Ci-dessus^ 1** partie, chap. ii et ni
ont recours à la pension, pour se débarrasser : cela est affreux; ou parce [qu'ils ont peur de la faifelesse et de la frivolité des mères; ou encore, parce qu'ils ont le sentiment de la disparition, malheureusement trop réelle, des mœurs de famille. Il n'y a pas à se le dissimuler : au milieu de tant de progrès, réalisés par la science et par la raison publique, si les distinctions de castes ont disparu, si Tinstruction s'est répandue, si le nombre des crimes contre la vie a diminué, si de meilleures chances ont été données au talent, si des produits jusqu'ici réservés aux riches ont été mis à la portée de tous, nous avons à regretter cette vie intérieure où ceux qu'unit un même sang, se retrouvaient avec tant de joie, se prêtaien un tel appui, et mettaient en commun tant de grands et doux sentiments, qui valent mieux que la fortune et le bien-être. Je ne voudrais pas revenir au temps passé; et je sais, comme tout le monde, dans quel désordre moral les exemples de Louis XIV et de Louis XV avaient précipité la société élégante du dixhuitième siècle ; mais les désordres de la cour n'empêchaient pas la bourgeoisie de rester attachée aux bonnes mœurs, et aux traditions de fidélité domestique. D'ailleurs, je ne soutiens pas une thèse d'histoire; je ne compare pas les époques. En parlant seulement de ce que j'ai vu, j'affirme qu'on vivait davantage chez soi il y a cinquante ans; qu'on se connaissait mieux, qu'on s'aimait et qu'on s'aidait plus sérieusement; que l'âpre compétition du gain et des honneurs, et le goût des plaisirs frivoles, n'arrachait pas aussi complètement les hommes et les femmes, aux soins, aux devoirs et aux plaisirs du foyer. Les voyages étaient rares, trop rares mênxe,
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pour peu de jours et à de courtes distances ; on n'avait pas de ces cercles, nés du désœuvrement de l'esprit et de la pauvrelé du cœur; on ramenait tout au chez soi ; on y pensait sans cesse, en se livrant aux affaires; on s^y savait aimé et attendu. Chaque famille alors avait ses habitudes, ses traditions, son originalité. On sourit de cela à présent ; on regarde les étrennes comme un fardeau, les jours de fête comme une vieillerie ; on est content de soi quand on a choisi un bon maître pour son fils, et on n'a l'idée ni de l'interroger, ni de lire ses devoirs; on ne sait plus ce que c'est que de mettre les livres de prix à une place d'honneur, et de conserver pieusement les vieilles couronnes. Les enfants s'amusent entre eux, les pères entre eux, et les mères comme elles peuvent. Le fils vote à vingt et un ans, ce n'est pas un mal, et quelquefois contre son père; ou bien il est journaliste, quand il devrait être en rhétorique. Il part seul pour un voyage de deux cents lieues, avec une poignée de main ; quand autrefois, la moindre absence était prévue de si loin, si redoutée, accompagnée de tant de recommandations et de soins. Nous avons perdu jusqu'à la religion des murailles. Nous avons, dans une grande caserne, la moitié d'un étage, bien lambrissé, bien meublé, rempli de glaces et de meubles tout neufs; nous y campons pour un an ou deux, et à la moindre difficulté avec le propriétaire, nous transportons ailleurs notre ameublement de gens frivoles, dans lequel il n'y a plus même un portrait de famille. Nous n'en sommes pas encore à nous installer *dans un hôtel garni et à manger à table d'hôte, comme certains ménages américains. Et pourtant, il y a, pour les pères de famille, un com-
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mencement de cela; les clubs ne sont pas autre chose. Que perdrons-nous à cette vie nouvelle, si elle s'établit? Le bonheur, Thonneur, la vertu. Il faudrait y songer. Un des remèdes, peut-être le meilleur, c'est le séjour des enfants à la maison. Cela est sain, croyez-moi, pour les enfants et pour les pères. Le temps que vous croyez perdre en les guidant, en les conseillant, vous le gagnez au contraire. Enseigner la morale, c'est apprendre, pour soi, la morale. Donner un bon conseil, cela vaut mieux , pour la règle des mœurs, que de l'entendre. Recevoir le matin les caresses de son fils, c'est un bon préservatif contre les baisers des courtisanes. Même en revenant avec lui aux premières études, on retrouve plus d'une idée et plus d'une méthode qu'il serait fâcheux de perdre. Ce lien, qui tend à se rompre, n'est pas seulement le plus sacré ; il est le plus doux , le plus puissant, le plus tendre. Il donne de la force à l'esprit et au caractère. C'est l'école des pères, et il en faut une, pour tous les états et pour tous les âges.
Et que gagnera l'enfant, car c'est surtout de lui qu'il s'agit? Beaucoup plus de bonheur, beaucoup plus de liberté, une quantité de souvenirs qui seront plus tard sa force morale, et une liaison plus étroite avec ses parents. Tout cela vaut bien la peine qu'on se serre un peu pour lui garder un pupitre dans un coin, et une place à la table de la famille.
Je sais ce qu'on peut dire des amitiés contractées au collège, et de leurs heureux résultats surtout pour les jeunes gens pauvres, qui auront besoin d'appuis. Mais est-il bien nécessaire d'être casernes pour devenir camarades? Et les pauvres, puisque c'est d'eux surtout qu'il s'agit» ne souffrent-ils pas davantage de la
pauvreté de leurs parents, quand ils la retrouvent seulement tous les quinze jours, et la comparent avec les récits de leurs compagnons plus heureux? N'est-il pas à craindre que, rentrant chez eux après sept ou huit ans, ils ne rougissent de la profession et des habitudes modestes de leurs parents? Et n'est-ce pas là une des causes de tant d'ambitions malsaines et de difficultés dans l'intérieur des familles?
Montaigne, dont l'opinion doit toujours être comptée, ne veut pas qu'on élève les enfants à la maison. Il craint que le gouverneur n'y ait pas assez d'autorité, et qu'on n'y vante trop la grandeur et la puissance de la famille : voilà des craintes que nous n'avons pas ; mais il redoute aussi l'indulgence paternelle, et cet excès de soins matériels qui va directement contre le but qu'on poursuit, et amollit le corps, qu'il faudrait au contraire endurcir. « Aussi bien est-ce une opinion receue d'un chascun, que ce n'est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parents : cette amour naturelle les attendrit trop et relasche, voire les plus sages ; ils ne sont capables ny de chastier ses faultes, ny de le veoir nourry grossièrement comme il fault et hazardeusement *. y> Cette raison, quoique bonne, ne Test pas assez pour prévaloir contre les avantages de l'éducation domestique. Un père, qui sait son métier de père, donne à son fils, quand il le veut bien, des habitudes viriles ; et cinq heures passées chaque jour au collège, peutêtre six heures, quand on aura pris le bon parti de diminuer la durée des classes et d'en augmenter le nombre, suffisent pour habituer notre élève au com-
1, Montaigne, liv. I, chap.xxv, t. I, p. 199.
merce des hommes, et lui faire « frotter et limer sa cervelle contre celle d'aultruy*. » Je conseille donc à tous les pères, je le répète encore, d'envoyer leurs enfants au collège pour y recevoir l'instruction, mais de ne pas les y mettre en pension, dussent-ils trouver un Andréa Goveanus, et de les garder chez eux, quand ils le peuvent.
Il est certain qu'ils ne le peuvent pas toujours. Il y a des intérieurs qui ne le permettent pas, des caractères qui ont besoin d'être domptés par une autorité étrangère. D'ailleurs, on n'a pas toujours un collège auprès de soi. Sur le choix entre une pension particulière, et la pension même du collège, je n'ai rien à dire, parce que je ne puis rien dire de général; mais une question très-intéressante et très-délicate, et que nous allons examiner maintenant, est celle de savoir si nous faisons bien de coudre une pension à tous nos collèges, ce qui est une coutume particulière à la France, car en Allemagne et en Angleterre, il n'y a, pour ainsi dire, pas d'exemple de cet accouplement.