‹ La réforme de l'enseignement secondaireChapitre 59 sur 135 · UTILITÉ DE LA GYMNASTIQUE · texte numérisé non relu

UTILITÉ DE LA GYMNASTIQUE

tion formelle de se lever et d'étendre les bras. Il est dans les mêmes conditions physiques pendant les quatre heures de classe. Ces onze, douze ou treize heures ne sont pas seulement des heures d'un repos débilitant pour le corps ; c'est un temps de contention d'esprit extrêmement pénible, et qui se traduit infailliblement par une grande fatigue corporelle. On l'introduit à huit ans dans cette machine ; il y passe dix ans. 11 y entre enfant, et il en sort homme fait; et cependant les rouages fonctionnent pendant tout le temps à peu près de la même manière. M. Fonssagrives n'est que l'écho de tous les médecins quand il trouve qu'on fait un partage trop inégal entre l'esprit et le corps, en donnant à l'esprit onze heures, au corps deux heures. La manière dont on forme l'esprit peut n'être pas parfaite ; elle est du moins constamment étudiée, renouvelée, améliorée ; pour le corps, on le laisse, pendant ces deux heures qu'on lui abandonne, sans aucune direction. 11 n'est pas même vrai de dire qu'il a deux heures pour lui, car la musique a le droit de lui en prendre plus de la moitié. Si l'on donne enfin une troisième heure, comme tous les esprits sensés le demandent, et si on exige désormais que trois heures de récréation soient trois heures de mouvement, il en résultera un grand bien pour le corps, et par consé- ' quent pour l'esprit. Mais n'y a-t-il pas mouvement et mouvement? Il y a certes des mouvements qui disloquent, éreintent, épuisent, et d'autres qui assouplissent et fortifient. On a fait une étude de ces deux sortes de mouvements. D'habiles gens s'y sont appliqués, et peu à peu, en ont tiré une suite de préceptes, qui, mis en pratique, donnent des résultats importants pour la force, l'agilité, la santé. En Allemagne, de-

puis un demi-siècle, on enseigne la gymnastique aux enfants jusque dans le moindre village. Les Anglais sont célèbres dans le monde entier par leur amour pour tous les exercices violents, le cricket, le pugilat, le canotage, la chasse. En France môme, après une longue indifférence, on a introduit la gymnastique dans la marine et dans l'armée. On a bien aussi décrété qu'on ferait de la gymnastique dans les collèges et dans les écoles : ce serait un long recueil que celui de toutes les ordonnances et de toutes les circulaires qui ont pour objet de prescrire ces enseignements; et ceux qui croient qu'une chose ordonnée est une chose faite, doivent s'étonner que nous ayons encore des enfants gauches et malingres. La vérité est qu'on a traité jusqu'ici la gymnastique comme les langues vivantes; c'est-à-dire qu'on perd une heure par semaine pour faire semblant de l'enseigner, et qu'en réalité on ne l'enseigne pas. Je parle là du. passé; car j'espère que les efforts tentés depuis 1871 porteront leurs fruits.

Toute notre pédagogie remonte aux Grecs, au moins pour les études littéraires ; pourquoi faut-il qu'on ne leur ait emprunté que cela ? La pédagogie des Grecs se composait de deux parties : la musique, qui est l'éducation de l'esprit, et la gymnastique, qui est l'éducation du corps. Us donnaient la même importance à ces deux sortes d'éducation : d'abord parce qu'ils aimaient la force et la beauté du corps, et qu'ils savaient le prix de la santé ; et ensuite parce qu'en améliorant le corps, ils étaient certains de travailler à l'amélioration de l'âme. Voici comment parle Platon dans sa République :

«Le but de l'éducation fondée sur la musique et sur

la gymnastique, n'est pas, mon cher Glaucon, comme on se Timagine, de former l'âme par la musique et le corps par la gymnastique.

— Explique-toi.

— Il se peut fort bien que l'une et l'autre aient été établies principalement pour former l'âme*. »

Les Grecs tenaient autant à la beauté qu'à la force, parce qu'ils étaient véritablement artistes, et il y a certainement un lien entre ces deux vertus. Non-seulement tous les Grecs qui ont traité spécialement de l'éducation abondent en préceptes sur la gymnastique, mais on voit dans tous leurs livres, et dans tout ce que nous savons de leurs habitudes , qu'ils s'en préoccupaient toute la vie. Ils étaient tous soldats et tous athlètes, quoiqu'il y eût des athlètes de profession. La course à pied, à cheval, en char, la lutte, le pugilat, tenaient dans les fêtes publiques et dans les cérémonies religieuses une plus grande place que l'art dramatique, où ils excellaient.

Il en fut de même des Romains, avec cette différence que les Romains se soucièrent beaucoup moins de la beauté, et beaucoup plus de la force. Nous lisons avec tant de ravissement les écrivains du grand siècle qu'ils nous cachent un peu ce qu'il y avait de sauvage dans le fond de la société romaine, même pendant le règne de Virgile. Platon dit qu'il faut mener les enfants à la guerre sur des chevaux, les rendre spectateurs du combat lorsqu'on le peut sans danger, et leur faire en quelque manière goûter le sang, comme on fait aux jeunes chiens de meute ^ L'éducation des Grecs n'était

1. Platon, la République, liv. III, trad. fr., t. VII, p. 177.

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