Montaigne, liv. I, chap. xxiv, 1. 1, p
cepte pas une doctrine comme, une mode , parce qu'elle a cours, et qu'il est bienséant d'y adhérer. Puisqu'on a enseigné comme vérités des opinions dont la fausseté est aujourd'hui manifeste, il est impossible de croire que ceux qui les acceptaient quand elles passaient pour exactes , étaient des savants pour cette raison. Ils n'étaient que des ignorants, et d'autant plus ignorants, qu'ils avaient appris et retenu un plus grand nombre de ces erreurs. De même pour les décisions à prendre dans les affaires publiques ou privées : il faut sans doute avoir approfondi la morale, et s'être formé, après réflexion et discussion, une règle générale de conduite ; avoir lu l'histoire en philosophe, de manière à connaître la cause des faits, leur enchaînement et leurs conséquences; savoir de l'économie politique tout ce qui peut servir à éclairer la production et les échanges; mais ce qui importe par-dessus tout, c'est d'avoir appris à bien placer sa curiosité, à aimer les sciences et les belles-lettres, à suspendre son jugement quand on le peut, et à juger rapidement et sainement dans les occasions où la promptitude est nécessaire ; à garder son sang-froid dans le péril, à prendre un parti et à s'y tenir; à braver et à supporter la douleur, à pratiquer la justice contre son propre intérêt.
Le privilège des moralistes est d'émettre des vérités sur lesquelles tout le monde est d'accord, et leur malheur, quand ils vont à l'attaque d'un usage très-répandUj c'est d'avoir beaucoup d'approbateurs et peu de disciples. Parmi tous les auteurs qui ont écrit sur l'éducation, je doute qu'il y en ait un seul qui ait omis d'avertir les parents qu'ils doivent son-
ger avant tout à ravancement intellectuel et moral de leurs enfants, et ne se préoccuper que d'une façon très-secondaire de leur avancement dans le monde. Les pères de famille s'associent à l'unanimité à cette propagande vertueuse. On dirait un peuple de stoïciens. Malheureusement, tout s'évapore en beaux discours. On se fait grand honneur en répétant ces admirables sentences ; mais personne ne s'en nourrit et alimente. Elles passent de main en main comme un objet de parade, ou comme un jeton inutile à tout autre usage, et qui ne sert qu'à compter *. Il semble qu'on se tienne quitte envers la philosophie par cet étalagé de grands sentiments, et qu'on se dédommage dans la pratique en ne songeant qu'à la richesse et à l'ambition.
a Mens bona, fama, fides! » Hsec clarè et ut audiat hospes; Ula sibi introrsùm et sub linguâ immurmurat : ô si EbuUit patrui praeclarum funus"!
L'un dit à son fils : tu iras à l'École polytechnique ; et l'autre : tu seras avocat, ou médecin ; ce qui veut dire : Sois d'abord bachelier. On supplie celui-ci d'avoir une réponse toute prête pour toutes les questions du programme ; et on dit la même chose à celui-là, si le baccalauréat es lettres est exigé comme condition de l'examen. S'il vient à être rayé du programme, on lui dit : laisse là ton latin, et ne songe qu'aux mathématiques. On leur fait, à l'un et à l'autre, des exhortations sur la nécessité de s'assurer une carrière. On leur cite des exemples; on leur dit: