Partout ailleurs on se rend tout droit à la salle d'étude après s'être lavé et habillé. On s'y rend, bien entendu, deux à deux, au pas militaire, en silence ; on entend la prière, on s'assied devant son pupitre, et on y reste, toujours en silence, jusqu'à sept heures et demie. M. de Laprade regrette beaucoup ce commencement de journée*. Il croit que le corps a besoin d'un peu de mouvement après le sommeil, d'un peu d'air après le sommeil dans un dortoir, et que l'esprit commencerait le travail sous de meilleurs

1. V Éducation homicide, éd. de 1868, chap. m, p. 30. « Nos poumons et nos muscles ont besoin à ce moment d'une secousse, imprimée par Tacti vite volontaire, qui fasse succéder à la chaleur un peu énervante du lit et de la chambre une chaleur acquise par le mouvement.»

auspices, si.on laissait ne fût-ce qu'un quart d'heure aux amusements et aux libres propos. Il dirait volontiers, en empruntant le langage de Platon, philosophe et poëte comme lui : « Le commencement est une divinité qui fait réussir nos entreprises, toutes les.fois qv'on lui rend les honneurs qu'elle mérite*. »

La routine répond par la crainte de la dissipation, qui est sa réponse ordinaire; mais M. de Laprade ne croit pas à la dissipation comme conséquence nécessaire du mouvement. Il ne croit pas que la dissipation soit trop mauvaise, pourvu qu'on lui mesure la place. Il la préfère à l'engourdissement : que vous en semble?

Autre grief de M. de Laprade. On dîne et on soupe sans parler. Pourquoi sans parler? Autrefois on entendait une lecture pendant le repas ; habitude claustrale, qu'on a conservée longtemps par pure routine. Après de longues années, on s'est aperçu que cette lecture faite aux moines pendant leurs repas était une mortification, assez inutilement imposée à des collégiens. On a fermé le livre, mais les conversations restent défendues, presque partout, à cause du bon ordre. Je comprendrais qu'on interdît les cris au réfectoire, et que la conversation se fît à voix modérée, comme dans un salon de bonne compagnie.

Enfin, il faut bien en convenir, les deux heures de récréation ne sont pas toujours des heures de bruit et de mouvement. D'abord, les grands se promènent au lieu de jouer : M. de Laprade se plaint qu'on le leur permette, et il a raison ^ Il faut être tout entier

Page 1