Montaigne, liv. I, cbap. xxv, t. I^ p
RéFORlCE DE L*ENS. 2
coces, le travail excessif et Tenvie de parvenir, aux dépens des joies de Tenfance, du développement physique, aux dépens de la santé et du caractère. Jadis nos mères nous défendaient contre le zèle paternel en matière d'instruction et de travail rigide; elles plaidaient la cause de notre santé et de notre épanouissement à la vie , la cause de notre corps et de notre cœur. Il n'est pas rare, aujourd'hui, de voir la mère plus âpre encore que le père à la curée des diplômes, condition des places lucratives et des honneurs ofQciels. C'est elle qui rogne le plus volontiers sur les récréations, la gymnastique, la promenade, parce qu'elle entrevoit au bout de ces études hâtives, superficielles et forcenées, un habit brodé, une robe rouge, de grosses épaulettes, et tout d'abord les lauriers du grand concours et le frac de l'École polytechnique*. »
Je réponds à M. de Laprade : Est-ce bien l'ambition qui pousse cette mère, et ne serait-ce pas plutôt la peur? Qui pourrait reprocher aux mères de connaître les inexorables nécessités de la vie, et de vouloir laisser à leurs enfants, à défaut d'un patrimoine, au moins la possibilité d'occuper un emploi qui les empêche de mourir de faim? On n'a pas besoin d'être riche pour être heureux, cela est trèsvrai ; il y a cent mille volumes dans les bibliothèques pour le démontrer 5 mais peut-être a-t-on besoin, pour être heureux, de ne pas être ce qui s'appelle pauvre. Ceux qui n'ont pas senti la misère ne savent ni ce qu'elle pèse, ni ce que vaut la vertu. Nous le
lé V Éducation libérale, par Victor de Laprade; PariSj 1873^ 1" paN tie, chap. ui^ p; 46.
voyons tous les jours dans les plus simples incidents de la vie politique. Celui-ci donne sa démission par scrupule, et s'en va vivre paisible avec cent mille livres de rentes en attendant un nouveau tour de roue. Tel autre quitte sa place comme lui, et regrette de ne pouvoir se faire ouvrier pour donner du pain à sa famille. Le monde les juge Tun et Tautre d'après les mêmes principes, et s'il trouve moins de sérénité dans le second, c'est sur lui qu'il s'acharne de préférence. Il lui reproche durement de tenir aux honneurs. Pour moi, quand je vois une mère condamner son fils à un travail excessif, je pense qu'elle obéit à des soucis bien pressants, et ce n'est pas de la colère, c'est de la pitié qu'elle m'inspire.
L'espèce d'entraînement auquel un enfant se soumet pour arriver à l'École polytechnique, le prépare à cette école, et ne le prépare qu'à cela. C'est peutêtre ce qu'il y a de pire dans la préparation, et ce qui excuse les mères dont parle M. de Laprade, une fois qu'elles ont pris leur parti de jouer sur cette unique carte l'avenir de leur enfant. On l'a destiné à l'École polytechnique avant même qu'il ait pu manifester son aptitude pour les sciences ; on l'élève dans cette pensée, vers ce but, c'est-à-dire qu'on néglige la partie littéraire et qu'on le bourre le plus possible de mathématiques* Il faut qu'avant d*avoir atteint la fatale limite d'dge , il ait parcouru tout le programme et soit prêt à répondre sur tous les points. C'est comme une course au clocher entre tous les enfants d'une même génération. S*il réussit^ et qu'il passe ses deux ans à l'école, et deux ans, pour surcroit, dans une école spéciale, à l'avantage
d'une instruction solide, il joint la perspective presque assurée d'une place dans les services de FÉtat, et le voilà, comme on dit, hors d'affaire. Même s'il entre dans l'industrie privée, même s'il est riche, et n'a pas besoin d'ajouter à ses ressources par son travail, le titre d'ancien élève de l'École polytechnique lui donne, une consistance, un sérieux dont tout le monde, chaque jour, peut apprécier la valeur. S'il échoue au contraire, et il échouera si seulement il s'arrête, car tous les concurrents sont lancés conmie dans une piste, et il faut aller jusqu'au bout tout d'une haleine; s'il s'arrête, dis-je, non-seulement tous les rêves ambitieux s'évanouissent, mais il est peut-être tard pour se tourner d'un autre côté, et lutter contre de nouveaux concurrents qui ont plusieurs années d'avance. Certes, quand M. de Laprade dira aux familles, et surtout aux mères de famille, avec son éloquence et la noble passion qu'il y apporte : « Vous ruinez l'avenir de vos enfants, s'ils manquent le but auquel vous sacrifiez tout, et vous compromettez leur santé dans tous les cas », il est bien sûr de les faire trembler ; mais il n'est pas sûr de les faire reculer, parce qu'en dehors de cet avenir longtemps caressé, elles n'envisagent plus que des déceptions et des ruines.
Celte éducation, qui ne mérite pas d'être ainsi appelée, abaissée à n'être qu'une préparation, un bourrage, crammingj qui tend uniquement à faire un élève de Saint-Cyr ou de l'École polytechnique, à gagner tant bien que mal un diplôme de bachelier, qui ne vise que cela, qui sacrifie tout à cet objet, non-seulement ne grandit pas beaucoup l'élève qui réussit, mais elle perd celui qui échoue. Elle le laisse
sur le pavé, plein de vanité, incapable, tout vide; car cette science, qui ne lui a pas même servi à passer un examen, sortira en quelques semaines de sa mémoire, et elle ne vaut pas la peine diêtre pleurée. Ce n'est pas impunément qu'on se rend passif pendant dix ans de sa vie, et qu'on éreinte son corps par l'immobilité, et son jugement par l'inertie. Montaigne a bien raison : « J'aymerois aussi cher que mon eschoUier eût passé le tems à jouer à la paulme ; au moins le corps en seroit plus alaigre. Voyez-le revenir de là, après quinze ou seize ans employez; il n'est rien si mal propre à mettre en besongne: tout ce que vous y reconnoissez davantage, c'est que son latin et son grec l'ont rendu plus sot et plus présomptueux qu'il n'estoit parti de la maison. ( Les mathématiques, que notre écolier du dix-neuvième siècle a étudiées, et qu'il n'a pas apprises, ne valent pas mieux pour lui que le latin et le grec.) Il en devoit rapporter l'âme pleine, il ne l'en rapporte que bouffie; et l'a seulement enflée, au lieu de la grossir*. »
Quelle est la conclusion? Ce n'est pas à la mère de famille, ce n'est pas au père que je m'en prends. Ce n'est pas à la société ; ce n'est pas même au parchemin, car il n'y a pas de mal à exiger d'un candidat la preuve qu'il a étudié. Mais c'est à ceux qui font les programmes d'examen. C'est le programme qui gouverne les collèges, et même, jusque dans le sein des familles, les enfants qui ne vont pas au collège. Et comme le grade est pour les uns le moyen de subsister, et pour les autres le moyen de s'avancer,