PREMIÈRES TENTATIVES
duit au poids qu'il ne pourrait dépasser sans renoncer à la profession qui le fait vivre. » M. Bérard cite les prodiges, pour montrer combien il est facile d'obtenir, à moins de frais, ce que nous cherchons, la santé, l'agilité, une force bien équilibrée. A Rome, où les exercices des athlètes, destinés à la course et au pugilat, différaient essentiellement de ceux des gladiateurs, on donnait, comme à volonté, aux uns cette force pondérée, et l'élégance de la forme et des mouvements, aux autres la structure massive et la musculature redoutable qui les transformait en bêtes féroces. Au premier coup d'œil jeté sur les bas-reliefs antiques, cette différence saute aux yeux*. Des exemples si palpables, un si grand intérêt ne suffisent pas jusqu'ici pour nous émouvoir. M. de Laprade dit que, pour tous les exercices du corps, les établissements religieux prennent le pas sur les établissements universitaires. Il n'importe; s'ils avancent, il faudra bien qu'on les suive. J'en serai pour ma part profondément reconnaissant aux initiateurs. Le ministre de la guerre tient compte aux candidats pour l'école de Saint-Cyr de leur expérience en escrime, en natation et en équitation. Il faudrait élargir un peu cette mesure. Si le ministre de la guerre et celui de la marine voulaient bien accepter les notes de gymnastique comme élément de classement dans le concours d'admission, et introduire ainsi l'éducation physique dans le programme, qui est notre maître souverain, ils renouvelleraient la race en peu d'années, surtout en ayant soin d'étendre cette innovation
1. J. J. Ampère, l'Histoire romaine à Rome, Paris, 3* éd., 1872, chap. xin, t. IV, p. 29 sqq.
POUR l'enseignement de la gymnastique. 151
aux examens pour le volontariat d'un an. Nous ne ferions, par cette utile réforme, que nous égaler aux nations voisines. Qu'on songe bien que, quand M. Amoros est venu à Paris , il avait déjà fondé un gymnase à Madrid; qu'en Angleterre les exercices du corps prennent une partie considérable, et à mon propre avis, beaucoup trop forte, du temps consacré à réducation; que Finstitut central de gymnastique à Stockholm produit des résultats merveilleux; qu'il vaut à lui seul, comme le disait à Berzelius un savant français, la peine de faire le voyage de Suède ; qu'en Suisse la gymnastique est une institution nationale; que les Allemands y excellent; qu'un médecin allemand fait un cours de gymnastique sans déroger; qu'il n'est pas rare de voir, dans les gymnases et les progymnases, la gymnastique enseignée par un maître pourvu du diplôme de docteur en médecine. Serons-nous toujours devancés par tout le monde? Serons-nous éternellement, malgré notre réputation de frivolité, les esclaves de la routine? 11 faudrait d'abord donner l'exemple dans les lycées de Paris. Les exercices militaires, qui sont une branche de gymnastique nouvellement introduite, serviront peutêtre d'initiation, pourvu qu'on ait l'esprit de marier les deux choses ensemble. Si la gymnastique prend une fois, dans nos habitudes, la place qu'elle y doit avoir, c'en est fait de l'éducation de précaution, et nous entrons résolument dans la voie de l'éducation d'endurcissement, qui est la vraie et la seule éducation physique.
On cherche avec anxiété, dans toute maison d'édu cation, les moyens de préserver les enfants du vice. C'est pour cela que dans les collèges français, ils
sont sans cesse accompagnés, sans cesse surveillés. On s'efforce, par des conseils paternels, de leur donner des habitudes de réserve et de dignité personnelle; au premier signe qui fait redouter quelque penchant malhonnête, on redouble autour d'eux de sollicitude. Le proviseur, Taumônier, le médecin sont avertis. Dans les familles les mieux réglées, on n'a pas de précautions plus attentives, ni un langage plus circonspect tant qu'on est dans l'incertitude, plus ferme et plus persuasif quand il ne reste plus qu'à arrêter les progrès du vice. Il n'est pas d'homme accoutumé à réfléchir sur la santé physique et morale des enfants qui ne connaisse l'influence de la gymnastique, soit comme discipline préventive, soit comme moyen de guérison. Quand les enfants prennent un goût très-vif à exercer, avec zèle et mesure, leurs forces croissantes, ils ne connaissent plus ni les insomnies, ni les rêveries malsaines, ni les habitudes efféminées. Rien n'est plus rassurant qu'un collège où tous les enfants, en se couchant le soir, se sentent le corps un peu fatigué. Un bon sommeil s'empare d'eux sur-le-champ, et ils se retrouvent le lendemain avec un esprit joyeux et des membres dispos, également prêts pour les jeux et pour le travail. C'est presque toujours par . ignorance que l'on est injuste. Quand j'ai commencé àm'occuper activement de l'introduction de la gymnastique dans les lycées, mon attention s'est portée d'abord sur les promenades. J'avais vu, comme tout le monde, nos lycéens traverser les rues de Paris, deux à deux, d'un pas languissant, et je me disais que des promenades ainsi faites étaient un amusement bien lugubre. Je me souvenais d'autre part qu'à Sainte-Anne d'Auray,
du temps des jésuites, et dans la plupart des collèges dirigés par des catholiques sur lesquels j'ai été renseigné, on faisait, assez fréquemment, de grandes promenades. Les élèves y pensaient deux mois d'avance, pour le moins. On partait ces jours-là beaucoup plus tôt; on rentrait beaucoup plus tard. La journée tout entière appartenait au plaisir. On se donnait un but: un vieux château, un site remarquable, le bord de la mer, ou encore un pèlerinage. En général, il y avait un goûter servi sur Therbe, ou même un souper, quand le temps le permettait. Il fallait toujours faire une grande course pour arriver au but, mais on la faisait gaiement, et la fatigue même était un plaisir. J'eus la pensée d'introduire cette coutume dans nos collèges; j'ai appris depuis que M. Duruy avait eu la même idée avant moi ; je la lui restitue, et je gagne à cet acte de justice l'avantage de pouvoir dire que l'innovation est excellente. Il est évident qu'on n'avait pas obéi à la première circulaire; on commençait l'an dernier à donner suite à la seconde, très-doucement, très-partiellement, parce que l'Université ne se dérange pas facilement de ses usages. M. Mourier, le vice-recteur, me donnait pour cela, comme pour bien d'autres choses, un concours très-actif, et avec des proviseurs tels que MM. Joguet et Denis, j'étais bien sûr de réussir. J'avais imaginé de donner à nos promenades un but instructif; M. de Laprade me pardonnera aisément, car il s'agissait de ce genre d'instruction qu'on acquiert sans aucun effort, et qui est elle-même un plaisir. Il recommande lui-même, en termes excellents, d'augmenter l'attrait de la promenade. « Rendez à la vie du corps et du cœur ces cinq heures (trois heures,
M. de Laprade) soustraites au fonctionnement mécanique du cerveau ; donnez-les à la gymnastique, à la promenade, au grand air, à la conversation avec les parents ou les maîtres, aux jeux naturels à l'enfance, à ces charmantes études qui peuvent se faire en pleins champs : botanique, géologie, histoire naturelle, philosophie morale, et je soutiens qu'au bout de dix ans que dure en moyenne la vie de collège, vous aurez ainsi des bacheliers plus instruits, mieux portants, plus moraux, plus Sommes enfin*. » Voilà, dans un seul plaisir, une grande variété de plaisirs. La variété entrait aussi, comme élément essentiel, dans notre système.
Ainsi, quand le temps était incertain et la campa-, gne impossible, on allait tout droit au musée du Louvre. Tantôt nous nous faisions accompagner par un de nos professeurs de dessin, le plus souvent par un professeur d'histoire ou de belles-lettres. Il n'y a pas d'enseignement professé dans une chaire qui puisse égaler la vivante leçon donnée et reçue à côté d'un chef-d'œuvre. Ce ne sont plus des mots qui entrent dans les oreilles ; c'est Part grec qui se révèle dans sa radieuse beauté ; c'est la vie antique qui se manifeste par ses monuments. Au besoin, nous aurions fait appel à la bienveillance des conservateurs. Quel est le savant ou l'artiste qui n'eût été heureux de donner sur place une leçon à ce jeune auditoire, et de lui montrer des merveilles que les étrangers seuls connaissent, et que les Parisiens ignorent? Plus d'un amateur éclairé, qui a passé dix ans dans un collège de Paris, va ensuite visiter les musées de