‹ La réforme de l'enseignement secondaireChapitre 68 sur 135 · V Éducation homicide, 2* éd., p · texte numérisé non relu

V Éducation homicide, 2* éd., p

Hollande et d'Italie, et se persuade que nous n'avons au Louvre que des tableaux de second ordre. C'est tout au plus si on va voir la Vénus de Milo, à cause du bruit qu'elle a fait, et on passe rapidement, pour parvenir jusqu'à elle, au milieu de chefs-d'œuvre admirables qu'on daigne à peine regarder. Nous n'aurions pas négligé, dans ces riches galeries, les beaux meubles, autrefois gardés dans les magasins de la couronne, et que j'y ai fait placer, ni la collection d'émaux et de céramiques, ni les dessins, ni la chalcographie. Nous aurions appris à nos jeunes gens qu'ils pouvaient se procurer là, à très-bas prix, d'excellentes gravures d'après les tableaux des grands maîtres. Peut-être le public aurait-il fini par l'apprendre d'eux. Ce serait un progrès dans nos mœurs que de remplacer par la reproduction des chefs-d'œuvre de Tart, les étranges gravures qui décorent nos appartements. Un autre jour, nous aurions visité Cluny, la Monnaie, l'école des Beaux-Arts. Nous aurions donné une journée à l'extérieur du Louvre, pour admirer les sculptures de Jean Goujon, les belles décorations de Thibaut Métézeau. Un professeur d'histoire nous aurait été bien nécessaire pour cette promenade ; mais nous n'avons qu'à choisir dans le riche personnel de nos lycées. C'est encore un professeur d'histoire, qui nous aurait conduits à la Bibliothèque nationale, pour y admirer les livres, les manuscrits, les n^édailles, les estampes, et le palais lui-même, tout rempli de l'histoire de Mazarin. Rien qu'en longeant les rues, dans une ville qui a été le principal théâtre de l'histoire de la France, il y a toujours quelque chose à enseigner. Un maître d'é- 'tude n'y suffit pas; c'est une place d'honneur, que

le proviseur doit revendiquer, ou le professeur le plus célèbre de la maison. Ceux de nos palais qui n'ont pas été rasés ou brûlés, gardent à peine la trace de leur ancienne ordonnance ; c'est un bonheur de les reconstruire par la pensée, et d'y faire revivre en imagination les personnages de l'histoire. Nous n'avons plus la maison du chanoine Fulbert, mais en voici la place. Notre-Dame, au cœur de la cité, est pleine d'enseignements. A elle seule, elle raconte la moitié de l'histoire de France. C'est là que Henri IV fut entendre le Te Devm aussitôt après son entrée dans Paris; et c'est là aussi qu'après l'abjuration de (lobel fut inauguré le culte de la déesse Raison. Dans cotte place de l'Hôtel-de-Ville, ou plutôt dans un recoin de cette place, car nos pères aimaient à s'entasser, on a pendu, écartelé, roué, tourmenté, brûlé. On y a fait force feux de joie. On a crié Vive le Roi à t )us les rois de France, et Vive la République à tous les gouvernements provisoires; jusqu'à ce qu'enfin, en un jour de honte éternelle, on ait transformé en ruine sinistre le palais de la Ville de Paris. En remontant la rue Saint-Antoine, on ne trouve rien de l'hôtel Saint-Paul, rien même de la Bastille. Etia/m periere ruinœ. Cette rue bourgeoise, dont tous les murs, jusqu'aux toits, disparaissent sous les enseignes, a vu la mort de Henri II. Voilà encore debout, dans le quartier Mauconseil, le sombre donjon de Jean sans Peur. De l'élégant palais de Médicis il ne reste plus rien, que la colonne de l'astrologue, mélancoliquement accolée à la Halle au blé. Dans la cour du nouveau Louvre, un savant architecte a dessiné sur le sol les contours du Louvre de Charles V; c'est pour nous, en vérité, qu'il a fait ce travail. Non

loin de là, sur la butte des Moulins, nous retrouvons la place où la Pucelle fut blessée*. De Tautre côté, près de Saint-Germain TAuxerrois, était Thôtel de l'amiral Coligny ; en remontant vers le cimetière des Innocents — un charnier dont les siècles ont fait une halle — nous foulons la rue de la Ferronnerie où fut assassiné Henri IV. Nous aurions été en pèlerinage à Thôtel Carnavalet, où vécut si longtemps Mme de Sévigné, et où subsistent encore, dans leur force et dans leur grâce, les saisons colossales de Jean Goujon ; à la rue Neuve-Saint-Étienne, consacrée par le souvenir de Descartes, de Pascal, et pour mêler tous les temps et toutes les renommées, de Rollin et de Bernardin de Saint-Pierre ; à la rue des Marais — non pas une rue, une ruelle — qui garde encore la maison de Racine. Nous aurions évoqué autour de Thôtel de Rambouillet, les ombres du grand Corneille, de Chapelain et de Voiture. Nous aurions visité la chambre où mourut Voltaire, la rue habitée par J. J. Rousseau, celle où naquit Molière, la place où son corps fut porté quand on ne savait pas si on obtiendrait un coin de terre pour y déposer sa dépouille. Cette ville éternellement agitée laisse tout détruire, tantôt par le temps, tantôt par les émeutiers, tantôt aux frais de ses édiles; elle ne prodigue ni les statues ni les inscriptions : raison de plus pour chercher pieusement les traces de Thistoire, campos ubi Troja. Même pour comprendre Thistoire de la Révolution, il faut s'être rendu compte des transfor-

1. Une statue équestre de Jeanne d'Arc s'élèvera bientôt sur la place des Pyramides. Ce sera une des belles œuvres de M. Frémiet. Je m'applaudis d'avoir pu commander ce monument pendant mon passage au ministère.

mations de Paris. Si Ton ignore qu'il y avait tout un quartier, des théâtres, des palais, un marché, Thôtel des pages, deux casernes entre le Louvre et les Tuileries, on ne peut pas s'expliquer la scène du 10 août. Combien y a-t-il de Parisiens qui sachent où siégeait la Convention? où était la salle des Feuillants? celle des Jacobins? Les étudiants en médecine, qui visitent le musée Dupuytren, ne savent pas toujours qu'ils sont dans le club des Cordeliers. Cet obélisque, entre les Champs-Elysées et les Tuileries, est-il là pour cacher la place de Téchafaud révolutionnaire, ou pour la marquer? Il va sans dire que nous n'aurions oublié ni les Gobelins, ni Sèvres, ni le Jardin des Plantes, et que nous y serions allés, non pas en simples curieux, mais en voyageurs désireux de s'instruire, et conduits par les meilleurs maîtres. Je ne sais si ces excursions nous auraient rapporté plus d'instruction ou plus de plaisir.

Mais c'est surtout la campagne qui m'attirait; c'est là que je voulais aller faire mes provisions de gaieté et de santé. Nous avions organisé , avec le concours de M. Hébert, des promenades géologiques. Le maître, avant le départ, réunissait les explorateurs, et leur donnait, en vingt minutes, quelques notions générales sur le terrain qu'on allait étudier; puis chacun prenait son marteau et son sac, et l'on se hâtait d'aller prendre, en pleine campagne, une leçon dont le souvenir ne s'effaçait pas, et qui valait mieux qu'une partie de barres, soit dit avec tout le respect qu'une bonne partie de barres m'inspire. La topogra* phie et l'histoire avaient aussi leurs jours aux environs de Paris; et l'on sent bien que l'instruction ne venait qu'en seconde ligne dans toutes ces affaires,

et que nous recherchions surtout une bonne fatigue et un grand plaisir. Il faut, au collège, bien travailler et bien s'amuser. Je pense, comme M. de Laprade, que ces dix années de curiosité et de force croissante sont faites pour le bonheur, et qu'on ne les en prive pas impunément.

Les sciences de faits, l'histoire, l'histoire naturelle, la géographie, s'apprennent par les yeux. Montaigne ne se contentait pas de promenades pour son élève ; il voulait de vrais voyages, c'est aussi l'avis de Locke; mais ils écrivaient, l'un et l'autre, pour des gentilshommes, et l'éducation n'était pas, de leur temps, gouvernée et tyrannisée par le programme. J'ai senti comme eux la nécessité des voyages, et n'ayant pas à m'occuper des gentilshommes, j'ai pensé à mes protégés naturels, c'est-à-dire aux pauvres. L'Assemblée a bien voulu m'aider à fonder des bourses de voyage, qui pourront devenir un grand moyen d'émulation et une grande source d'instruction. Mais cette question n'est pas ici à sa place; elle reviendra sous ma plume quand je proposerai mon nouveau système sur les bourses. Il ne faut pas songer à voyager avant d'avoir payé au programme le tribut qui lui est dû ; et je n'appelle pas voyage une course effrénée à travers la Suisse et l'Italie, pendant le mois des vacances *.

1 .A moins qu'on n'arrive à généraliser le système de Toppfer; mais il sera bien difficile de le faire accepter par les familles françaises. Après avoir mis ses enfants en pension pendant toute l'année^ on veut les garder à la maison pendant un mois ou deux : cela n'est que trop naturel. Il vaudrait mieux suivre une méthode inverse, garder ses enfants dix mois, et les faire voyager deux mois sous la conduite d'un maître habile. Pourtant, le directeur du collège Roilin, M. Talberl, a fait une tentative en ce genre, il y a plusieurs an-

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