A. Pers., SaU ii, v
il gagne tant. Les Américains ont un autre tour de langage ; ils disent : il vaut tant. L'enfant distingue bien vite entre les deux morales qui se succèdent dans les discours de son père : il y en a une pour la parade, et une autre pour la pratique de la vie ; la morale dont on se vante, et celle dont on se sert. Il n'est pas moins clairvoyant pour la littérature ; il convient qu'elle orne l'esprit, et qu'elle constitue le plus noble des plaisirs; mais il se promet de n'y plus penser, quand elle lui aura procuré un bout de diplôme.
L'enfant, qui a ce discernement précoce, n'est pas l'enfant du dix-neuvième siècle. Il n'en allait pas autrement au dix-huitième siècle, le siècle de la philosophie, ni au grand siècle, ni au siècle de la Renaissance, ni pendant le moyen âge. Charlemagne, après avoir fondé l'École du palais, part pour Rome. Il trouve à son retour que les jeunes seigneurs n'ont pas travaillé, que leurs devoirs, qu'il se fait remettre, sont pitoyables ; les écoliers pauvres, au contraire, ont pris leur tâche au sérieux; l'empereur les fait mettre à sa droite. « Je vous donnerai, leur dit-il, de bons bénéfices, des évêchés*. » L'empereur a raison; et les écoliers pauvres, qui ont travaillé pour avoir des bénéfices, ont raison aussi. Nous voulons être honnêtes gens, parce que c'est un devoir, et lettrés, parce que c'est un plaisir. Et nous voulons aussi avoir des bénéfices, parce que c'est un besoin, quand on est pauvre. Nos écoliers pourraient répondre de même aux belles paroles de M. Duruy : nous voulons
1. Crevier, Histoire de VUniversité de Paris, Paris, 1761, t. I, p. 30.
être des hommes, et, en outre, nous voulons être des bacheliers.
Comment ne le voudraienl^ils pas? Leurs pères le leur commandent. Et comment les pères ne le commanderaienWls pas? La société les contraint à exiger cela de leurs enfants; elle ne reconnaît pour siens que les bacheliers. Ce n'est pas qu'on ait coutume de se glorifier dans le monde du titre de bachelier ; mais il y a une infinité de guichets qu'on ne peut franchir sans lui. Montaigne, qui était un seigneur dans sa province, et qui écrivait pour les gentilshommes, n'admet pas qu'on étudie pour tirer profit de la science, « car une fin si abjecte est indigne de la grâce et faveur des Muses *. » Mais, n'en déplaise à sa philosophie, on peut être un noble esprit, et avoir besoin, pour vivre, d'écrire, ou de plaider, ou d'exercer un modeste emploi. La plus vulgaire sagesse exige donc qu'on coure après le diplôme. Un père qui n'a pas de fortune et qui ne se préoccupe pas de faire de son fils un bachelier, le condamne à n'être jamais ni professeur, ni avocat, ni magistrat, ni auditeur au conseil d'État, ni employé au ministère des cultes ou au ministère des finances, ni médecin, ni élève de l'école de Saint-Cyr et de l'École polytechnique; et ce père-là est un mauvais père.
M. de Laprade fait à ce sujet, en parlant de l'éducation physique, une réflexion désolante :
« Un fait nouveau, propre à notre temps, et que nous avons constaté mille fois, c'est l'inquiète ardeur des mères à stimuler chez leurs fils les études pré-